‹ Œuvres complètes de ShakespeareChapitre 91 sur 447 · DES LORDS · texte numérisé non relu

DES LORDS

Le boi Henri. — Lords, veuillez nous laisser ; le prince de Galles et moi, nous devons avoir une

conférence particulière : mais tenez-vous près d'ici ; car nous allons avoir besoin de vous à l'instant. {Les Lords se retirent.) Je ne sais pas si Dieu, pour quelqu'un de nos actes qui l'aura fâché, a voulu, par. sentence secrète, que mon propre sang engendrât sa vengeance et le fouet de nia punition ; mais tu me fais croire, par ta manière de te conduire, que tu as seulement été marqué pour être l'instrument de sa colère vengeresse, la verge du ciel chargée de punir mes péchés. Sans cela, dis-moi, est-ce que des désirs aussi bas et aussi déréglés, des escapades aussi misérables, aussi corrompues, aussi sottes, aussi viles, des plaisirs aussi grossiers, une société aussi crapuleuse que celle à laquelle tu t'es accouplé et agraffé, pourraient accompagner la grandeur de ta naissance et trouver l'accès de ton cœur de prince ?

LE ROI HENRI IV

Le prince Henri. — Plaise à Votre Majesté, je voudrais pouvoir m'excuser aussi complètement de toutes mes fautes, que je suis sûr de pouvoir me laver indubitablement de bien des péchés dont on m'accuse ; cependant, permettez-moi d'espérer, comme compensation aux nombreux contes fabriqués par ces souriants flagorneurs et ces vils colporteurs de nouvelles que l'oreille de la grandeur est souvent forcée d'écouter, que ma soumission sincère m'obtiendra pardon pour les quelques faits dont ma jeunesse irrégulière et vagabonde s'est rendue coupable.

Le roi Henri. — Dieu te pardonne! permetsmoi cependant, Harry, de m'étonner de tes sentiments qui prennent un vol si opposé à celui de tous tes ancêtres. Tu as perdu par ta brutalité ta place au conseil où ton frère cadet la remplit maintenant ; tu t'es presque aliéné les cœurs de toute ma cour et des princes de mon sang; tu as détruit tout ce qu'on attendait et tout ce qu'on espérait de toi, et l'opinion d'un chacun prophétiquement prédit ta ruine. Si j'avais été aussi prodigue de ma personne, si je m'étais autant prostitué aux regards des hommes, si j'avais entretenu un commerce aussi banal et aussi familier avec des compagnies vulgaires, l'opinion qui m'aida à saisir la couronne serait restée fidèle au souverain légitime et m'aurait laissé dans un obscur exil, comme un homme indigne d'être remarqué et pris en considération . Au contraire, comme on me voyait rarement, je ne pouvais pas remuer sans qu'on me regardât avec curiosité, comme une comète; les gens disaient alors à leurs enfants : a c'est lui; » les autres disaient : « où est-il ? quel est celui qui est Bolingbroke ? » Alors, faisant remonter au ciel tout ce que j'étais, je me drapais dans une telle modestie que j'arrachais à tous les coeurs l'obéissance, à toutes les bouches les saluts et les acclamations retentissantes même en présence du roi couronné. C'est ainsi que je sus conserver à ma personne sa fraîcheur et sa nouveauté, et que ma présence, pareille à une robe pontificale, n'était jamais remarquée sans exciter l'admiration : de même, mes réceptions rares, mais somptueuses, étaient de véritables fêtes et acquéraient par leur rareté ce caractère de solennité. Le roi frivole, au contraire, sautillait d'ici et de là avec de plats bouffons et des gens d'esprit légers comme des paquets de paille, aussi vite éteints qu'allumés; il rendit son pouvoir banal, il mêla sa royauté avec de sots faiseurs de bons mots, il laissa profaner

son grand nom par leurs mépris, et permit, contrairement à sa dignité, que des enfants railleurs se moquassent de lui et que le premier imberbe venu le prît pour thème de ses calembours absurdes. Il devint familier avec le peuple des rues, s'inféoda à la populace, en sorte qu'étant chaque jour dévoré par les yeux de ses sujets, ils se dégoûtèrent de ce miel et commencèrent à détester le goût de cette douceur, dont un peu et moins qu'un peu, est encore beaucoup trop. Aussi, lorsqu'il avait occasion de se montrer, il était comme le coucou en juin, regardé, non écouté; il était regardé par des yeux malades et blasés par l'habitude, et n'attirait pas ces regards qui se fixent sur la majesté pareille au soleil, lorsqu'elle brille rarement à la vue de ses admirateurs : ses sujets le regardaient d'un œil assoupi, en laissant tomber leurs paupières, dormaient pour ainsi dire à sa face, et gorgés, saturés, excédés de sa présence, lui présentaient cette physionomie que les hommes contrariés ont coutume de montrer à leurs adversaires. C'est la même ligne de conduite que tu tiens, Harry, car tu as perdu ton privilège de prince par tes viles camaraderies ; il n'est pas un œil qui ne soit fatigué de te voir, saufle mien qui a désiré te voir encore, et qui maintenant, contre ma volonté, se sent obscurci par les larmes d'une folle tendresse.

Le trince Henri. — Désormais, mon trois fois gracieux Seigneur, je serai davantage ce que je dois être.

Le roi Henri. — Pour tout le monde, tu es à cette heure ce qu'était Richard, lorsque revenant de France, je posai le pied à Ravenspurg ; ce que j'étais alors, c'est Percy qui l'est maintenant. Vraiment, sur mon sceptre etle salut de mon âme, il a plus de véritables intérêts dans l'Etat que toi qui es l'ombre de mon successeur; car sans droits, ni couleur de droits, il remplit de soldats les campagnes de ce royaume, il se retourne contre le lion à la redoutable mâchoire, et sans avoir sur vous l'avantage des années, il mène de vieux Lords et de respectables évêques aux batailles sanglantes et aux mêlées meurtrières. Quel honneur impérissable ne s'est-il pas acquis par sa victoire sur l'illustre Douglas, à qui ses grands exploits, ses hardies incursions et sa grande renommée militai re, ont valu la première place parmi les soldats, et le titre du plus remarquable capitaine existant dans tous les royaumes qui reconnaissent le Christ! Trois fois, cet Hotspur, ce Mars au maillot, ce

Page 1