ACTE 1TI, SCENE III
guerrier enfant a détruit les entreprises du grand Douglas : il l'a pris une fois, Ta mis en liberté et s'en est fait un ami, afin de pouvoirlaricer le grand défi et d'ébranler la paix et la sécurité de notre trône. Et que dites- vous de ceci? Percy, Northumberland, sa grâce l'archevêque d'York, Douglas, Mortimer, se liguent contre nous et sont debout. Mais pourquoi est-ce que je te donne ces nouvelles? Pourquoi te parler de mes ennemis, à loi, Harry, qui es mon plus proche et mon plus cher ennemi? tu es capable, sous l'impulsion d'une peur vassale, et d'une basse inclination, sous le coup de l'émotion, de combattre conîre moi à la solde de Percy, de marcher sur ses talons, de répondre à ses regards courroucés par d'humbles politesses, afin de montrer combien tu es dégénéré. Le prince Henri. — Ne pensez pas cela ; vous ne découvrirez en moi rien de pareil, et que Dieu pardonne à ceux qui m'ont à ce point aliéné la bonne opinion de Votre Majesté! Je me rachèterai de tout cela sur la tète de Percy, et sur le soir de quelque glorieuse journée, j'aurai la hardiesse de me proclamer votre lils, en votre présence ; ce jour-là je porterai un vêtement ensanglanté, et mon visage sera taché d'un masque de sang qui, une fois lavé, emportera avec lui ma honte. Ce jour, ce sera celui, à quelque distance que nous en soyons, où ce même enfant de l'honneur et de la renommée, ce vaillant Hotspur, ce chevalier loué de tous, et votre Henri auquel nul ne songe, se seront rencontrés. Ah ! plût au ciel que les honneurs qui se sont abattus sur son cimier fussent en multitude, et que les hontes qui se sont abattues sur ma tête fussent doubles ! car le jour viendra où je forcerai cet enfant du Nord à échanger ses glorieuses actions contre mes indignités. Percy, mon bon Seigneur n'est que le facteur chargé de multiplier les actions glorieuses pour mon compte, et je lui ferai rendre un compte si strict qu'il sera obligé de me remettre chacune de ses gloires, jusqu'à la plus légère des louanges qu'il aura reçues, ou bien j'arracherai de son cœur le total de ce compte. Voilà ce que je promets ici au nom de Dieu; et s'il lui plaît que je m'acquitte de cette promesse, je conjure Votre Majesté de considérer son accomplissement comme le baume chargé de guérir les plaies anciennes de mon inconduite; sinon, la fin de la vie nous délivre de tous liens, et je mourrai cent mille fois plutôt que manquer de la plus petite syllabe au vœu que je forme.
Le roi Henri. — Ce vœu est la mort de cent mille rebelles. Tu auras un commandement et ma plus entière confiance.
Entre sir WALTER BLUNT.
Le roi Henri. — Qu'est-ce donc, mon bon Blunt ? tes regards sont ceux d'un homme bien pressé.
Blunt. ■ — Pressée aussi est l'affaire dont je viens vous parler. Lord Mortimer d'Ecosse nous a fait avertir que Douglas et les rebelles anglais se sont rencontrés, le onze de ce mois, à Shrewsbury. Si tous les alliés tiennent leurs promesses, leurs forces seront aussi considérables et aussi redoutables qu'aucune armée qui ait jamais menacé la paix d'un Etat.
Le roi Henri. — Le comte de Westmoreland est parti aujourd'hui, et avec lui, mon fils, Jean de Lancaslre, car cet avis a déjà cinq jours de date : mercredi prochain, Harry, vous vous mettrez en marche; notre lieu de rendez-vous est Bridgenorlh : vous, Harry, vous marcherez par le Gloucestershire, et toutes circonstances bien calculées, toutes nos forces devront se trouver réunies à Bridgenorlh d'ici à douze jours. Nous avons les mains pleines d'affaires: partons; lorsqu'on diffère, l'ennemi s'engraisse. (Ils sortent.)
Eastclieap. — Une chambre dans la taverne de la Tète d'Ours.
Entrent FALSTAFF et BARDOLPH.
Falstaff. — Bardolph, est-ce que je ne suis pas indignement maigri depuis cette dernière action ? Est-ce que je ne déchois pas ? est-ce que je ne diminue pas? Parbleu, ma peau pend sur moi comme la robe de chambre d'une vieille dame; je suis desséché comme une vieille poire Messire- Jean. Bon, je me repentirai, et cela tout de suite, pendant que j'en ai l'envie; je n'en aurai plus le cœur bientôt, et alors je n'aurai pas de force pour me repentir. Si je n'ai pas oublié de quoi est fait l'intérieur d'une église, je veux bien être un grain de poivre, un cheval de brasseur. L'intérieur d'une église! Ma société, ma mauvaise société a été ma ruine.
Bardolph. — Sir John, vous vous faites tant
LE ROI HENRI IV
de chagrins que vous ne pouvez pas vivre longtemps.
Falstaff. — Parbleu! c'est cela; allons, chantemoi une chanson égrillarde; rends-moi gai. J'étais aussi vertueusement doué qu'un gentilhomme a besoin de l'être; j'avais toutes les vertus qu'il me fallait; je jurais peu; je ne jouais pas aux dés plus de sept fois par semaine; je n'allais pas au bordel plus d'une fois par quart d'heure; j'avais payé trois ou quatre fois l'argent que j'empruntais; je vivais bien et en bonne mesure; et maintenant je vis hors de toute loi et de toute mesure. Bardolph. — Parbleu! vous êtes si gras'que vous êtes nécessairement en dehors de toute mesure, Sir John; en dehors de toute mesure raisonnable, Sir John.
Falstaff. — Amende ta face, toi, et j'amenderai ma vie. Tu es notre amiral, tu portes la lanterne à la poupe, c'est-à-dire à ton nez; tu es le chevalier de la lampe ardente.
Bardolph. — Parbleu! Sir John, ma figure ne vous fait aucun mal
Falstaff. — Non, je Je jure; j'en fais un aussi bon usage que certaines gens font d'une tête de mort ou d'un mémento mori ; je ne vois jamais ta figure sans penser au feu de l'enfer et au riche habillé de pourpre; car il est là, dans ses robes de flamme, qui brûle, qui brûle. Si tu étais adonné à la vertu d'une manière quelconque, je jurerais 1 ar ton visage ; mon serment serait, Par ce feu (juj est l'ange de Dieu; mais tu es en dehors de toute vertu, et n'était la lumière de ton visage, lu serais un fis des ténèbres extérieures. Quand tu grimpas la nuit au haut de Gadshill pour attraper mon cheval, je veux bien que l'argent ne serve plus à rien acheter, si je n'ai pas cru que tu étais un ignis fatuus ou une boule de feu endiablée. O, tu es une perpétuelle apothéose, un perpétuel feu de joie! Tu m'as épargné mille marcs en lampions et en torches lorsque je me suis promené avec toi, pendant la nuit, de taverne en taverne; mais le Xérès que tu m'as bu m'aurait facilement acheté une bonne provision de lumières chez le marchand de chandelles le plus cher de l'Europe. J'ai entretenu de feu la salamandre que vous êtes depuis trente-deux ans; Dieu me n compense de cette action !
Bardolph. — Mordieu, je voudrais que mon visage fût dans votre ventre !
Falstaff. — Merci de Dieu ! je serais bien sûr alors d'avoir le cœur enflammé!
Entre L'HOTESSE.
Falstaff. — Eh bien, damePeitelot!e,la poule, avez-vous cherché à savoir qui avait volé mes poches?
L'hôtesse. — Qu'est-ce à dire, Sir John? A quoi pensez-vous, Sir John? Croyez-vous que je garde des voleurs dans ma maison? J'ai cherché, je me suis informée, et mon mari eu a fait autant, homme par homme, garçon par garçon, domestique par domestique; jusqu'à présent il ne s'est jamais perdu dans ma maison le dixième d'un cheveu.
Falstaff. — Vous mentez, hôtesse ; Bardolph s'y est fait raser et il y a perdu plus d'un poil; et je jure que mes poches ont été dévalisées; allez, vous êtes une femme, allez.
L'hôtesse. — Qui! moi? Non, je te défie! Lumière de Dieu ! on ne m'a jamais appelée ainsi dans ma propre maison.
Falstaff. — Allez, je ne vous connais que trop bien.
L'hôtesse. — Non, Sir John, vous ne me connaisse/, pas, Sir John; mais je vous connais, moi, Sir John; vous me devez de l'argent, Sir John, et maintenant vous ine cherchez une querelle pour ne pas me le rendre; je vous ai acheté une douzaine de chemises pour votre derrière.
Falstaff. — De la grosse toile de Doullens, de mauvaise toile de Doullens ; je les ai données à des femmes de boulangers et elles en ont fait des tamis.
L'hôtesse. — Aussi vrai que je suis une femme véridique, c'était de la toile de Hollande à huit shillings l'aune. Vous me devez en outre de l'argent, Sir John, pour votre nourriture et votre vin d'extra, et encore vingt-quatre livres d'argent prêté.
Falstaff. — Bardolph en a eu sa part, qu'il paye.
L'hôtesse. — Lui! hélas! il est pauvre, il n'a rien. Falstaff. — Comment! pauvre? regardez son visage; qui appelez-vous riche, alors? Qu'on monnoie son nez, qu'on monnoie ses joues : je ne payerai pas un denier. Comment, vous voulez faire de moi une dupe novice? Est-ce que je ne pourrai plus prendre mes aises à mon auberge sans m'exposer à avoir mes poches dévalisées? J'ai perdu une bague à cachet de mon grand-père qui valait quarante marcs.
L'hôtesse. — O Jésus 1 j'ai entendu le prince
suivre mes guides en aveugle, et je me suis efforcé par d'incessantes lectures de contrôler les descriptions et les récits. Avant de reproduire les paroles, j'ai toulours attendu de m'en être rendu un compte exact; |j'ai fait revivre la nature autour de moi.
Mais cette nature elle-même change constamment avec les hommes qu'elle nourrit. Les mouvements intérieurs dressent ou rabaissent les montagnes, les eaux courantes déblayent le sol et l'entraînent vers la mer, les courants sapent les falaises et reconstruisent les archipels, la vie fourmille dans les flots et renouvelle sans fin la surface de la Terre, enfin les peuples changent oar l'agriculture, l'industrie, les voies commerciales, 'aspect et les conditions premières des continents qui es portent et ne cessent de se modifier eux-mêmes mr les migrations et les croisements. La mobilité de out ce qui nous entoure est infinie, et pourtant il aut essayer d'en donner une idée , dépeindre à la fois e milieu primitif et le milieu changeant. Déjà dans e livre la Terre, qui est en quelque sorte la préface le l'ouvrage actuel, j'ai tenté de décrire tous les mouvenents généraux qui se produisent à la surface du globe; maintenant il s'agit de les suivre dans leurs détails à travers les continents et les mers. Pareille œuvre , je le sens, est bien difficile à mener abonne fin, mais je trouve 'excuse de ma hardiesse dans la grandeur même de la âche et j'y dévoue sincèrement les heures rapides de ma ne. La goutte de vapeur qui brille un instant dans l'es- )ace reflète sur sa molécule presque imperceptible l'uni- /ers qui l'entoure de son immensité : c'est ainsi que j'esaye de réfléchir le monde environnant.
La géographie conventionnelle qui consiste à citer les ongitudes et les latitudes, à énumérer les villes, les vilages, les divisions politiques et administratives, ne pren- Ira qu'une place secondaire dans mon travail ; les atlas, es dictionnaires, les documents officiels fournissent sur ette partie de la science géographique tous les renseignements désirables. Je ne voudrais pas, en me donnant a facile besogne d'intercaler en grand nombre des taleaux de noms et de chiffres , accroître inutilement les iimensions d'un ouvrage qui sera déjà fort étendu, et je raindrais d'empiéter sur un domaine qui est celui de la artographie et de la statistique pure. En ajoutant à ion livre de nombreuses cartes, je n'ai point eu non
plus l'ambition de composer une sorte d'atlas et de dispenser ainsi le lecteur d'avoir recours aux ouvrages spéciaux. Tandis que les cartes générales ont pour but de donner à ceux qui les étudient tous les renseignements, sans exception, qui se rapportent à la configuration du sol et à la position des mers , les planches et les figures de la Nouvelle Géographie universelle sont destinées uniquement à mettre en relief les phénomènes dont il est question dans le texte; tout en restant dans les conditions obligatoires d'exactitude et de précision , elles négligeront les détails secondaires. Loin de remplacer un atlas, mes cartes ne font, pour ainsi dire, que le commenter, en expliquer le sens intime relativement aux phénomènes de la nature et aux événements de l'histoire.
Dans mon long voyage à travers le monde, des rivages de la Grèce, où commence notre civilisation européenne, aux formidables monts de glace qui défendent à l'homme les abords des terres Antarctiques, je ne m'astreindrai point à un ordre absolument rigoureux . La nature étant elle-même fort diverse dans ses aspects et n'obéissant à aucun régime de régularité conventionnelle, il n'y aurait qu'un ordre tout extérieur à suivre toujours la même routine dans la description des pays. Il me semble plus vrai de me laisser diriger dans mon travail par l'importance relative des phénomènes qu'il s'agit de décrire et par les caractères distinctifs et l'état de culture des peuples qui se succéderont dans mes tableaux.
En commençant un travail d'une aussi grande étendue, mon devoir est de m'engager envers le lecteur à une extrême sobriété de langage. J'ai trop à dire pour ne pas me garder de toute parole inutile ; je serai donc aussi bref qu'il me sera possible de l'être sans nuire à la clarté de l'exposition. La Terre est assez grande et les quatorze cents millions d'hommes qui l'habitent présentent assez de diversités et de contrastes pour que l'on puisse en parler sans se livrer à des répétitions inutiles.
Malheureusement mon ouvrage, avec quelque soin que je l'aie préparé et que je le rédige, ne sera point exempt de nombreuses erreurs. Celles qui auront pour cause les transformations incessantes de la nature et de l'humanité ne sauraient être évitées et je n'ai pas besoin de m'en excuser, car je ne puis avoir la prétention de devancer le temps. Mais je prévois aussi . bien des
erreurs qui proviendront, soit de l'ignorance des travaux de mes devanciers, soit, chose plus grave, de quelque préjugé dont je ne serais pas encore parvenu à me défaire. D'avance je prie mes lecteurs de me pardonner. Du moins, puis-je leur promettre le scrupule dans le travail, la droiture dans les jugements,
le respect continu de la vérité. C'est là ce qui me permet de m'adresser à eux plein de confiance, en les invitant à étudier avec moi cette « Terre Bienfaisante » qui nous porte tous et sur laquelle il serait si bon de vivre en frères !
ELISÉE RECLUS
CONDITIONS ET MODE DE LA PUBLICATION
La Nouvelle Géographie universelle de M. Elisée Reclus se composera d'environ cinq cents livraisons, soit dix à douze beaux volumes grand in-8. Chaque volume, comprenant la description d'une ou de plusieurs contrées, formera pour ainsi dire un ensemble .complet et se vendra séparément. Ainsi le premier volume embrassera l'Europe méditerranéenne (la Grèce, la Turquie, la Roumanie, la Serbie, l'Italie et la presqu'île des Pyrénées) ; le second, la France, l'Alsace-Lorraine et la Belgique; le troisième, la Suisse, l'Austro-Hongrie, l'Allemagne et la Hollande, etc. Nos souscripteurs, selon leurs ressources ou
leurs études, pourront donc se procurer isolément les parties de ce grand ouvrage dont ils auront besoin, sans s'exposer au regret de ne posséder que des volumes dépareillés.
Chaque livraison, composée de 16 pages et d'une couverture, et contenant au moins une gravure ou une carte tirée en couleurs, et généralement plusieurs cartes insérées dans le texte, se vend 50 centimes.
Il paraît régulièrement une livraison par semaine depuis le 8 mai 1875.
'typographie Lahurc, rue de Fleurusj 9, a Paris
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