‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 75 sur 447 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Le mince Henri. — Sans cela, il aurait été damné pour avoir dupé le diable.

Poins. — Mais ça, mes gars, mes gars, soyez demain matin, à quatre heures, à Gadshill : il y a des pèlerins qui se rendent à Canterbury avec de riches offrandes, et des marchands qui se rendent à Londres avec des bourses grasses: j'ai des masques pour vous tous ; de votre côté, vous avez vos chevaux. Gadshill couche cette nuit à Rochester, et j'ai commandé un souper pour demain soir à Eastcheap. Il nous sera aussi facile de faire la chose que de dormir un somme. Si vous voulez venir, je bourrerai vos bourses de couronnes ; si- . non, restez au logis et soyez pendus.

Falstaff. — Ecoutez, Eduard; si je reste au logis et si je n'y vais pas, je vous pendrai pour y être allé.

Poins. — Vraiment, amas de viande?

Falstaff. — Hal, feras-tu partie de la bande?

Le prince Henri. — Qui, moi, dérober? moi un voleur? non, sur ma foi.

Falstaff. — Il n'y a ni honnêteté, ni virilité, ni bonne camaraderie en toi, et tu ne sors pas d'un sang royal, si tu n'oses pas arrêter pour dix shillings.

Le prince Henri. — Eh bien, alors, une fois dans ma vie, je veux bien être un fou.

Falstaff. — Pardi, voilà qui est bien dit.

Le prince Henri. — Bah, arrive que pourra, je resterai au logis.

Falstaff. — Par le Seigneur, alors, je serai un traître quand tu seras roi.

Le prince Henri. — Je n'en ai souci.

Poins. — Sir John, je t'en prie, laisse -nous seuls, le prince et moi ; je lui donnerai de si bonnes raisons pour cette aventure qu'il viendra.

Falstaff. — Bien! Dieu vous donne à toi l'esprit de persuasion et à lui des oreilles capables de comprendre, afin que ce que tu dis puisse le décider et qu'il puisse croire ce qu'il entendra, en sorte cjue le vrai prince consente pour rire à être un faux voleur; car les pauvres abus de notre temps ont grand besoin d'être protégés. Adieu : vous me trouverez dans Eastcheap.

Le prince Henri. — Adieu, printemps de novembre ! adieu, été de la Toussaint! (Sort Faistaff.)

Poins. — Maintenant, mon bon doux Seigneur de miel, montez à cheval demain avec nous; j'ai à exécuter un tour que je ne puis mener à fin tout seul. Falstaff, Bardolph, Peto et Gadshill vole-

ront les gens auxquels nous avons déjà dressé un guet-apens; vous et moi nous aurons soin de n'y pas être et lorsqu'ils auront le butin, si nous ne les volons pas vous et moi, coupez cette tête de mes épaules .

Le prince Henri. — Mais comment feronsnous pour nous séparer d'eux en partant?

Poins. — Parbleu, nous partirons avant ou après eux, et nous leur indiquerons un lieu de rendez-vous où nous serons libres de ne pas nous trouver; alors ils accompliront l'exploit euxmêmes et ils ne l'auront pas plus tôt accompli que nous tomberons sur eux.

Le prince Henri. — Oui, mais il est probable qu'ils reconnaîtront qui nous sommes à nos chevaux, à nos habits ou à toute autre marque.

Poins. — Bah ! ils ne verront pas nos chevaux ; nous les attacherons dans le bois: nous changerons nos masques lorsque nous les aurons quittés, et maraud, j'ai pour cette occasion des fourreaux de bougian qui cacheront nos habits qu'ils connaissent.

Le prince Henri. — Mais je crains qu'ils ne soient trop forts pour nous.

Poins. — Bah, il y en a deux que je connais pour des lâches aussi fieffés qu'aucuns de ceux qui aient jamais tourné le dos, et quant au troisième, s'il se défend plus longtemps que de raison, je veux bien renier les armes. Le sel de cette plaisanterie consistera dans les mensonges incomparables que ce dernier gras coquin nous racontera lorsque nous serons réunis à souper : comment il a combattu contre trente personnes au moins ; quelles parades, quels coups, quelles attaques il lui a fallu soutenir, et la plaisanterie consistera dans le démenti que nous lui donnerons.

Le prince Henri. — Bon, j'irai avec toi : fournis-toi de toutes les choses qui nous seront nécessaires et viens me retrouver demain soir dans Eastcheap ; j'y souperai. Adieu.

Poins. — Adieu, Monseigneur. (Il sort.)

Le prince Henri. — Je vous connais tous, et je veux bien pour un temps protéger les caprices sans frein de votre paresse. Par cette conduite, j'imiterai le soleil qui permet aux vils et contagieux nuages de voiler sa beauté au monde, afin que lorsqu'il lui plaira de redevenir lui-même et qu'on aura besoin de lui, il se fasse admirer davantage en perçant à travers les impures et laides vapeurs des brouillards qui semblaient l'é-

Page 1