‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 1 sur 689 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Notre époque regrette arec raison qu'il nous soit parvenu si pen de renseignemens sur l'histoire personnelle de Shakspeare. Le génie de b biographie le négligea de son vivant ; elle nous a donné des détails sur des hommes «Hnparativement sans intérêt, et n'a rien dit au sojet du chef-d'œuvre de la nature ; elle a embaumé les nains de la littérature anglaise, pendant qu'elle laissait son colosse enseveli dans l'oubli.

Peut-être notre curiosité désappointée n'at-elle à s'en prendre à personne plus étran- Wtneot responsable de ce malheur que Shak- «peare lui-même. Il se retira des affaires de la r* pour jouir de son loisir et de son bonheur domestique, probablement à l'âge de quarantehuit ans, an bruit encore retentissant des apptaudissemens du public. Le poète qui voyait fi profondément dans Ta me des autres, ne pouvait pas avoir regardé en lui-même sans deriner la faveur dont il jouirait dans l'avenir. &me les louanges de ses contemporains eus- «ot-elies été moins emphatiques qu'elles ne le forent, il ne pouvait pas plus ignorer sa tnndeur que sa propre existence. Comment I

pouvons-nous le croire assez aveugle à l'i immanquable de la postérité, ou nous dre compte de son omission à nous apprendre quelle espèce d'homme était personnetfcnunt le poète dont les ouvrages devaient charmer les Ages à venir , adoucir nos sympathies , tromper notre solitude, élargir notre cœur et nous désopiler la rate ? Cependant Shakspeare ne nous a rien appris au sujet de son individu d'une manière franche et directe, et après avoir clos sa carrière dramatique, il ne se donna pas la peine de laisser ses drames en état d'être correctement publiés : aussi nous sont-ils parvenus avec plus d'obscurités dans le texte que n'en ont même ceux des tragédiens grecs. Un pareil semblant d'insouciance, soit pour sa propre réputation, soit pour l'intérêt que le monde prendrait à lui , fournit un sujet d'étonnement presqu'aussi grand que son génie lui-même (1).

(1 ) n est cependant digne de remarque que le feu t'est joint a la paresse des contemporains pour détruire , suivant toutes probabilités , plusieurs pièces concernant 5hakspe<ire. En l'an 1613, son propre théâtre, le Globe, fut entièrement consumé , et Ton ne saurait douter que dans cet incendie plusieurs de se» manuscrite n*i

jj rvt.UAI

Il serait fastidieux d'énumérer les individus , en y comprenant les antiquaires, les biographes et les amis déclarés de la littérature , qui furent ses contemporains, ou peu s'en faut, et à portée d'avoir d'abondans renseignemens à son sujet , et qui cependant en ont très brièvement parié, ou l'ont totalement passé sous silence. Sans doute la tradition de l'époque a donné un portrait général , et des plus agréables, de son caractère personnel. Drummonddc Hawthornden fait contraster la douceur de Shakspearc avec l'insolente arrogance de Ben Jonson ; et Ben dit lui-même du grand tragique :

u J'aimais l'homme et j'honore sa mémoire,

presque jusqu'à l'idolâtrie, autant que qui que ce soit ; il était en effet honnête et d'uno nature franche et ouverte. » Ce noble témoignage nous fait regretter que Drummond soit un moins généreux témoin des manières de Jonson en société et de sa conversation confidentielle.

Tous ceux qui ont eu affaire à Shakspeare semblent s'être accordés à attacher à son nom les épilhètes de digne, de doux et d'aimé. « H était d'une très bonne compagnie, dit Aubrcy , et avait beaucoup d'à-propos et de douceur dans l'esprit. » Le même John Atibrey dit que c'était un homme beau et bien fait ; tradition en tous les cas à laquelle nous pouvons croire , quoique Aubrey n'ait écrit que soixante ans après la mort de notre grand poète. Il est malheureux , cependant, que nous n'ayons pas de certitude complète au sujet de son air personnel. Le buste qui est au dessus de son monument à Stratford , doit , suivant Malone, y avoir été placé avant 1623, sept ans après la mort de Shakspeare , comme cela

Peu de temps âpres il y eut un grand feu dans la ville de Stratford , et c'est probablement à cette occasion que quelques unes de ses lettres à ses compalrioles furent perdue*. Ben Jonson doit avoir aussi possédé quelques leltrei de Shakspeare; mais la maison ainsi que la bibliothèque de Ben furent détruites en partie par le feu vers la fin <îc sa vie. Pour couronner le lout , l'on peut Mipjioscr que le grand incendie de Londres , en 1660 , nous a prives de documens relatifs au poète , qui autrement eurent été conservas.

est mentionné dans les vers de Léonard Digges, écrits à cette époque. Ce portrait nous donne l'idée d'un homme d'assez bonne mine, et non pas d'un bel homme ; mais c'est un morceau insignifiant de sculpture, qui peut ne pas lui avoir rendu justice. Le portrait, connu sous le nom de Chandos portrait, nous donne une bien plus haute opinion do sa physionomie ; et Malone et Boswell , à mon avis, ont démontré la grande probabilité qu'il y a en faveur de l'authenticité de ce portrait; mais cependant il diffère beaucoup du buste de Stratford. Ces portraits de Shakspeare sont les deux plus probables qui existent.

Au fait, toutes les traditions concernant Shakspeare ne sont que des bribes pour notre curiosité. Sir William Dutalalc, natif de Coventry, à vingt milles de Stratford sur l'Avon, lequel publia les Antiquités du JV arwivkshire , seulement trente ans après la mort du poète , et qui pouvait avoir vu une vingtaine de personnes autrefois familières avec lui , ne prit pas la peine de faire la moindre recherche a son sujet. Fuller montre la même insouciance. Qu'Anthony Wood ait recueilli peu d'anecdotes sur le grand bardo, cela peut s'expliquer en partie par la circonstance que son principal objet dans ses AtUcnw Oxonienscs, était de donner des détails sur les hommes élevés à Oxford. Il est vrai que dans cet ouvrage il a introduit des noms qui ne furent jamais enregistrés à Oxford; mais comme son but était de glorifier une grande université , c'était peut-être sa politique d'en dire le moins possible au sujet du plus grand des hommes qui n'avait été à aucune rniversité.

Thomas Heywood, le contemporain de Shakspearc et son camarade de théâtre, songeait à écrire une histoire des poètes, dans laquelle il aurait compris le barde de l'Avon ; mais malheureusement cet ouvrage, s'il a été écrit, n a jamais été publié. Brownc, le poète pastoral, en avait conçu un pareil; mais «on projet fut aussi abandonné sans avoir reçu

SIR LA VIE ET LI S OLVIIAGKS DE SHAKSl'EARF.,

d exécution. L'enfer, dit -on, est pavé de bonnes intentions. Même les libraires qui réimprimèrent les pièces de notre poète en 16TA et 1685, n'employèrent personne pour écrire a vie.

Presque «n siècle après la mort de Shakspeare, le poète Rowe écrivit une notice sur lai. Elle est maigre, il faut l'avouer; mats il est permis de douter qu'elle soit aussi incorrecte que* l'assurent Malone et Boswell, son éditeur. Le reste du dix-huitième siècle produisit au sujet de Shakspeare une succession d'écrivains , parmi lesquels nous sommes surtout redevables au docteur Farmer pour son Essai sur l'instruction, ou plutôt sur l'iznorancc de Shakspeare, et à Malone, cet homme infatigable et ami de la vérité, quoique quelquefois dans l'erreur. De notre temps, M. J. p. Collier a fait quelques découvertes importantes relativement à l'histoire personnelle de Shakspeare, en ce qui touche ses rapports avec le théâtre. Le révérend AJexander Dyce est aussi un estimable écrivain de notre temps, qui s'occupe de Shakspeare et de ( ancienne littérature de l'Angleterre.

Parmi les littérateurs actuels, je ne dois pas oublier le révérend Joseph Hunter, qui préparc un ouvrage sur la poésie de celte époque ; et son savoir ainsi que son habileté nous font espérer que ce travail sera important.

Dans la crainte d'être prolixe, je n'entrerai P« dans toutes les disputes qui se sont élevées au sujet de la véritable orthographe du ' m du poète, qui a diversement été écrit ^axpeare , Sbackspeare , Shakspeare , et Shakspere ; je m'en tiens à la manière moderne : je veux dire que j'écris Shakspeare, quoique Sir Frédéric Madden , dans un petit traité qu'il vient de publier (i), soutienne pat d« très bonnes raisons que la signature du

U) Obtervation* on an Autograph of Shaktpere, tout the orlltotjraphy of his name, communicated to ^Society of Antiquariet by Sir Frédéric Madden , A H , F. R. S. and S. A. in a Ulter to John Gage , .£»f F. R. S. Direct or. London : Thomas Kodd , MDCT.CXXXV1II, in-», de 16 pages, plus deu* feuil-

poète fut toujours Sltakspere. l.a lettre d* Sir Frédéric à la Société des Antiquaires de Londres sur ce sujet doit son origine à la découverte d'un exemplaire des Essais de Montaigne, traduits par Florio, dont on peut suivre l'existence en arrière jusqu'à l'époque où il appartenait à notre poète , qui a écrit sur un feuillet blanc W m Shakspere. Cet exemplaire, en raison de sou autographe, a été récemment vendu cent guinées (1). Dans tout le monde des auteurs, il n'y en a aucun que nous eussions désiré voir lire à Shakspeare plutôt que Montaigne , et il a montré son estime pour le vieux et naïf Français en le copiant dans un passage de la Tempête, dans la conversation entre Gonzalo, Antonio et Sébastien. Les paroles de Gonzalo sont une imitation palpable d'un passage du premier livre, p. 102 , de l'ouvrage de Montaigne. Florio. qui traduisit cet auteur en anglais, était probablement connu de Shakspeare, et la tradition rapporte qu'il fut le prototype d'Holofern es, le maître d'école, dans Peines d'Amour Perdues.

Rowe dit que le poète était issu d'une bonne famille du côté de son père ; cependant cela n'est pas prouvé: dans le fait, on n'a rien découvert relativement au grand-père de Shakspeare. Malone exprime la croyance où il est que le père du poète, John Shakspeare , n'était pas natif de Stratford ; s'il en est ainsi, il n'est pas probable que son grand-père fût né dans le môme endroit, et, en effet, il ne se trouve aucune trace de sa naissance dans les registres de la paroisse de Stratford.

Icts, dont l'un contient un faux-titre et l'autre une addilionalnote. Ce livret est une réimpression, avec quelques corrections, d'un article qui a paru dans X Archaologia , volume «vit , pages 113-123.

(>t article en a inspiré un autre fort remarquable, signé L , et inséré dans The London and Wettmintttr Revietc, o- LXI. - August, 1838, p. 321-350.

(1) 11 a été acquis par le libraire William Pickeriftp , qui l'a revendu pour cent vingt guinées au Musée Briuuniqur , où ce livre se trouve actuellement.

REMARQUES

Ceci proure certainement que Rowe a

mis une méprise en renvoyant à ces registres, mais ne prouve rien de plus ; ce Tait ne no:is fournit rien dont on puisse induire que le grand-père du poète n' aurait possédé aucune propriété foncière. « S'il avait eu des terres, dit Malone, nous aurions su comment elles vinrent entre ses mains et à qui elles furent transmises. » Mais n'est-il pas notoire qu'il y a eu d'innombrables transmissions de propriétés dont tous les actes ont été perdus? Il est vrai que les rôles de la chapelle de Henry VU ne contiennent aucune trace de la concession de terres qu'on prétend avoir été faite par ce monarque à l'ancêtre paternel du poète, la mention qu'on y trouve semble certainement se rapporter à une concession reçue parle père de sa mère ; mais il ne s'ensuit pas nécessairement que la famille paternelle du poète n'ait jamais pu d'une manière ou d'autre avoir possédé aucune propriété foncière. Malone chercha en vain dans tout le comté de Warwick des documens sur ce sujet ; mais savait-il dans quelle partie du Warwickshire il fallait faire des recherches? Non! il reconnaît qu'il ne sait rien relativement au grand-père paternel de Shakspeare, qu'il ignore le lieu de sa naissance, celui où il vécut, celui de sa mort , et quels furent ses moyens d'existence; mais en cet état de cause il nous assure qu'il ne pouvait pas être un gentleman, le père du poète ayant été le premier de sa famille qui , parmi les citoyens de Stratford, reçut le titre de mayster par suite de sa dignité de magistrat. Mais la famille de Shakspeare du côté paternel , suivant toute apparence , n'était pas de Stratford, et les noms de ses membres, s'ils appartenaient à la classe qui possédait des terres , n'auraient pas paru dans les registres civils de Stratford. La question de savoir si un poète comme Shakspeare est de bonne extraction n'a pas la moindre importance; mais je ne puis m'empècher de comparer le raisonnement de M. Malone sur ce sujet à celai des cochers de fiacre qui , lorsque vous

refusez de les payer d'une façon exorbitante, vous expriment en face l'opinion où ils sont qu'il est impossible que vous soyez un homme comme il faut.

Le père de Shakspeare , John Shakspeare , était gantier à Stratford ; M. Malone a complètement prouvé que c'était là son principal commerce. Il parait , cependant, avoir été un marchand spéculateur; il affermait des prairies , et il n'est pas impossible qu'il ait , comme on l'a dit , trafiqué en laine et en bestiaux; mais il ne faut ajouter aucune foi à la tradition qui rapporte qu'il était boucher, car, s'il vendait des gants, il n'est pas très probable qu'il eût, ou une autre boutique, ou un étal de marchand boucher devant celle de gantier. M. Malone nous apprend que dans ce tempslà le commerce des gants était plus lucratif qu'à présent, parce qu'ils étaient alors parfumés, bordés d'or, et portés par les élégans aussi bien que par les évêques et les juges. Je suppose que quelques esprits auront besoin de ce parfum pour excuser la vocation du père de Shakspeare.

M. Malone pense que John Shakspeare s'établit à Stratford peu après l'année 1550; en 1565, il fut élu alderinan, et , en 1568, magistrat en chef. Son état de gantier ne prouve d'aucune manière la bassesse de son extraction ; car n'y a-t-il personne qui ait été gantier dans la Grande-Bretagne, ayant pour père un propriétaire foncier? Dans le siècle dernier, un pair d'Ecosse, qui votait régulièrement dans l'assemblée des lords écossais, et dont les ancêtres ont été riches et puissans, vendait à la fois des gants et des culottes de peau dans High-Street, à Edinburgh. Si la profession de John Shakspeare n'est pas une preuve directe de basse extraction, son mariage l'est encore moins. Gantier comme il l'était, il épousa Mary Arden, fille d'un genticman dont la famille avait reçu des concessions de terre d'Henry VIL Elle lui apporta la propriété d'Asbies, qui sans doute était peu considérable , mais qui contenait cinquante

SLR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE

Kres de terre labourable et six en pré, outre le droit de pâturage commun. Une pareille union, à une époque où la classe des propriétaires fonciers était encore plus éloignée que maintenant de s'allier avec les boutiquiers, en dit plus que des volumes sur la considération dont jouissait le père de Shakspeare comme marchand.

M. Malone affirme positivement que la valeur de cette propriété foncière , apportée à John Sbakspeare par sa femme , n'était que de cent livres sterling , parce que la moyenne du revenu annuel de la terre était , à cette époque, seulement de trois shillings par acre. Même à ce prix, la portion de Mary Arden était plus large que celle qui se donnait ordinairement à la fille d'un propriétaire foncier. Vais nous trouvons que le même John Shakspeare afferma aussi la prairie d'ington , contenant seize acres, au prix d'onze shillings par acre. Quelle preuve donne M. Malone de l infériorité des acres d'Asbies comparés à ceux dlogton? S'ils valaient autant, le premier de ces domaines doit avoir représenté entre (rois et quatre cents livres. L'on peut aisément supposer que le père du poète, dans sa plus haute prospérité , avait cent cinquante sterling, ou plus, de propriété addiet ainsi, en l'an 1568, lorsqu'il éUit grand-bailli de Stratford et qu'il obtint de Cooke, Qarencieux (1) du collège des hérauts, le droit d'avoir des armoiries, il pouvait, comme il le fit, déclarer sans mentir qu'il avait une fortune de cinq cents livres «terling , et , sans trop faire violence à la vérité , insinuer que cette propriété était venue fttre ses mains principalement de ses ancêtres. Hais John Sbakspeare, me dira-t-on peuttoe, n'avait pas le droit d'appeler siens les ancêtres de sa femme. Nôn pas au pied de b lettre , sûrement ; mais dans ce temps-là

II) Clarencieux Kinff-at-armt, tel est te titre de l'un membres du Collège d'Arme» de Londres, dont le fît maintenant dans Paul* Chain, prés de la ca-

des noms de parenté se prenaient librement par suite d'union par mariage. Même de nos jours la bonne coutume n'est pas abandonnée, et ma nièce par alliance m'appelle son cher oncle , quoiqu'elle ne soit que la femme de mon neveu.

En tous les cas , si John Shakspeare ne se fit pas un cas de conscience (1) d'exagérer à cette époque sa position, le poète divin ne peut être soupçonné d'avoir aidé son père à présenter sa fortune sous un jour favorable; car c'était alors un petit chérubin , âgé de quatre ans seulement, courant ça et là, et songeant plusaux dragéesqu'au collégedes Hérauts. U est trop vrai que John Shakspeare, qui était dans un état de fortune florissant en 1568, tomba dans une position difficile peu d'années après. En 1578, il fut excusé de payer la taxe hebdomadaire levée sur les aldermen pour le soulagement des pauvres; en 1579, son nom se trouve parmi ceux des personnes qui n'avaient pas payé leurs taxes , et dans la première de ces années il est prouvé qu'il avait, pendant quelque temps , dû à Roger Sadler, boulanger de Stratford, la somme de cinq livres sterling pour laquelle il avait été obligé de donner la caution d'un ami. Dans la même année 1578 , il avait aussi été forcé d'engager le petit domaine d'Asbies pour quarante livres sterling à M. Edmond Lambert, apparemment pour payer l'acquisition de deux maisons à Stratford, pour lesquelles celte somme fut précisément déboursée. Ces quarante livres n'équivalaient certainement pas à la moitié de la valeur du domaine d'Asbies, même suivant le calcul de M. Malone ; mais pouvons-nous être sûrs que la valeur de la terre ne fût pas encore plus disproportionnée au prêt pour lequel elle était engagée? Dans de pareilles affaires, et surtout lorsque l'argent est difficile à trouver,

(1) JVhether John Shakspeare put a perfumed and ecuy glove upon hu conscience. Cette pointe d'an belesprit qui fait allusion à la profession du père de notre poète , est intraduisible en français , et nous sembla d'as-»

vj REMARQUES

l'emprunteur pressé est content de trouver , voyons souvent posséder des valeurs réelles,

qui lui prête, quelles que soient ses conditions, et cependant hors d'état, par suite de l'o-

et le prêteur a grand soin que le gage déposé , • tat perplexe de leurs affaires , de faire hon-

s'il ne vient pas à être rédimé , rembourse sa | neur aux dettes qui viennent Tondre sur leurs

créance avec usure. Mais il parait que John : têtes? Cependant, s'il était dans l'embarras

Shakspeare devait plusieurs autres sommes à en 1597, Ton peut demander pourquoi il

Edmond l-ambert, outre les quarante livres s'était adressé, en 1596, au Collège d'armes

sterling dont nous avons parlé. Le montant de ces autres dettes n'est pas connu ; mais leur existence démontre clairement que Lambert fit crédit à John Shakspeare pour une somme supérieure à la valeur de la propriété engagée , et sous la garantie de celte même propriété, comme cela résulte nommément de cette circonstance qne, lorsque le débiteur se présenta chez Lambert et lui offrit quarante livres pour dégager sa terre d'Asbies, son créancier dit : «Non, vous n'aurez votre terre que lorsque vous vous serez acquitté de ce que vous me devez encore. »

Il s'ensuivit un procès en cour de chancellerie , dans le cours duquel le père de Shakspeare se dit un Hoinmc pauvre y mais cette expression est bien générale. Plus d'un homme comparativement pauvre vit entouré de crédit et de considération ; et, comme le père du poète mourut peu de temps après , laissant des maisons à son fils , sa pauvreté ne devait pas être de l'indigence. Il semble , comme je l'ai fait observer, avoir été un marchand entreprenant, et ses spéculations le mirent dans j'embarras. L'écrivain de la vie de Shakspeare , dans Y Encyclopédie du docteur Lardner, dit que le père du poète, devenu vieux , doit avoir été presque dans l'indigence; mais les hommes presque indigeus laissent rarement des maisons et des ver-ers à leurs héritiers, et nous savons que William Shakspeare eut de son père, en hérita.w, les deux maisons de Stratford, qui chacune avaient un verger. Si celui-ci fut jamais insolvable, il ne put pas mourir tel. Quant à ses embarras de fortune , ne ressemblaient-ils point a ceux de quelques personnes que nous

pour un renouvellement de sa concession d'armoiries? Ma réponse est que John Shakspeare, désirant mêler ses armes avec celles de sa femme (ce qui est fort naturel), adressa une requête pour obtenir de nouvelles lettres patentes, en se fondant sur les anciennes accordées en 15C8 ; et il pouvait très bien se dire à lui-même : « On m'accorda des armoiries lorsque j'étais dans l'état le plus florissant de ma prospérité ; je ne demande maintenant qu'un changement dans mon écu, pourquoi me le refuserait-on? Serait-ce parce que je suis tombé dans le malheur? » l'n pareil refus, motivé par le changement de sa position , aurait été un peu moins cruel que la révocation de l'ancienne concession. 11 y a toute espèce de raison de supposer que Shakspeare pouvait se trouver de moitié dans cette seconde demande en renouvellement d'armoiries, par suite de son désir de rappeler la généalogie de sa mère ; mais l'imputation mise en avant par l'écrivain de sa vie , dans 1 Encyclopédie: du docteur Lardner, lequel le taxe de s'être entendu avec son père pour présenter sa position socs un faux jour, et d'avoir ï par des omis puissans influencé le Collège des Hérauts pour confirmer la nouvelle concession en 1599 ; cette imputation , dis-je , n'est justifiée par aucun témoignage.

Les deux propriétés situées dans Hcnley- Slreet, à Stratford, dont nous avons déjà parlé , furent achetées par John Shakspeare en 1574, lorsque notre poète avait seulement dix ans. Que son père, avant l'achat de ces maisons , ait vécu dans l'une d'elles en qualité de locataire, c'est ce qui est incertain; en conséquence , la contribution qu'on lève sur ceux qui viennent visiter la maison même où

SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE

uqoit le poète est tout simplement un tribut trieur crédulité.

Notre grand poète, fils atné et troisième "iiîant de ses parons, naquit à Stratford, dans >moi$ d'avril 150i (1), probablement le 2i eu mois, dit Malone , parce qu'il fut bapisrlc 25. n ne semble pas évident qu'un en- ^nt ait dû être né deux jours avant son ba|>- 'fme: mais, si M. Malone a raison, la naissincc de Shakspeare tomba le jour consacré »u patron de l'Angleterre , saint Georges de oppadoce. Cependant notre enthousiasme se refroidit à l'idée que ce grand saint était en- >r<? un plus grand pécheur. Saint George iquit à Epiphania , ville de la Cappadoce , lins la boutique d'un foulon ; et sa conduite, rendant sa vie , conserva la trace de son ori- -m terrestre. Far son industrie de parasite , ;l obtint des patrons, qui lui procurèrent remploi lucratif de fournir de lard l'armée ro- «naine; mais George vola aux soldats leur '•né; et pour sauver le sien [2], il fut obligé •Je se dérober à la poursuite de la justice. 11 professa ensuite l'Arianisinc, et monta , par 'i force et Perfusion du sang, sur le siège archiépiscopal d'Alhanasc, qu'il souilla par la n"uté et l'avarice. Enfin, dans la capitale te l'Egypte , la vengeance publique s'éleva c*nlre lui , et il fut mis en prison ( l'an de ^te-Scigneur 361); mais la populace lui

•W U docteur Drake et d'autres ont attribué à John ^^pwre, le gantier, une famille plut nombreuse qu'elle "r le fut jamais , le confondant avec un autre John *Wj*are. cordonnier a Stratford. I.e père du porte ^ quatre ûls et autant de tilles : Juan, Margaret, Wit-

un, Gilbert , une autre Joan , Aune , Richard , et td- "mad. Joan l'alnéc, Marçarel et Aime furent enlevées à » te prématuré ; Gilbert , suivant Old\s , eut une vie longue > ct Vii ie dramaturpe remplir un rôle dans fooe de ses propres pièces , lequel , d'après ?a descrip- '"N, doit avoir été celui d'Adam dans Comme vous [1>*u:. Joan , la seconde , devint la femme de William ''«t, rlupelier de Stralford , et mourut en 16 il». L'ou oc sait rien au $„jct <|e Richard , sinon qu'il fut enterré f'16ia-J3> âgé de prés de trente-neuf ans. Edmund ' ""orasM U profession d'acteur, joua au théâtre du Globe, '■fa ««erré dans l'église de Saint-Sauveur ( paroisse où

Unirait) le 31 décembre 1607, dans sa vingt-hui- ''n* innée.

Totave Mm ou-n (bacon).

épargna l'ennui d'un procès : elle te mit à mort et jeta son corps à la mer. Il appartient à ceux qui étudient l'histoire de I Église d'expliquer comment ce filou et ce coupe-jarret a été métamorphosé en saint George, ce grand saint de l'Angleterre, ce patron des armes, de la chevalerie et de Tordre de la Jarretière.

Notre poète, suivant l'opinion de M. Malone, dut son nom de baptême, soit à William Smylh, mercier, et l'un des aldermcn de Stratford , soit à William Smith , chapelier de la même ville; l'un desquels fut probablement son parrain. 11 n'avait que neuf semaines lorsque la peste éclata à Stratford, et emporta plus du septième de la population ; mais les jambages de la porte de notre enfant sacré, comme ceux des Israélites en Egypte, furent arrosés de manière à être passés par l'ange de la destruction , et il fut épargné. Combien sont importans les résultats de circonstances qui paraissent triviales! Lorsque Mahomet fuyait devant ses ennemis , il se réfugia dans une caverne où ceux qui le poursuivaient auraient pénétré s'ils n'avaient va une toile d'araignée à l'entrée; ne sachant pas qu'elle venait d'être tissue , ils passèrent leur chemin , et ainsi uno toile d'araignée changea l'histoire du monde. De môme un souffle de vent poussant la contagion sur le berceau de Shakspeare, aurait changé les destinées de notre littérature.

L'on n'a conservé aucune anecdote de ses premières années. Toute l'éducation que Jamais il reçut , lui fut probablement donnée à l'école libre de Stratford ; mais l'âge auquel il y fut placé et le temps qu'il y resta sont des points que l'on peut seulement conjecturer. Son père , à ce qu'il paraît, n'était pas un savant de première force ; car il fit une marque, quelque peu semblable à la lettre A, en guise de signature. Cependant à cette époque cette circonstance n'était pas une preuve de basse extraction; car, trente ans seulement avant qu'Elisabeth montât sur le trône, FiU- Herbcrt conseillait aux hobereaux campagnards

tiij REMARQUES

qu! De taraient pas écrire, d'aider leur me- 1 preuves que Shakspeare se plaisait aux floinoire par des coches pratiquées sur un bâton. | tions de l'antiquité , et comprenait ses \je manque d'instruction que ressentait le père de Shakspeare n'était pas tel que vraisemblablement il élevât des obstacles à l'éducation de son flls , au contraire. Nous accordons que Shakspeare n'était pas un savant de première classe ; mais il apprit le latin & l'école de Stratford, cela est concédé même par ceux qui mettent au plus bas ses études classiques, bien que reconnaissant, comme il parait certain , qu'il prit ses sujets, pour la plus grande partie, dans des traductions d'ouvrages. Au lieu d'être surpris que Shakspeare eut, suivant toute apparence , un grand génie avec une petite érudition , je suis porté à attribuer la grandeur de son génie à la bonne fortune qui lui advint d'avoir une si petite portion des forces de sa jeunesse absorbée dans la fatigue obligée d'acquérir de la science. Par science, je n'entends point les connaissances qu'il gagna par la lecture , mais celles qu'il aurait pu acquérir par des grammaires et des dictionnaires et auxquelles il échappa.

J'ai ailleurs exprimé mon opinion relativement è l'influence d'une instruction profonde sur le génie poétique. Si la science pouvait venir par intuition, je n'ai aucun doute qu'elle enrichirait le génie; mais la peine et l'absorption d'esprit consacrées à l'acquérir, l'habitude de ne pas penser par soi-même, outre les préjugés sujets à accompagner son acquisition , et la distraction de l'esprit de ses impulsions et de ses méditations naturelles , ces choses doivent , je le crains , être comptées en déduction des avantages , quels qu'ils soient , dont l'inspiration puisse s'accroître par suite d'une érudition laborieusement acquise. On prédisait à un Jeune homme appartenant naguère à l'une de nos universités qu'il deviendrait certainement un prodige, car il lisait seize heures par jour. « Ah ! dit quelqu'un ; mais combien d'heures par jour pense-t-il?» Von eût pu ajouter : « Pendant combien

d'heures sent-il ? » Cependant nous avons des F. M .

tères et ses vérités morales. 11 n'y a aucun doute qu'il allumait sa glorieuse imagination à la lampe de la mythologie classique :

Hjperions'i curii; the front of Jovc bimvlf ; Au «je liie Mm, to lorealen and command ; A «talion Uke tt>« herald Mercury, New-lighicd on a heavea-fciiaiiig hitl (i).

La chereiure bouclée d'Apollon , le front de Jupiter liu-méae.

Un œil comme Mars, pour menacer cl commander ; Une altiiuJe pareille i celle du héraut Mercure , Quand il vient de descendre sur une montagne qui buse le cicL

Qui peut lire ces vers sans voir que Shakspeare s'était pénétré d'un plus profond sentiment de la beauté de la mythologie païenne que n'auraient pu le faire mille pédans durant toute leur vie? Le nombre d'années qu'il passa à l'école de grammaire n'a pas été déterminé ; il peut y avoir été trois ans, ou bien six. I^e moins qu'on puisse supposer, c'est qu'il y apprit du latin, quoique peu; mais avant de conclure que ce fut bien peu , rappelons-nous que c'est Shakspeare qui était l'écolier, et non pas un rustre ordinaire. Je veux bien que , plus tard , livré aux soins de la vie, très probablement il n'ait pas cultivé ses connaissances classiques. Les plus grands savans ne conservent leur érudition qu'à la condition d'y faire des réparations , et un grand nombre d'hommes, qui avaient autrefois de l'instruction, l'ont depuis perdue, pour ne pas se donner In peine de la réparer. Il est difficile de croire que Shakspeare ait ensuite perfectionné les éludes de son enfance; néanmoins, je soupçonne qu'il avait beaucoup lu sans cependant avoir acquis beaucoup d'érudition. Ses ouvrages présentent des symptômes de la connaissance du français; et, s'il savait quelque peu de latin, il lui était facile de prendre une certaine teinture d'espagnol et d'italien. Que cette dernière conjecture soit vraie ou non , est-il possible de concevoir que Shaks-

(1) #amW, acte III, scciw IV.

SLR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHAKSPEARE

peare , à la recherche de ses sujets de drame, n'ait pas été un actif liseur? et, supposé .que ses lectures aient été sans suite, il n'est pas inexplicable qu'une lecture de ce genre ait été un puissant aliment à son imagination. Son esprit était un alambic d'excellentes i. L'abeille ne vit pas dans des champs de a sucre, mais elle se repatt des herbes des montagnes ; et sur ces montagnes les oiseaux sauvages les plus beaux et du meilleur goût sont mieux nourris que nos oiseaux domestiques encagéset empâtés. J'examinais une fois l'estomac d'un oiseau sauvage tué dans les Hautes-Terres de l'Ecosse ; son plumage était splendide , et sa chair était blanche , ferme et dodue ; mais dans son croupion il n'y avait rien que des fleurs de bruyère. J'avais lu les œuvres de Burns , et je ne pus m'empécber de me dire à moi-même : a Hélas! pauvre créature ! lu me semblés être un Burns parmi les oiseaux, puisque dans l'air sauvage

de la nature tu peux t'en graisser de fleurs de bruyère. »

Le savoir de Shakspeare , quel qu'il fût, lui donna les moyens de recourir aux sources où se puisaient les connaissances classiques. Son époque abondait en traductions des auteurs anciens ;elle était pareillement fertile en spectacles publics, et l'on peut dire que l'allégorie courait les rues. Shakspeare peut s'être moqué de l'absurdité de plusieurs de ces spectacles, cependant ils durent rafraîchir son imagination. Quant à la question de savoir s'il lisait assidûment ou à la légère, il faut se rappeler que la lecture pour lui ne produisait pas le bénéfice vulgaire qu'en tirent les esprits communs. Y avait-il un éclair de sens ou de sensibilité dans un auteur sur les ouvrages duquel il jetait les yeux, cette étincelle s'amalgamait avec son esprit, et lui appartenait à aussi bon droit que la lumière du ciel à l'œil de l'aigle.

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