‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 165 sur 689 · SCE.\K II · texte numérisé non relu

SCE.\K II

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JULIETTE

Qu'as-tu làî Est-ce l'échelle que Romeo t'a dit d'apporter?

la NOURRICE.

Oui, oui, l'échelle.

Ah ciel! quelles

JULIETTE

Galopez, coursiers aux pieds brûlans, vers la demeure de Phœbus : un cocher tel que Phaéton vous précipiterait à coups de fouet vers le couchant , et amènerait immédiatement la nuit sombre. Étends ton épais rideau, nuit protectrice de l'amour (1) ; ferme les yeux errans, et que Homeo Tole dans ces bras sans qu'on le dise et sans qu'on le voie! Leur propre beauté suffit aux amans pour célébrer leurs amoureux mystères; ou si l'amour est aveugle, il ne s'en accorde que mieux avec b nuit. Viens , nuit obligeante , dans tes vètemens simples et tout noirs, et apprends-moi comment, par une porte fortunée, un seul mariage va, dans un doux jeu, remplacer une couple de virginités sans tache. (Couvre de ton noir manteau mes joues que harcèle mon sang effarouché, jusqu'à ce que mon amour timide , devenu hardi , regarde les actes du véritable amour comme étant ceux de la chasteté même. — Viens , ô nuit ! viens, Romeo! Viens, loi qui es le jour dans la nuit; car tu seras, sur les ailes de la nuit, plus blanc que la neige nouvelle sur le dos d'un corbeau. — Viens , douce nuit ; viens , nuit amoureuse , au front couvert de ténèbres; donne-moi mon Romeo ; et quand il mourra , prends-le et découpele en petites étoiles : il rendra la face du ciel si belle , que le monde entier sera amoureux de la nuit, et ne paiera aucun tribut d'hommages au soleil indiscret. Oh ! j'ai acheté une demeure d'amour ; mais je n'en suis pas encore en possession ; et , bien que je sois vendue , l'on n'est pas encore en jouissance de l'empiète. Ce jour est aussi ennuyeux que le soir qui précède quelque fête l'est pour un enfant impatient qui a une nouvelle robe, et qui ne peut la porter. — Oh ! voici ma nourrice ! (2) (Bnlre )• nourrie* •▼«« «n« éche»]» de corde.) Elle

m'apporte des nouvelles ; et toute voix qui prononce le nom de Romeo a pour moi un son céleste. Eh bien! nourrice, quelles nouvelles?

(1) Love performing niçkt.

(8) Nous avons traduit en entier la première partie de ce monologue que Letoomear a singulièrement écoorté.

tes mains?

LA NOURRICE

Hélas! il est mort! il est mort! il est mort! Nous sommes perdues, Juliette, nous sommes perdues! O tué! il est

jour! il n'est plus! a est

Le ciel

JULIETTE, il être assez cruel?

LA NOURRICE

Ce n'est pas le ciel! non ; c'est Romeo. Oh t Romeo! Romeo! Qui jamais l'aurait pensé? — Romeo!

JULIETTE

Quel démon es-tu pour me tourmenter ainsi ? l'horrible enfer devrait seul retentir des hurlemens de cette torture. Romeo s'est-il tué luimême? dis seulement oui, et ce simple monosyllabe oui empoisonnera davantage que l'œil du basilic qui lance la mort ; ou ferme ces yeux qui te font répondre oui. S'il est tué , dis oui; s'il ne l'est pas , dis non : des sons bien brefs déterminent mon bonheur ou mon malheur (1).

LA NOURRICE

J'ai vu la blessure , je l'ai vue de mes yeux ; là , sur sa large poitrine. O spectacle de pitié ! Son corps tout sanglant , pâle , pâle , comme les cendres, tout baigné dans son sang, dans un sang tout noir. A cette vue je me suis évanouie.

JULIETTE

Oh! manque, mon cœur! pauvre failli , manque pour toujours (2). En prison, mes yeux ; ne jetez plus de regards sur la liberté. Terre vile , rends-toi à la terre ; cesse ici tout mouvement , et qu'une pesante bière enserre et Romeo et toi.

LA NOURRICE

O Tybalt . Tybalt ! le meilleur ami que j'eusse ! O aimable Tybalt, honnête cavalier, faut-il que j'aie vécu pour le voir mort!

(1) Julieue joue ici sur le mot /. qui signifiait alors également moi et oui. Letourneur a omis ce passage.

(2) O break , my hearll poor bankrupî. break alonec Brtak signifie te briser , eetttr tu paiement , faire

banqueroute.

JULIETTE

JUL1KTTF..

Quel est donc ce désastreux jour, où les malheurs pleuvent des deux côtés opposés? Romeo tué! et Tybalt mort! A la fois mon cher cousin , et mon époux plus cher encore ! Que la trompette sonne donc le jugement universel ; car que m'importent les vivans, si ces deux hommes ne sont plus!

LA NOURRICE

Tybalt est mort, et Romeo est banni : Romeo , qui l'a tué , est banni.

JULIETTE

O Dieu! la main de Romeo a-t-elle versé le sang de TybaltT

LA NOURRICE

Oui, c'est sa main, sa main! O jour de malheur! oui , c'est sa main qui l'a versé !

JULIETTE

O coeur de serpent caché sous une face fleurie! jamais dragon choisit-il une si belle caverne ? Tyran plein de beauté , démon angélique , corbeau aux plumes de colombe, agneau furieux comme un loup , méprisable substance de la plus divine beauté , toi justement le contraire de ce que tu parais avec raison , saiut damné , félon honorable ! Qu'avais-tu à faire, ô nature ! dans l'enfer quand tu mis, comme dans un berceau, l'esprit d'un démon dans le paradis mortel d'un corps aussi charmant? — Jamais livre (1) , contenant une aussi vile matière , fut-il aussi bien relié? Oh ! se peutil que l'imposture habite un si brillant palais?

LA NOURRICE

Il n'y a plus ni foi ni honneur dans les hommes : tous sont parjures , tous sont traîtres à leurs sermens, tous sont méchans et hypocrites. Ah! où est mon valet? Donnez-moi un peu d'eau-devie. . . Tous ces chagrins, tous ces maux, toutes ces peines me vieillissent et me tuent! Que l'opprobre couvre Romeo 1

JULIETTE

Que ta langue soit maudite pour un pareil souhait ! Il n'est pas né pour l'opprobre ! Jamais l'opprobre n'osera toucher le front de Romeo : c'est le trône de l'honneur. Oh ! quelle était ma fureur, pour le maltraiter comme je l'ai fait!

(1) Leloorneur a passé depuis jamaù dragon, etc., Jumju a auiti tien relit.

LA NOURRICE

Quoi! vous direz du bien d'un homme qm a tué votre cousin !

JULIETTE

Eh ! dirai-je du mal d'un homme qui est mon époux? Ah! époux infortuné, quelle langue bénira ton nom , lorsque moi , moi depuis trois heures à peine ton épouse , je l'ai si cruellement outragé! Mais, malheureux, pourquoi aussi as-tu tué mon cousin ? Ah ! ce cousin a voulu tuer mon époux. — Rentrez, larmes insensées, rentrez dans votre source : votre tribut appartient au malheur ; et vous l'offrez par méprise à l'événement qui doit faire ma joie : mon époux vit , lui que Tybalt aurait voulu tuer , et Tybalt est mort , lui qui aurait voulu tuer mon époux. Il n'y a rien la que de consolant pour moi : pourquoi donc pleurais-je? Ah! c'est un mot que j'ai entendu ; mot plus fatal que la mort de Tybalt ; c'est ce mot qui m'a assassinée ! Je voudrais , je voudrais l'oublier; mais hélas! il pèse douloureusement sur ma mémoire, comme un amas de crimes sur l'arae du coupable. Tybalt est mort , et Romeo est banni ! Ce mot banni, oui, ce mot seul aurait effacé de mon cœur le sentiment de la perte de mille Tybalt, C'était bien assez de malheur que la mort de Tybalt : il eût dû finir la ; ou si les maux se plaisent a se suivre de compagnie, et que ce soit une nécessité qu'ils arrivent par troupes, pourquoi , après qu'elle m'a annoncé que Tybalt était mort , la suite n'a-t-elle pas été : « Ton père ou ta mère, ou tous les deux aussi? » Oui, tous deux ! Ces pertes auraient excité en moi une douleur ordinaire ; mais ce mot qu'elle a ajouté , Romeo est écumi... Par ce seul mot, père, mère, Tybalt, Romeo, Juliette, tous sont assassinés, tous morts! Romeo banni! il n'y a ni fin, ni terme , ni mesure dans les maux que renferme ce mot funeste. — Mon père, ma mère, où sontils, nourrice?

LA NOURRICE

Ils pleurent et gémissent sur le corps de Tybalt : voulez-vous aller les trouver? Je vais fous y conduire.

JULIETTE

Ils pleurent donc Tybalt! Ah! quand leurs larmes seront taries, les miennes couleront encore pour le bannissement de Romeo. Remporte cette échelle. — Pauvres cordes, vous voilà dt-

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