SCÈNE I
I pas d'ombres assez noires pour te dérober à l'œil du soupçon.
(Entrent CaMiua, Cmsca, Dscins, Cinoa, Metellw et Treboniui.) CASSIUS.
Je crains que nous n'ayons troublé trop hardiment ton repos. Salut, Brutus. Sommes-nous importuns?
BRUTUS
Je suis levé depuis une heure; j'ai veillé toute la nuit. Me sont-ils connus , ces hommes qui le suivent ?
CASSIUS
Oui, tu les connais tous ; et pas*un ici qui ne f honore ; pas un qui ne fasse le vœu que tu conçoives de toi l'opinion qu'il en a lui-même, et qu'en a tout noble Romain. Voici Trebonius.
BRUTUS
H est le bien-venu ici.
CASSIUS
Cet autre est Decius Brutus.
BRUTUS
Il est aussi le bien-venu.
CASSIUS
Voilà Casca; ici Cinna; celui-ci est Metellus Cimber.
BRUTUS
Tous sont les bien-venus. Quels soucis inquiétans s'élèvent entre la nuit et vos yeux, et en repoussent le sommeil ?
Me permettras-tu de te dire un mot ?
(Il* cansentkToii basée.)
DECIUS
C'est ici l'orient; n'est-ce pas la le jour qui perce de ce côté?
CASCA i
Non.
CINNA
Oh ! c'est le jour; et ces traits blanchâtres, qui raient le sein des nuages, sont les messagers de l'aurore.
Vous allez m'avooer que vous vous trompez tous deux. C'est là l'endroit même où je pointe mos épée, que se lève le soleil, qui déjà se rapprochant du midi, balance à l'équinoxe la jeune saison de l'année. Dans deux mois environ, plus remonté vers l'ourse , il lance de ce point ses premiers feux; et l'orient d'été est au Capitole, directement là.
JULES CÉSAR
BRCTCS.
Posez tous , l'un après l'autre , vos mains sur la mienne.
Et jurons d'accomplir notre résolution.
BRCTUS.
Non, point de sermens. Si la destinée des hommes , la souffrance de nos âmes , les abus de cet âge , si ce sont la des motifs faibles , rompons ici sans délai. Allons nous rendre à nos lits oisifs» laissons la tyrannie à l'œil hautain tirer le sort des hommes dans une loterie de mort, et les ravager jusqu'à ce que le dernier tombe. Mats si , comme je le sens , ces motifs portent un foyer de flamme dans le sein du lâche, et donnent la trempe du fer aux tendres cœurs des femmes ; alors, compatriotes, quel autre aiguillon nous faut-il que notre propre cause pour nous exciter à faire justice? Qu'avons-nous besoin d'autre lien , que de la parole de Romains unis, qui l'ont donnée et qui ne reculeront pas? d'autre serment, que de la promesse de l'bonneur à l'honneur, que le bien sera fait, ou que nous périrons pour lui? Jurez, vous, prêtres ; vous, hommes lâches et frauduleux ; vous, ruines de l'homme, débiles vieillards, ames infirmes, qui accueillez l'outrage. Qu'ils jurent dans la cause injuste , ces viles créatures dont les hommes suspectent la foi ; mais nous, ne gênons point le libre ressort de nos courages ; ne profanez point la vertu de notre entreprise , par l'idée que notre cause ou son exécution eurent besoin d'un serment Chaque goutte du noble sang de Rome a dégénéré dans les veines du Romain qui viole un seul mot de sa promesse, dès quelle est sortie de sa bouche.
; que décidons-nous sur Cicéron? N'êtesvous pas d'avis de le sonder? Je crois qu'il nous appuierait avec chaleur.
CASCA
Ne laissons pas Cicéron neutre.
CINNA
Non , gardons-nous-en bien.
METELLUS
Oh! ayons pour nous Cicéron. Ses cheveux blancs nous gagneront la bonne opinion des hommes ; ils feront parler une foule de voix qui loueront notre action. On dira que sa tête a dirigé nos bras. Notre témérité, notre jeunesse disparaîtront : tout sera couvert de sa gravité.
BRCTUS.
Oh ! ne le nommez pas ; ne nous ouvrons point a cet homme. Jamais il n'achèvera ce que d'au-» très auront commencé.
Laissons-le donc à l'écart.
CASCA
En effet , il ne nous convient pas.
DECIUS
Ne frappera- t-on aucun autre que César?
CASSIUS
Ta question est juste, Decius. Moi, je pense) qu'il n'est pas à propos que Marc-Antoine, si chéri de César, survive à César. Nous trouveront en lui un subtil machinateur d'intrigues ; et, vous le savez, ses ressources, s'il les met en œuvre» pourraient s'étendre assez loin pour nous devenir fatales à tous. Pour prévenir ce dauger, qu'Antoine et César tombent ensemble.
Notre conduite , Caïus Cassius , paraîtra trop sanguinaire, si, après avoir abattu la tête, nous déchirons encore les membres, comme des meurtriers pleins de rage en donnant la mort, et de haine après l'avoir donnée; car Antoine n'est qu'un membre de César. Soyons des sacrificateurs et non pas des bourreaux, Cassius : c'est contre l'esprit de César que nous nous élevons tous, et non contre son sang : il n'y en a point dans l'esprit de l'homme. Oh ! si nous pouvions atteindre à l'esprit de César, sans déchirer le flanc de César t Mais hélas! pour cela il faut que le sang de César coule : eh ! mes amis, tuons-le avec fermeté et non avec furie. Traitons-le comme une victime offerte aux dieux, et ne le démembrons point comme un cadavre destiné aux vautours. Que nos cœurs conduisent nos bras , comme ces maîtres prodens, qui commandent à leurs serviteurs un acte de vengeance, et qui après les condamnent Alors notre action deviendra l'effet non de l'envie , mais de la nécessité ; elle paraîtra telle aux yeux du peuple; et nous serons nommés des purificateurs, non des assassins. Quant à Marc- Antoine , ne songe point à lui ; il ne peut rien de plus contre nous , que le bras de César quand la tête de César sera abattue.
CASSIUS
Cependant je le redoute; car cette tendresse qui s'est enracinée dans son cœur pour César...
BRUTUS
Hélas! bon Cassius, ne songe point à lui. S'il