‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 13 sur 689 · SUR LA VIE ET LES OU · texte numérisé non relu

SUR LA VIE ET LES OU

peut parfois s'aventurer à commettre de fortes improbabilités , et cependant en obtenir non seulement l'absolution , mais encore nous faire aimer le coupable. La gageure de Posthumus dans Cymbcliru est très improbable ; mais soyons de bonne foi avec celte objection et admettons que la gageure n'est pas invraisemblable : il y a assez dans ce drame de quoi nous la faire oublier et plus que pardonner. Shakspeare prévit que cette licence pourrait lui fournir des scènes et des situalions délicieuses, et il ne se fit pas scrupule de hasarder. Ainsi cet incident vicieux peut le comparer à une petite fontaine qui , bien qu'imprégnée de quelque minéral insipide, donne naissance à un grand fleuve; et ce fleuve , à mesure qu'il avance , perd bientôt son goût dans les eaux douces et abondantes qui se réunissent à son cours.

Quoi qu'il en soit de cette gageure, elle donne naissance à de charmans incidens. Elle nous introduit dans une fête de la plus chaste beauté , dans la scène du sommeil , où nous regardons les paupières"fermées d'Imogène; et celle scène, aussi belle que pure, est suivie d'autres qui élèvent notre intérêt jusqu'à l'enchantement. Imogène sanctifie aux yeux de aotre imagination tout ce qui l'aime et en retour tout ce qu'elle aime; et lorsqu'elle pardonne à Posthumus, qui oserait refuser son pardon à celui-ci? Et puis, dans le tableau de son amitié avec les hôtes de la caverne de la montagne, qui sont ses frères sans le savoir, quelles délicieuses touches romanesques ! Je ne crois pas exagérer en disant que Sbakspeare n'a nulle part ailleurs inspiré à l'esprit des sentimens plus agréables, comme antidote a la peine que fait éprouver la tragédie . que dans Cytnbclinc (1).

(i' L'auteur de ces remarques a oé«ligé, contre son habitude . de nous apprendre dans quel ouvrage antérieur Shakspeare a puisé la donnée qu'il a mise en œu- >re dans CymbeVne. Il est à peu prés certain que c'est ton* une nouvelle de Borcace et dans la chronique de Uvh HftlliDïhed. Le conteur italien lui-même avait

RAGES DE SHAKSPEAllL*. Ij

Axtoiwb et Clèofatre (1609). Si j'avais h choisir parmi les pièces historiques de Shakspeare celle dans laquelle il a combiné une fidélité presque littérale à l'histoire avec une observation presque aussi fidèle à la vérité de la nature, en y ajoutant le mérite d'une grande entente du drame, je prendrais la pièce que je viens de nommer. Dans son portrait d'Antoine , il y a peut-être une peinture flattée de l'original , tel que nous l'a donné Plutarque; mais la ressemblance souffre peu de ce que Shakspeare adoucit et place dans l'ombre les traits de cruauté du célèbre Romain. Dans Cléopâtre, nous ne pouvons rien discerner qui diffère matériellement de l'enchanteresse , telle que l'histoire nous la montre ; néanmoins dans le portrait que nous en fait Shakspeare, elle a une puissance de fascination plus vive et plus versatile que dans une douzaine d'autres copies poétiques dans, lesquelles les artistes ont pris de plus grandes libertés avec la vérité historique : il la peint comme si l'Egyptienne elle-même eût jeté son charme sur lui , et donné sa propre magie au pinceau du peintre.

En même temps, quelque intéressante qu'il rende cette enchanteresso à notre imagination, il nous garantit d'une sympathie dont la vertu aurait à rougir. L'aspic sur le sein de Cléopâtre, qui augmente le sommeil de sa nourrice endormie, n'a point de poison pour notre moralité. Un simple regard sur la dévouée et digne Octavie rappelle notre hommage aux pieds de la vertu ; mais, avec un talent délicat, Shakspeare se garde bien de mettre la femme pure en contact avec la reine

pris son récit ou dans le Roman de la Pioletle, ou dans celui du roi Flore et de la belle Jeanne, l'un en vers , l'autre en prose, et tous les deux écrits en français dan* le treizième siècle.

Nous renvoyons le lecteur à la préface de l'édition de ce premier ouvrage , que nous avons donnée , en iS3i, chet le libraire Silvestre, en un volume in-8% et à notre Théâtre fronçait au moyen dge, qui va bientôt paraître. Il y trouvera le Roman du roi Flore dans la notice qui précode une pièce du quatorzième siècle dont ! le sujet est le même. F. QL

REMARQUES

voluptueuse ; cl, comme Dryden , il n'engage pas une querelle entre elles deux. U pièce de ce dernier poêle, Alt for Love (Tout pour l'Amour), était regardée par l'auteur comme gon chef-d'œuvre et n'est pas sans mérite; mai* elle est tellement inférieure au drame qui l'a précédée, qu'il est peu honorable au goût britannique d'avoir entièrement, pendant cent ans , banni celui-ci du théâtre pour le remplacer par celle-là. Un critique français appelle la Grande-Bretagne l'Ile des idolâtres de Shakspcare. Cependant dans cette môme tle, la pièce AU for Love de Dryden a clé jouée dix fois plus souvent que YAntony ami Cieopalra de Shakspeare (1).

I* Marc-Antoine de Dryden est un voluptueux faible depuis le commencement jusqu'à la fin. 11 ne prononce pas une seule phrase d'un mâle courage qui paraisse venir de luimême ; et toutes les fois qu'il exprime un sentiment moral, ce sentiment ne semble pas Mre le fruit de sa propre nature, mais y avoir été planté par l'influence de son ami Ventidius, comme une (leur dans le jardin d'un enfant , seulement pour s'y faner, et non pour y prendre racine. 1/Antoine de Shakspeare est un olre bien différent. Lorsqu'il apprend la mort de Fulvie, sa première femme, son exclamation : « Voilà une grande amc qui n'est plus ! » et ses réflexions sur sa passion pour Cléopâtrc, indiquent un reste de noblesse. Une princesse, une syrène, une Cléopâtrc de Shakspeare pouvait seule avoir enveloppé Mnrc-Antoinc dans ses filets, tandis qu'une coquette ordinaire aurait suffi pour captiver le héros de Dryden.

CoaioiAN (1610). M. Macready a remis au

(1) Néanmoins il faillie rappeler que la rareté des rpnréscntaiioos de» pièces d'un poète dramatique populaire lïert pa» une preuve que sa popularité au p'n . ou même soit *ur son déclin. Les habitués du théàire demandent de la variété. Molière est maintenant, autant qu'il l'a Jamais été. le favori do la France . et cependant In pièces des autre* écrivains comiques sont plus sou-

théâlrc celte noble tragédie sous sa forme primitive. Avec loul l'amour et le respect que je porte à la mémoire de John Kemblc, aussi bien qu'à celle du poète Thompson , Je regrette que celui-ci ait cru devoir faire des additions au Coriolan da Shakspeare, et que le premier ait joué le rôle du héros romain dans un drame shakspearien mutilé , sanctionnant ainsi un meurtre après le fait, en s'y associant. Je ne me suis pas donné la peine de rechercher à quel point Kemble adopta les additions si mal nommées de Thompson : mais le Coriolan du livret de Kemble est une flagrante innovation faite sur le texte de Shakspeare.

Cependant l'on peut dire, pour pallier la production substituée dans laquelle jouait Kemble, que la plupart du temps elle ne s eloignc pas de Shakspeare, et que les libertés qu'elle prend avec l'original sont bien moins atroces que celles qu'on s'était permises auparavant.

Il est de fait, quelque surprenant que cela puisse paraître, que le véritable Coriolan de Shakspeare a élé rarement joué (s'il l'a jamais été) sur le théâtre anglais depuis la reslauration de Charles H.

Néanmoins , pendant ce long intervalle U ne fut pas oublié. Le public lettré, en 1682 , permit à Nahum-Tate, l'exécuteur du roi David , de corriger les pièces de Shakspeare, et il mit ses mains de bourreau sur Coriolan. Il fit de Valérie une dame. bavarde et querelleuse ; Aufidius menace de violer Virgilie à la face de son mari ; Nigridius se vante d'avoir mis à la torture le jeune Marcius, fils de Coriolan , et de l'avoir jeté, les membres brisés , dans les bras de Volumnîe; celte dame, qui est sa grand mère, entre bientôt , privée de sa raison , avec le joli enfant martyrisé, dans ses bras. Cette manière de récrire les œuvres de Shakspeare s'appelait, dans ce temps-là, corriger le saint de notre théâtre. C'est ainsi que les Russes corrigent leur saint patron lorsqu'ils le trouvent sourd aux prières qu'on.

SUIl LA VIE ET LES OUVRAGES DE SIIAKSPEARE.

I :■ î adresse pour avoir do beao temps : ils le saisissent dans son image de bois , et ils le fouettent vigoureusement et en public.

Je soupçonne qu'ils ont emprunté ce procédé à notre manière de corriger Shakspeare.

Le Conte d'Hiver (1611). I^e canevas de cette pièce est pris, avec quelques change— mens , du Doras tus and Fawnia, de Robert Grcene.

Après avoir lu cent fois cette pièce, je la repris pour la dernière au moment où t'achevais de lire les objections qu'y fait mistress Lennox ; et au premier coup d'œil elle semble en dresser une liste énorme ; mais quand vous arrivez à la pièce elle-même, une partie de ces objections disparaît, comme si leur auteur eût eu la conscience de leur fausseté, et le reste s'évanouit insensiblement. La jalousie de Léon tes, bien que fougueuse et irrationnelle, n'a rien qui ne soit naturel dans un homme emporté et résolu ; le laps de temps est expliqué par des excuses sorties de la bouche du Temps lui-même. Le silence de Florizel à l'égard de sa Perdita et du père et du frère supposés de celle-ci, à bord d'un navire , est suffisamment excusé par l'impossibilité où se trouvait le poète de représenter un événement raconté ; et la plus grande des improbabilités prétendues, savoir, celle du refus d'Hcrmione de se réconcilier avec son mari , peut s'expliquer si l'on conçoit qu'une mère ne veuille pas renouer des liens avec un mari qui a ordonné la mort de son enfant, jusqu'à ce que ce mari se soit repenti , et que la Perdita perdue ait été retrouvée. Mistress Lennox dit que la scène de la statue dans le Conte d'Hiver est basse et ridicule. Certainement mistress Siddons nous la présentait sous un jour différent que mistress Lennox (1)

(1) Mon antipathie pour la mémoire de mislress Lcnnot . eo raison de l'emploi qu'elle fit de «on petit talent ride son instruction encore plus petite, pour prou>rr «lue Shakspeare a pal*4 toutes 1rs histoires sur lesquelles vu pièces sont fondées, t'adoucit quand je Us sa vie.

et que ses partisans , si elle en a, prennent tin brevet d'invention pour cette opinion. Un faiseur de projets ayant demandé une récompense à Jacques P» pour avoir inventé l'art de voler dans les airs, ce roi lui offrit pour cela un brevet d'invention ; le privilège plus humble d'avoir le droit exclusifde ramper sur ses quatre pattes devrait être donné à ceux qui croient que la scène de la statue dans le Conte d'Hiver est basse et ridicule. Mistress Lennox dit que l'histoire originale de Greene est plus purement morale que celle de notre poète. Or, dans le conte primitif, le père de Fawnia tente de séduire sa propre fille. Shakspeare a omis ce trait exquis de moralité.

La Tempête (1611). L'on croit que cette pièce est la dernière de celles qu'a écrites Shakspeare.

L'intérêt des Anglais avait été depuis peu fortement excité par les a Tentures de Sir George Somers, amiral d'une flotte qui fit voile d'Angleterre pour aller fonder une colonie dans la Virginie. Le vaisseau de Sir George fut séparé du reste de la flotte par une horrible tempête, et naufragé sur la cote des Bermudes, en 1609. La relation de ce voyage a été donnée au public par Silvester Jourdan, l'un des hommes de l'équipage, sous le titre suivant : A Discovery of tho Bermudas , otherwise catted the Isie of Di~ veis , by Sir Thomas Gates, Sir Thomas Somers, andCaplayne Newport and divers.

Elle était la protégée du docteur Johnson , qui , dit-on, écrivit la préface de son Shakspeare illustré. Elle commença sa carrière littéraire en 1747, en publiant un recueil de poèmes sont son nom de fille, Charlotte Ramsay. Elle donna ensuite son Don Quichotte femelle , qui a beaucoup de mérite , et qui fut très favorablement reçu. Plus tard parurent d'autres ouvrages d'eue . sur lesquels on trouve des détails dans le* y/nacdotes littéraire» de Nicbols, volume m . page 900. Vers la fin de ses jours , elle fut en proie à la pauvreté et a la maladie. Elle mourut le 4 janvier 1804, a l'âge dequavingt-quatre ans . après avoir vécu pendant quelque» temps des charités du Fonde littéraire. Sans avoir du génie, elle possédait des talens, et son amour du travail cl ses malheurs ont droit a noire intérêt.

others. (Découverte des Bermudes, autrement appelées l'île des Démons, par Sir Thomas Gates , Sir George Somcrs , le capitaine Newport et divers autres.) Dans cette publication , Jourdan nous informe « que les lies Bermudes , comme le savent ceux qui en ont entendu parler , ou lu des relations qui les concernent, ne furent jamais habitées par aucun peuple, ni chrétien ni païen; mais toujours estimées et réputées un endroit rempli de prodiges et d'enchantemens , où Ton ne rencontre que des ouragans , des tempêtes et du mauvais temps. Ce qui fait que tous les navigateurs et les marins les évitent aussi soigneusement que Charybde et Scylla, ou comme ils éviteraient le diable lui-même (1). »

Ce drame est comparativement un sérieux pendant au Songe dune Nuit d'Été. Je dis comparativement , car sa gatté n'a que moins d'abandon et est moins folâtre. Me condamner à donner la préférence à l'un ou à l'autre, ce serait me mettre dans le même embarras que si j'étais obligé de choisir entre la perte de deux amis très chers.

Cependant la Tempête a uno sorte de caractère sacré comme étant le dernier ouvrage du grand artiste. Shnkspcare, comme s'il sentait que ce devait être le dernier , et qu'il eût voulu se prendre lui-même pour type , a fait de son héros un magicien naturel , digne et bienveillant, qui a le pouvoir d'évoquer les esprits de l'abîme et de donner des ordres aux êtres surnaturels par les moyens qui paraissent le plus naturels et le plus simples. Et cette dernière pièce de notre poète a de la magie , en vérité ; car que peut-il y avoir do plus simple comme langage que la cour que Ferdinand et Miranda se font mutuellement ; et cependant que peut-il y avoir de plus magique que la sympathie à la puissance de laquelle il nous soumet? Ici Shakspeare luimême est Prospero ou plutôt le génie supé-

(1) Shakspeare and hù Times, by Drakc, édition de Londres, Toi. h, page 503.

REMARQUES

rieur auquel obéissent et Prospero et Ariel. Mais le temps approchait où le puissant magicien devait briser sa baguette et l'ensevelir bien avant dans les profondeurs de l'Océan.

un did ever Plus bas qoe n'atteignit jamais la

Cette baguette n'a jamais été , ou ne sera jamais retrouvée (2).

L'époque h laquelle Shakspeare quitta la métropole et se fixa au lieu de sa naissance n'a jamais été déterminée ; mais comme ce fut, à n'en pas douter, quelques années avant qu'il mourût , on ne peut pas la placer plus tard que 1611 ou 1612. Sa réputation, ses manières engageantes et son état d'aisance (car il se retira avec un revenu de trois cents livres sterling par an, équivalant à quinze cents livres de nos jours) doivent l'avoir lié avec la meilleure société de Stratford et des environs ; et nous ne pouvons nous empêcher de croire que son séjour dans cette ville n'ait pas été une ère joyeuse pour ses compatriotes et pour le voisinage. Mais il ne nous reste aucune anecdote sur sa jovialité familière, sinon une seule qui n'est pas très probable. Rowc nous apprend que , dans une joyeuse conversation avec des amis communs, M. Combe, vieillard connu par sa richesse , demanda nu poète quelle épitaphe il placerait sur son tombeau; à quoi Shakspeare répondit en donnant ces quatre vers :

Rowe ajoute que « John Combe ne lui par-

ts; J'ai déjà fait mention des pièces publiées sous le nom de Shakspeare, dont on s'accorde généralement n ne lui attribuer qu'une très petite part. Il y en a beaucoup d'autres qui n'ont pas été publiées sous son nom et qu'on lui reproche : je pense qu'il serait fastidieux pour le lecteur d'en rapporter ici les litres et d'établir les raisons qu'on a pu avoir pour les attribuer à notre poète; mais si quelqu'un est curieux de savoir cela, il n'a qu'a recourir au travail de Malone . édition de Doswell . volume n . page 473 , où cette matière < culée.

SDR LA VIE ET LES OUTRAGES DE SIIAKSPEARE

donna jamais celte satire. » Que Shakspeare, dans un accès de bonne hument-, ait improvisé ces vers, quelque médiocres qu'ils soient, cela n'est pas impossible ; mais qu'il y ait eu de Tinimitié entre eux, c'est ce qui est contredit par leurs testamens respectifs. Dans l'un , John Combe laisse cinq livres sterling à notre poète ; dans l'autre, Shakspeare lègue son épée au neveu de John Combe.

La femme de Shakspeare lui avait donné trois enfans : Susanne, qui naquit en mai 1583; et deux jumeaux, un fils et une fille, qui vinrent au monde dix-huit mois après, et furent baptisés le 2 février 15&-5, sous les noms d'Hamnet et de Judith. En l'an 1596 il perdit son (ils unique, qui mourut à l'âge de douie ans. Susanne, sa ûlle aînée, épousa, le 5 juin 1607, le docteur John Hall , médecin considéré; et en 1615-16, sa fille cadette, Judith , alors dans sa trente-et-unièrae année, se maria avec Thomas Oujney. cabaretier à Stratford. Le 25 du mois suivant , il fit son testament comme s'il eût pressenti le sort qai le menaçait; car le 23 avril 1616, jour de sa naissance, et après avoir accompli sa cinquante-deuxième» année, le meilleur des poètes expira. Il ne nous reste aucun détail sur la maladie qui l'enleva. M. Malone pense, avec une apparence de raison , que le gendre de Shakspeare, le docteur Hall, qui était alors âgé de quarante ans, doit l'avoir soigné ; et ce même médecin a laissé un livre de notes particulières contenant une courte description des maladies de ses cliens, livre qui est tombé entre les mains de M. Malone; mais par malheur le cas le plus ancien qui y soit noté porte la date de 1617, un an après la mort de son illustre beau-père.

Il mourut dans sa cinquante-deuxième année. La moyenne probable de la vie est de vingt ans au delà de ce terme, et la durée probable des facultés humaines dans leur >igueur, n'est guère plus courte. Chaucer écrivit ses meilleurs vers après avoir passé rage de soixante ans, et Dryden celui do

soixante-et-dix. Cowper fut aussi d'one

turité poétique tardive; et Young n'écrivit jamais rien qui pût être appelé poésie, qu'il ne fût sexagénaire. Sophocle produisit son Œdipe à Colonne certainement après avoir dépassé sa quatre-vingtième année. Mais l'orgueil de l'Angleterre, on peut le dire, mourut a la fleur de l'âge. l.a force du génie, même dans un homme précoce, se montre rarement avant vingt-deux ans, en sorte que, si la moyenne de la vie humaine est desoixanteet-douze ans , les hommes de vingt-deux ans peuvent espérer d'avoir devant eux cinquante années d une vie véritablement productive intellectuellement parlant, et fertile en jouis^ sances. Mais hélas! le destin ravit au poète des poètes le tiers, sinon la moitié delà meilleure partie de son existence.

11 fut enterré le 25 avril dans la partie septentrionale du chœur de la grande église de Stratford. Les mauvais vers « Good friends, for Jésus' sake, forbear , » etc., gravés sur sa tombe, ne peuvent être une production de sa plume.

Un monument fut ensuite élevé à sa mémoire, on ne sait à quelle époque; mais ce Tut certainement avant 1623, car il est mentionné dans les vers que Léonard Digges écri* vit a la louange du poète. Il est représenté sous une arche dans la posture d'un homme assis , un coussin placé devant lui, avec une plume dans sa main droite, et sa gauche posée sur un rouleau de papier. Ce distique latin est gravé sous le coussin :

JudWo Pyliwa , genio Socratem, irte Mironcra Terra legil, populus mueret , Oljiiipu* h«bct.

En mai 1742, lorsque Garrick, Macklin et Delane vinrent à Stratford , ils furent traités sous le mûrier de Shakspeare, par SirHugh Clopton. Leur amphytrion était avocat ; il fut fait chevalier par George I", et mourut eu 1751 , à l'âge de quatre-vingts ans. New- Place, le lieu de la résidence de Shakspeare et de la fête donnée à Carrick , fut vendu peu

REMARQUES

de temps après 1752, au révérend M. Gastrell, qui coupa le mûrier de Shakspeare, pour s'éviter la peine de le montrer à ceux que leur admiration pour le poète amenait à visiter l'endroit sur lequel cet arbre se trouvait. Estce Shakspeare qui planta cet arbre? Cela est aussi authentique qu'une chose de cette nature peut l'être.

Maintenant que notre tâche de traducteur est terminée , qu'il nous soit permis de dire quelques mots relativement a la manière dont nous l'avons remplie. Et tout d'abord nous devons justifier notre choix du morceau que nous avons pris pour en faire la prérace de notre édition. Nous l'avons préféré aux nombreux écrits que l'Angleterre a produits sur la vie et les ouvrages de Shakspeare, parce que ce travail est encore peu connu chez nous (1), qu'il nous présente un poète jugé par un autre poète d'un talent justement estimé, et qu'à tout prendre, ce morceau de critique nous a paru une excellente appréciation anglaise de Shakspeare. Elle méritait d'autant plus d'être connue, que l'on n'a jusqu'à présent sur le barde de l'A von que des réflexions dont quelques unes sont très justes sans doute, mais dont la majeure partie a le défaut de placer l'examen du poète dans un cercle élevé d'idées relatives. Enfin nous avons cru qu'il était bon de faire connaître, en France, Shakspeare jugé par le goût actuel de sa nation. C'est dans cette vue que nous nous sommes attaché à reproduire presque littéralement l'œuvre du critique anglais, et que nous l'avons respecté mAme dans ses anglicismes. Nous n'ignorons pas que cette méthode prive notre traduction d'élégance, et même qu'assez souvent notre phrase française reste sous la couleur britannique ; mais nous le répétons, notre but a été la fidélité littérale, et l'on ne saurait, sans injustice, nous

(1) Il • paru . en 1833 , en tête de l'édition des pièces Iramolique» de Shakspeare, publiée par le libraire Edward Moxon , en un gros volume in*» à deux colonnes.

foire un crime d'un système qui a pour lui l'autorité de Châteaubriand et de plusieurs autres écrivains célèbres, et qui , après tout, exige une connaissance bien plus profonde de l'idiome que l'on s'attache à traduire de cette manière.

Venons maintenant à la traduction des œuvres de Shakspeare que nous offrons au public. Celle des drames n'est autre chose que la traduction de Letourneur ; mais un grand nombre de contre-sens ont été corrigés (2) ; des scènes entières qu'il a cru devoir omettre ont été rétablies, et jusqu'aux noms ont repris sous notre plume leur physionomie originale ; en un mot , nous avons totalement refondu le travail de notre devancier, sans lui faire perdre cependant les qualités qui le distinguaient déjà. En lisant notre édition, les admirateurs du grand génie anglais pourront le contempler tout entier avec ses qualités et ses défauts : ce que ne peuvent pas foire les lecteurs de la traduction de Letourneur , qui s'est surtout attaché à enlever ce qu'il regardait comme trivial et de mauvais goût. Or, figurez-vous le mauvais goûtdusiè-y cle d'Elisabeth , corrigé pa* le bon goût du règoc de IxwisXV!

Quant à la traduction de PéricOê et des poèmes , elle est entièrement de nous.

Dans le principe , notre intention était de donner une espèce de bibliographie shakspearienne, c'est-à-dire un catalogue aussi complet que possible de tous les ouvrages relatifs à Shakspeare et à ses œuvres qui ont paru en français. En comparant le travail énorme que cette liste nous occasiooerait , son étendue probable, et le peu de bénéfice qui en résulterait pour la masse générale des lecteurs, nous avons dû renoncer à notre idée. Nous ne pouvons cependant nous empê-

12) Nous ne répondons pas de ne pas en avoir commis nous-méme : ainsi nous ne savons par quelle inconcevable distraction nous avons , dans quelques endroit! . traduit troth, foi . vérité, comme s'il y avait tkroat, gorge ,

OTHELLO

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