‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 73 sur 447 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

Londres. — Un appartement dans le palais du roi.

Entrent m ROI HENRI, WESTMORELAND, SIR WALTER BLUNT et autres.

Le roi Henri. — Tout moulu que nous sommes, tout blême de soucis que nous sommes, trouvons un moment pour permettre à la paix effilée de revenir à elle, et de nous annoncer de sa voix essoufflée les nouvelles luttes que nous devons commencer sur des plages lointaines. Pas plus longtemps la bouche altérée de cette terre ne teindra ses lèvres du sang de ses propres enfants; pas plus longtemps la guerre ne creusera ses champs de ses tranchées et n'écrasera ses fleurs sous les sabots ferrés des coursiers de guerre. Ces jeux irrités qui, semblables aux météores d'un ciel troublé, tous de même race et de même sang, se rencontraient récemment dans le choc des luttes intestines et dans la furieuse étreinte des massacres entre citoyens , maintenant confondus dans les mêmes rangs fraternels, regarderont tous le même horizon, et n'auront plus de menaces pour leurs amis, leurs parents et leurs alliés. Le tranchant de la guerre, comme une épee mal engaînée, ne coupera plus son maître. En

conséquence, amis, c'est au lointain sépulcre du Christ, dont nous sommes maintenant le soldat, et sous la bienheureuse croix duquel nous nous sommes engagé à combattre, que nous allons conduire une armée de ces Anglais, dent les membres robustes furent créés dans le sein de leur mère pour donner la chasse aux païens sur les champs sacrés, que foulèrent les pieds bénis qui, il y a quatorze cents ans, furent cloués pour notre salut sur la dure croix. Mais ce projet est déjà vieux d'une année, et il est inutile de vous dire que nous voulons partir; ce n'est donc pas pour vous avertir que nous sommes assemblés ici. En conséquence, vous, mon gentil cousin AVestmoreland, faitesmoi connaître ce que notre conseil a décidé hier pour cette chère expédition.

Westmoreland. — Mon Suzerain, ce prochain départ était chaudement discuté hier soir, et plusieurs états de dépense étaient déjà arrêtés, lorsque, tout à la traverse, est arrivé un courrier du pays de Galles, chargé de tristes nouvelles, dont la pire était que le noble Mortimer, en conduisant au combat les hommes du Herefordshire contre le sauvage et aventureux Glendower, est tombé dans les mains barbares de ce Gallois, qu'un millier de ses gens ont été massacrés, et qu'il a été accompli sur les cadavres, par les femmes

LE ROI HENRI IV

galloises, de tels outrages, des mutilations si bestiales et si indignes, qu'on ne peut sans rougir les répéter ni les nommer.

Le roi Henri. — 11 parait alors que les nouvelles de cette affaire ont interrompu la discussion de notre expédition de Terre-Sainte?

Westmoreland. — Oui, mon gracieux Seigneur, ces nouvelles accompagnées par d'autres; car il en est venu du nord de plus mauvaises et de plus désagréables, et en voici la substance : le jour de la Sainte-Croix, le vaillant Hotspur, le jeune Henri Percy et le brave Arcliibald, cet Ecossais si courageux et si renommé, se sont rencontrés à Holmedon, et y ont passé selon toute apparence une heure triste et sanglante, à en juger par ce que les nouvelles nous apprennent du bruit de leur artillerie; car celui qui les a portées était monté à cheval au moment où la lutte était dans tout son feu et dans toute sa rage, et. ne savait aucunement quelle en était l'issue.

Le roi Henri. — Nous avons ici un ami trèscher et dune loyale diligerce, Sir Walter Blunt, qui vient de descendre de cheval, tout poudreux des différentes poussières des terrains qui séparent Holmedon du lieu où nous sommes, et il nous apporte de bonnes et consolantes nouvelles. Le comte de Douglas a été mis en déroute, et Sir Walter a vu sur les plaines d'Holmedon dix mille hardis Écossais et vingt- deux chevaliers nageant dans leur sang; Hotspur a fait prisonnier Mordake, comte de Fife et (ils aîné du vaincu Douglas, et les comtes d'Athol, de Murray, d'Angus et de Monteith. N'est-ce pas là un glorieux butin, une galante prise, mon cousin? Eh?

Westmoreland. — Sur ma foi! c'est une conquête dont un prince peut se vanter.

Le roi Henri. — Oui, et par cette réflexion, tu me rends triste et tu me fais connaître le péché d'envie contre Milord Northumberland, qui a le bonheur d'être le père d'un fils si remarquable, d'un (ils qui est le thème des louanges de quiconque connaît l'honneur, d'un fils qui est comme la tige la plus glorieuse d'un bosquet, le favori et l'orgueil de la douce fortune; tandis que moi, témoin de sa gloire, il me faut voir la débauche et le déshonneur souiller le front de mon jeune Henri. Oh! s'il pouvait être prouvé que quelque fée rôdant de nuit a échangé nos enfants dans les langes où ils dormaient, et nommé le mien Percy, le sien PlatUagenel ! J'aurais alors son Henri et lui le mien; mais chassons-le de nos

pensées. Que pensez-vous, cousin, de l'orgueil de ce jeune Percy? 11 garde pour son propre compte les prisonniers qu'il a surpris dans cette aventure, et m'envoie dire que je n'en aurai pas d'autre que Mordake, comte de Fife?

Westmoreland. — C'est là le fruit des leçons de son oncle, de Worcester, qui vous est hostile sur tous les points, et qui lui apprend à hérisser ses plumes et à dresser la crête de sa jeunesse contre Votre Majesté.

Le roi Henri. — Mais je l'ai fait mander pour répondre de ses paroles; pour cette cause, nous devons négliger un peu de temps notre saint projet sur Jérusalem. Cousin, le prochain mercredi, nous tiendrons notre conseil à Windsor ; informez-en les Lords, mais revenez promptement auprès de moi, car j'en ai plus à dire et à faire, que la colère ne me permet d'en expliquer.

Westmoreland. — Je vous obéirai, mon Suzerain. {Ils sortent.')

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