CHAPITRE II
Rowe prétead que notre poète fut retiré de l'école uniquement par suite des embarras de son père , et pour l'aider dans son propre commerce : c'est ce que Malone met en question; il dit qu'il est plus vraisemblable qu'il fut éloigné des bancs dans le but d'apprendre quelque profession qui pût ensuite le faire vivre lui-même. Quoi qu'il en soit, mon opinion personnelle est que son père le ra ppela afin de l'aider dans ses propres affaires. Une tradition rapporte que notre poète fut engagé comme apprenti chez un attorney (1) ; et je n'ai jamais fait mention de cette hypothèse à un membre de cette corporation sans qu'il adoptât avec empressement la même conclusion , donnant pour argument que la connaissance que Shakspeare avait des 1er- |
(I) Espèce (TiTou*. F. M.
mes de droit parait n'être pas seulement celle qu'on peut acquérir par hasard , mais qu'elle a toute l'apparence d'une habileté professionnelle. Les légistes vous donneront même, sans argent , une consultation pour prouver que les improbabilités effrontées , les fictions audacieuses, les ruses échappatoires, les railleries et les fourberies ne peuvent provenir que d'un homme qui a été l'apprenti d'un homme de loi : tant ils ont d'ambition de nous faire croire que notre oiseau de paradis fut élevé dans leur nid ténébreux! Mais quel est l'argument de M. Malone sur ce point? 11 soupçonne que l'ardente curiosité du jeune poète , à l'âge de quatorze ans environ , l'excita fréquemment à suivre les audiences de la ; Court of Record (1) qui siégeait a Stratford
! .; I ) .Mot à mol tour d archives, c'est-à-dire cour don»
x REM A
une fois tous les quinze jours. En vérité, voici une belle fiction digne de la loi elle-même: les formes d'une petite cour de justice excitant un ardent intérêt dans l'ame d'un enfant poète !
L'argument de George Stecvenscn faveur de l'opinion qui veut que Shakspcare ait été élevé pour être boucher, argument tiré de l'allusion supposée du poète aux crocs de bois de l'étal, est une stupide plaisanterie, bien que la tradition d'Aubrey, qui fait notre poète garçon boucher, y ait donné lieu. D'autres ont prétendu qu'il était matlre d'école entre sa quatorzième et sa seizième année, ce qui est une vocation improbable à cet âge et ce que ne confirme aucun témoignage ; mais il faut nécessairement supposer qu'il apprenait pendant ces années une profession d'une espèce ou d'autre. Nous n'avons aucune preuve directe que son père ait jamais exercé d'autre état que celui de gantier, et en conséquence rien ne nous dérend de conjecturer qu'il aidât son père dans ce commerce.
11 est surprenant que l'esprit de conjecture, dans sa fécondité, n'ait jamais fait voyager Sîiakspearc a l'étranger pendant sa jeunesse, et n'ait pas fait de lui un mousse sur (a cime du mât tremblant (1) : car je me suis laissé dire qu'il ne parle jamais de choses nautiques sans une apparence de connaissances précises (2).
Quelles qu'aieut été ses occupations pendant le temps qui s'écoula entre l'époque à laquelle il quitta l'école et le moment de son départ pour Londres, il est certain qu'il se maria dans l'intérim. Son choix se porta sur Anne Hathaway, qui était alors dans sa vingt -
lcs archives se conservent , par opposition aux justices de paix et a m cours seigneuriales (manor courts ), desquelles la loi n'exige pas La conservation des archives.
(1) Henri IV, deuxième partie, acte 111, scène 1 , vers 18.
'.-) Il y a ici une longue note que nous avons cru devoir passer; elle a pour but de prouver l'a ^eri ion émise flan.- Ic texte, et ne pourrait se traduire sans »-\igerd'autres noirs
| sixième année, tandis que lui, l'enfant poète, était seulement âgé de dix-huit ans et quelques mois , conséquemment plus jeune que sa
' femme d'environ huit ans.
Sur ce point de l'histoire de notre poète , un document de la plus haute importance fut découvert dans les archives de la cour consistorialede Worcester, par M. Wheelcr, qui l'a publié dans le Gentleman' s Magazine, cahier de septembre 1836, avec cette note préliminaire : « Il est bien connu que le barde de J'Avon se maria à une période de la vie singulièrement précoce ; et dans son premier article biographique, que Rowc rédigea d'après les renseignemens que Bclierton avait recueillis sur les lieux , il Cat dit que sa femme était la tille d'un certain Hathaway , riche métayer du voisinage de Stralford. » M. Malonc observe avec raison qu'ils ne se marièrent pas dans celle ville, aucune mention de leur union n'existant dans le registre de celte paroisse. Je n'ai pu pareillement, ajoute le commentateur, déterminer le jour ou le lieu de leur mariage, quoique j'aie fouillé, dans ce but, les registres de plusieurs paroisses voisines. « Cependant, continue M. Malonc, la tradition relative au nom de sa femme s'appuie du testament de Lady Barnard, petite-fille de notre poète ; car elle consacre plusieurs legs aux enrans de son cousin , M. Thomas Hathaway de Stralford.» Cette tradition est confirmée d'une manière décisive par le document envoyé au Gentleman' s Magazine , lequel contient la plus ancienne mention du jeune barde , en exceptant toulcfois le registre de son baptême. C'est un bon souscrit . le 28 novembre 1582, par deux cautions, à l'occasion de sa demande de licence pour se marier à Anne Hathaway, de Stralford , fille. Les signataires, l'ulk Sandels et John Richardson, étaient deux fermiers de la ville de Stratford, marksmen (1), apparemment amis du poète, mais remarquables de nulle autre manière; et
ii i C'est à dire hommes qui signaient d'une croiv, at- (cii'lu qu'il* nr «ntaient pa* <Vm<\ F. M.
SLR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SIIAKSPEARE
ion peut raisonnablement en inférer que, dans cette occasion , il les accompagna à Woreester, quoique, va sa qualité de mineur, son nom ne figure pas dans cette pièce. Il est très clair qu'il se maria bientôt après, et pareillement que cette union , qui devait se célébrer avec une seule publication de bans, et non sans le consentement des amis de la fiancée, eut lieu dans le diocèse de Worcester, qui renferme Stratford-sur-Avon , probablement dans quelque église de son voisinage , et non , comme le suppose M. Malone, à Westonsur-Avon , village à une lieue de Stratford , qui est situé dans le comté et le diocèse de Woucester. Le bon de mariage de Shakspeare est daté, comme nous l'avons vu, du 28 novembre 1582. En mai 1583, la femme de notre poète lui donna une fille , qui fut nommée Suzanne, et qui fut baptisée le 26 mai de la même année (I). Si cela est vrai, le premier enfant du poète paraîtrait être né six mois et onze jours seulement après que le bon fut signé. Si M. Malone est exact, relativement à la date de sa naissance dans le registre de Stratford , Miss Susanne Shakspeare vint au inonde d'une manière un peu prématurée (2).
Il semble résulter des recherches faites par M. Malone , au sujet des ancêtres de la femme du poète, qu'ils étaient fermiers. Son père paraît avoir eu en propre quelque propriété foncière ; cependant nous n'avons pas de preuve que Shakspeare aiteu aucune dot de sa femme. Environ dix-huit mois a*près la naissance de Susanne, Mistrcss Shakspeare mit au monde deux jumeaux, un fils et une fille, qui furent baptisés , en février 158V-5 , sous les noms de Hamnel et de Judith. « L'ami de notre auteur, M. llamnet Sadler, et sa femme Judith, dit
;t; Malone , édition do Boswell, vol. Il, p. 118: et Alrtantlcr ftjces, parmi les ,4 Mine /-"o*/*, publics chez William l'ickciing. vol. XX, p. 12.
(2) Il y a ici un renvoi à une longue note, qui renferme l<- rote de l'erticle de M. "Wheeler. Nous n'avons pas cri: devoir la reproduire ici.
M. Malone, furent sans aucun doute les parrain et marraine de ces enfans. » Il ne parait pas que la femme de notre auteur lui ait jamais donné d'autre rejeton.
Une des infortunes qui, dit-on, assaillirent notre poète à son début dans la vie conjugale , est complètement étrangère à son mariage. « Shakspeare , dit Rowe , son biographe . était, par un malheur assez commun à la jeunesse, tombé dans la mauvaise compagnie , et certains de ses amis qui se faisaient une habitude de voler les daims, l'engagèrent plus d'une fois à braconner dans un parc appartenant à Sir Thomas Lucy, de Oharlecote, près de Stratrord. Pour cela, continue Rowe, il tut poursuivi par ce gentleman, et la vengeance lui inspira une ballade sur le plaignant. La ballade elle-même est perdue; mais elle était si mordante, qu'elle redoubla les poursuites dont Shakspeare était l'objet, en sorte qu'il fut obligé d'abandonner ses afTaires et sa famille dans le Warwickshire , et de chercher un asile à Londres. »
Il ne reste de cette satire qu'un seul couplet qui soit regardé comme véritable ( 1 ] , et il ne fait pas honneur même à la musc d'un braconnier. M. Malone rejette l'histoire entière du vol de daims, et probablement il a raison de repousser l'exagération que Davies y met en rapportant nommément que notre poète reçut le fouet pour ce délit. Mais que la punition dont il est question n'ait pas eu lieu , il ne s'ensuit nullement que l'anecdote du larcin et des menaces de poursuite
(1) L'auteur cite en noie ce premier couplet, que nous ne traduirons pas ici, vu qu'il justifie en tout point le jugement dont il est l'objet.
Eu voici le teitc :
A parliament member, a justice of peace At home a poor scare-crowe, at London an If lousic i* Lucy. as some volke miscalle it, Thcn Lucy is lowtfe, wbatever befcll it. Hc lliinbs hiniM>lf greate; Yel an as*c in his statc , We allow by lu* ears. but with assesto mnt««. If Lucy is lowsie, as some volke miscall it . Sing lowste I.ury, wbatever befall it.
REMARQUES
doive êlre incroyable. L'argument de M. Malooe est que Shakspeare ne pouvait pas avoir volé des daims dans le parc de Sir Thomas Lucy , attendu que Sir Thomas ne possédait aucun parc aux daims , et qu'en conséquence notre poète ne pouvait pas être accosable d'un vol de daims. Non ; mais Sir Thomas pouvait avoir eu des daims sur sa propriété, bien qu'ils ne fussent pas dans un parc à daims légalement constitué; et pour en agir sans gêne avec cette venaison, le délinquant s'exposait à une action en justice. Cette histoiro n'est pas une de celles que nous désirerions tout à fait être vraies ; mais cependant c'était une frasque de jeunesse , et une malice très commune parmi les jeunes gens de cette époque.
C'est probablement pour cette raison qu'il quitta le comté de Warwick pour Londres, sans sa femme ni ses enfans , peu d'années après son mariage; l'on pense généralement que ce fut en 1586 ou 1587. Alors il embrassa la profession de comédien. 11 avait probablement vu des pièces do théâtre à Stratford et quelques uns des meilleurs acteurs de l'époque , comme Burbage l'atné , Heminge et Thomas Grccn, qui, suivant toute probabilité , lui étaient connus. Les premiers de ces enfans de Thespis étaient les compatriotes de Shakspeare, et le dernier avait vu le jour dans la même ville que lui, peut-être même était-il son parent.
Rowe dit que Shakspeare fut reçu dans la troupe sur un pied très inférieur. L'on a aussi prétendu, probablement sur la foi de l'assertion de Rowe< qu'il était employé comme garçon d'appel (1), dont l'offlce consiste à avertir les acteurs lorsque leurs différentes entrées sur le théûtre sont nécessaires. Une autre
(1) Shakspeare avait deux frère» , plus Jeunes que lui qui tous deux étaient acteurs. Le temps de leur entrée dans cette carrière n'en pas connu; mais si 1 un d eux était attaché au théâtre pendant sa première jeunesse, il peut avoir été garçon d'appel (call-boy) . et cette circonstance peut avair donné naissance à une tradition relative à Shakspeare , que son âge mûr rend si improbable
tradition rapporte qu'il avait coutume de tenir les montures de ceux qui venaient à cheval au théâtre sans domestiques. Cette dernière histoire parut pour la première fois en 1753 , dans les Fies des poètes anglais, de Cibber. Nous y apprenons que Sir William ha venant le raconta à Betterton , qui le communiqua à Rowe , lequel le dit à Pope ; et que celui-ci le conta au docteur Newton, l'éditeur do Milton. La personne qui le tint du docteur Newton est sans aucun doute ou le docteur Johnson , qui le rapporte lui-même , ou son secrétaire, Shield, qui écrivit une bonne partie des Fies des poètes, de Cibber.
Mais la probabilité que Shakspeare ait jamais été garçon d'appel ou ait gardé des chevaux , n'a jamais été reçue avec beaucoup de foi ; et elle est tombée complètement dans le discrédit , depuis que M. Collier a prouvé par des documens qu'il a découverts, que Shakspeare, en 1589, très peu d'années après la date la plus éloignée que l'on puisse assigner à son arrivée à Londres , était l'un des propriétaires du théâtre où I on prétend qu'il avait été d'abord garçon d'appel ; et l'on doit au moins conclure de ce fait que, s'il fut premièrement reçu dans un rang médiocre , il ss fit rapidement une position au théâtre. Mais ce fait nous reporte en arrière à des conséquences naturelles et plus étendues.
11 est clair qu'avant 1591, ou même 1592, Shakspeare n'avait aucune célébrité comme écrivain dramatique ; il faut cependant qu'il ait été utile au théâtre, principalement comme acteur ; et s'il en était ainsi , nommément s'il foulait les planches avec un certain talent , la tradition rapportée par Rowe, relaUvement au rang peu élevé qu'il eut d'abord lorsqu'il fut admis, ne doit être reçue qu'avec la plus grande défiance.
Quant à moi , je suis d'une opinion tout à fait contraire à celle qui voudrait que Shakspeare ait été novice et dans un emploi inférieur sur le théâtre de Londres. Les habitans de Stratford étaient grands amateurs
SUR LA VIE ET LES OUVRAGES DE SHARSPEARE. xiij
des plaisirs de la scène ; des troupes des meil- I couverts d'une armure complète, et se mouleurs comédiens leur rendaient visite pendant | vant sous cet attirail avec un air majestueux,
n'aurait pas toléré l'acteur Shakspcarc , s'il n'eût pas présenté un extérieur digne du défunt roi de Danemarck.
Le docteur Drake (1) cite quelques vers d'un poème do John Davies de Hereford, publié vers 1611, qui donnent à croire que Shakspcarc avait coutume de jouer les rôles de rois. Cela indique au moins qu'il s'était élevé sur la scène au dessus d'un rang médiocre. Il est vrai que, dans un de ses sonnets , il se plaint de sa vocation d'acteur; mais j'ai entendu Mistress Siddons et John Kemble se plaindre de la même chose. Au résumé, il est à croire que Sbakspeare était un bon acteur, quoiqu'il ne fût pas de la plus haute excellence : circonstance qu'il ne faut peut-être pas regretter; car s'il eût joué aussi bien qu'il écrivait, sa qualité d'acteur aurait nui à celle d'auteur.
! de notre poète , au moins une fois par an , terme moyen. Depuis sa jeunesse jusqu'à son âge mûr, l'attention de Shak- *f eare doit avoir été portée sur le théâtre, et il y a tout à croire qu'il connaissait les meilleurs acteurs. C'était probablement un bel homme , et certainement un excellent juge du jeu de la scène ; il avait passé l'âge auquel nous pourrions concevoir qu'il ait été garçon d'appel ou employé à tenir les chevaux. Qu'estce qui nous empêcherait de croire qu'il prit rapidement place parmi les acteurs recommanda bles? On a allégué, comme preuve de sa médiocrité , qu'il jouait le rôle de son fantôme , dans Hamlet ; mais est-ce que le fantôme, dans Hamlet, est un rôle ordinaire? non : quoique ses mouvemens se réduisent à peu de chose, ils doivent se faire avec une terrible ; et la voix du spectre, quoique voilée et à demi monotone , doit être solennelle et pleine de sentiment. Si nous le concevons dans ce rôle , nous aurons une idée imposante de la stature et de la mine de Shakspeare. I<e public anglais, accoutumé à voir &a puissante noblesse, sesEssexetsesRaleighs.
(1) Shaktpeare and hit Timet ; ineluding ths biography of the poet; eritieitmt on hit geniut and writingt; a ncv> chronology ofhit playt ; a ditquitiUon on the object of hit tontutt ; and a hutory of the mannert , cuttomt , amutetnentt , tupertlitiont, poeiry, and élégant literature ofhit âge. By JVaih*n Drake, M. D. Paru, Baudry, 1838, un volume in-8», p. 207. F. M.