‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 89 sur 447 · ACTE III, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE I

serpentant une si vaste tourbe pour me dérober d'un si riche domaine.

Glendower. — Comment, elle ne serpentera plus? Elle serpentera, c'est ce qu'elle doit faire; vous voyez qu'elle le fait.

Mortimer. — Oui, mais remarquez comme elle continue son cours en revenant sur moi, me châtrant de ma portion autant qu'elle vous prend de la votre.

YVorcester. — Oui, mais avec peu de frais vous pouvez la couper ici et regagner cette pointe de terre, là, au nord, et alors elle coule droite et unie.

Hotspur. — Je veux qu'elle coule ainsi; peu de frais y suffiront.

Glendower. — Je ne veux pas que son cours soit changé.

Hotspur. — Vous ne voulez pas?

Glendower. — Non, et vous ne le ferez pas.

Hotspur. — Pourquoi me dites-vous non?

Glendower. — Parce que cela me plaît ainsi.

Hotspur. — Alors, faites que je ne vous comprenne pas : dites cela en gallois.

Glendower. — Je puis parler anglais aussi bien que vous, Milord; car j'ai été élevé à la cour d'Angleterre, où, lorsque je n'étais qu'un tout jeune homme, je composai fort agréablement plus d'une chanson anglaise sur la harpe, et où je sus donner au langage le soutien de l'ornement poétique, talent qu'on n'a jamais vu chez vous.

Hotspur. — Parbleu! et je m'en réjouis de tout mon cœur; j'aimerais autant être un chat et crier miaou, que d'être un de ces faiseurs de ballades en vers. J'aimerais autant entendre frotter un chandelier de cuivre, ou crier une roue sèche sur son essieu, et cela ne me ferait pas plus grincer les dents que votre mièvre, poésie ; cela ressemble au galop forcé d'un poulain qu'on dresse.

Glendower. ■ — Allons, on vous permettra de détourner la Trent.

Hotspur. — Cela m'est égal ; je donnerais autant que cela à tout ami qui aurait bien mérité de moi; mais en affaires, faites-y bien attention, je chicanerais sur la neuvième partie d'un cheveu. Les conventions sont-elles dressées? Allons-nous partir?

Glendower. — La lune est belle, vous pourrez partir cette nuit : je vais presser l'écrivain, et puis ensuite j'informerai vos femmes de votre départ; j'ai peur que ma fille ne devienne folle, tant elle est éprise de son Mortimer. (Il .sort.)

Mortimer. — Fi, cousin Percy! comme vous contrariez mon père !

Hotspur. — C'est plus fort que moi: quelquefois il me met en colère en me racontant les histoires de la taupe et de la fourmi, du rêveur Merlin, et de ses prophéties, en me parlant d'un dragon et d'un poisson sans nageoires, d'un griffon dont les ailes sont rognées et d'un corbeau qui change de plumage, d'un lion qui se couche et d'un chat qui rampe, et de tant d'autres fariboles, qu'il me force à sortir de ma ferme envie de le croire. Je vous le dis, la nuit dernière il m'a tenu neuf heures à m'énumérer les noms des divers diables qui lui servaient de laquais : je lui répondais par des hem et des, bien, continuez, mais je n'écoutais pas un mot. Oh! il est aussi ennuyeux qu'un cheval fatigué, qu'une femme railleuse, et il est pire qu'une maison qui fume. J'aimerais mieux vivre de fromage et d'ail dans un moulin à vent, bien loin, que de me nourrir de gâteaux dans n'importe quelle ville de la chrétienté et d'être obligé de l'y écouter.

Mortimer. — Sur ma foi, c'est un digne gentilhomme; extrêmement instruit et possesseur de singuliers secrets; vaillant comme un lion et merveilleusement affable, et aussi généreux que les mines de l'Inde. Vous le dirai-je? cousin, il tient votre caractère en grande estime, et consent à faire fléchir sa hauteur naturelle, lorsque vous contrariez son humeur. Oui, sur m'a vie! c'est ce qu'il fait; je vous le garantis, il n'y a pas un homme vivant qui aurait pu le mettre à l'épreuve comme vous l'avez fait, sans risques ni périls : mais n'y revenez pas souvent, permettez-moi de vous en avertir.

Worcester. — Sur ma foi, Milord, vous êtes à blâmer pour votre entêtement, et depuis votre arrivée vous enavez fait assez pour lui faire perdre patience. Il vous faut apprendre, Milord, à vous corriger de ce défaut : quoi qu'il soit souvent une marquede grandeur, de courage, de naissance, — et c'est là le plus précieux service qu'il vous rende, — cependant, le plus souvent, il dénote une violence grossière, le manque de manières, l'absence de contrainte sur soi-même, l'orgueil, la hauteur, la présomption , le dédain , défauts dont le plus petit, quand il se rencontre chez un gentilhomme, lui fait perdre l'affection des hommes, et laissant une tache sur toutes ses belles qualités, leur enlève la louange à laquelle elles auraient droit.

Hotspur. — Bon, j'ai reçu ma leçon : que les

bonnes manières vous portent bonheur ! voici venir nos femmes; prenons congé d'elles.

Rentre GLENDOWER, arec lady MORTIMER et lady PERCY.

Mortimer. — Une intolérable vexation et qui me fait enrager, c'est que ma femme ne sait pas parler l'anglais et que je ne sais pas parler le gallois.

Glendower. — Ma fille pleure ; elle ne veut pas se séparer de vous ; elle veut être un soldat, elle aussi, elle veut aller à la guerre.

Mortimer. — Mon bon père, dites-lui qu'elle, et ma tante Percy, nous rejoindront bientôt sous votre conduite. {Glendower parle h sa fille en gallois; elle lui répond dans la même langue.)

Glendower. — Elle est à se lamenter; c'est une coquine opiniâtre et entêtée sur laquelle la persuasion ne peut mordre, {Lady Mortimer parle a Mortimer en gallois.)

Mortimer. — Je comprends tes regards ; ce gentil langage gallois, que tu laisses tomber ainsi de tes yeux gros de larmes, je le connais Irop bien, et n'était la honte qui me retient, je te répondrais dans un pareil langage. {Lady Mortimer lui parle encore.) Je comprends tes baisers et tu comprends les miens, et cela fait une conversation sensible; mais, chérie, je ne ferai pas le paresseux, jusqu'à ce que j'aie appris ton langage; car ta langue rend le gallois aussi doux que les plus belles chansons chantées par une belle reine, sur son luth, avec de ravissantes variations, dans un bosquet d'été.

Glendower. — Ah! si tu t'attendris, elle va devenir folle. {Lady Mortimer parle encore.)

Mortimer. — Oh ! je suis en cela l'ignorance même.

Glendower. — Elle vous demande de vous coucher sur les molles nattes et de reposer votre jolie tète sur son sein, et dit qu'elle vous chantera alors le chant qui vous plaît et couronnera sur vos paupières le dieu du sommeil en enchantant votre être dans un délicieux assoupissement, qui établira entre la veille et le sommeil la même différence qui existe entre le jour et la nuit, une heure avant que le char céleste ne commence son brillant voyage dans l'Orient.

Mortimer. — Je vais m'asseoir et l'écouter chanter de tout mon cœur : pendant ce temps, je présume que notre convention sera rédigée.

Glendower. — Faites cela : les musiciens qui doivent jouer pour vous, sont dans l'air à mille

lieues d ici; cependant ils vont être arrivés à la minute : asseyez-vous et écoutez.

Hotspur. — Viens, Kate, tu t'entends à merveille à te coucher: viens, vite, vite ; que je puisse reposer ma tête sur ton sein.

Lady Percy. — Allez donc, oison sans cervelle.

{Glendower dit quelques mots en Gallois et alors la

musique joue.)

H.OTSPUR. — Maintenant je m'aperçois que le diable comprend le gallois ; il n'est pas étonnant qu'il soit si original : par Notre Dame, il est bon musicien.

Lady Percy. — En ce cas vous devriez, vous, être tout musique; car vous êtes entièrement composé d'originalités. Couchez-vous tranquillement, petit larron, et écoutez la Lady chanter en gallois.

Hqtspur. — J'aimerais autant entendre Lady, ma chienne, aboyer en irlandais.

Lady Percy. — Veux-tu te faire casser la tête?

Hotspur. — Non.

Lady Percy. — Alors, reste tranquille.

Hotspur. — Je ne veux pas davantage; c'est un défaut de femme.

Lady Percy. — Alors, Dieu te conduise!

Hotspur. — Au lit de la dame galloise?

Lady Percy. — Qu'est-ce que tu dis?

Hotspur. — Paix ! elle chante.

{Lady Mortimer chante un air gallois.)

Hotspur. — Allons, Kate, je veux entendre aussi votre chanson.

Lady Percy. — Non, pas la mienne, sur ma bonne foi !

Hotspur. — Non, pas la vôtre, sur ma bonne foi! Mon cœur, vous jurez comme la femme d'un confiseur! Avec tes « sur ma bonne foi», ce aussi vrai que je vis », « le ciel me châtie », « aussi sûr qu'il est jour », tu habilles tes serments d'une étoffe de phrases qui ferait croire que tu n'es jamais allée plus loin que Finsbury. Jure-moi comme une dame que tu es, Kate, par un bon serment qui remplisse bien la bouche, et laisse-moi tes « en bonne foi » et autres serments de poivre et de gingembre, aux robes galonnées de velours et aux bourgeoises qui s'amusent le dimanche. Allons, chante!

Lady Percy. — Je ne veux pas chanter.

Hotspur. — C'est cependant le meilleur moyen pour devenir tailleur et éducateur de rougesgorges. Si les conventions sont rédigées je partirai

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