ACTE HT, SCÈNE V
LA NOURRICE
Nourrie* !
LA KOCRRICE.
Madame votre mère se prépare à venir à votre
gardes; veillez bien autour de vous.
(EOtwrt.)
JULIETTE-
Eh bien, fatale fenêtre, laisse donc entrer le ROMEO.
Adieu, adieu : encore on baiser, et je vais descendre.
JULIETTE
Te voila donc parti, mon cher amant , mon maître! Ah! mon époux , mon ami! il me faut de tes nouvelles à chaque minute des heures : chaque minute va durer un jour. Oh! qu'à ce compte j'aurai vu couler d'années avant de revoir mon cher Romeo.
ROMEO
Adieu; je ne laisserai échapper aucune occasion de te faire passer, ô ma bien-aimée, mon salut et mes vœux.
JULIETTE
Ah! crois-tu que nous nous revoyions jamais?
ROMEO
Je n'en doute point, et un temps viendra où tous les maux que nous souffrons aujourd'hui feront le sujet de nos doux entretiens.
JULIETTE
O Dieu ! j'ai nne ame qui pressent le malheur : H me semble que je te vois, maintenant que tu es descendu , comme un mort couché au fond d'un tombeau ; on ma vue se trouble , ou tu me parais pâle.
ROMEO
Et moi aussi , mon amante ; tu parais de même a mes yeux.— Le chagrin dessèche et boit notre sang : adieu, adieu.
(RoMOMCt.)
JULIETTE
O fortune, fortune! les hommes t'accusent d'inconstance : si tu es volage , qu'as-tn à démêler avec un amant d'une fidélité si rare? Ou plu-
tôt , 6 fortune! garde ton inconstance : alors j'espérerai que tu changeras son sort , que tu ne le tiendras pas long-temps éloigné de moi , et que bientôt tu le renverras à son amante.
LADY CAPULET, en Mu».
Eh bien, ma fille, étes-vous levée?
Qui m'appelle? Est-ce ma respectable mère? Couchée si tard, qui la rend si matinale? Quel sujet me procure sa visite à cette heure extraordinaire?
LADY CAPULET
Eh bien, Juliette, votre santé?
JULIETTE
Madame, je ne suis pas bien.
LADY CAPULET
Toujours pleurant la mort de votre cousin ? Eh quoi ! vos larmes le feront- elles revenir do tombeau? Quand vous en inonderiex sa cendre , vous ne lui rendriez pas la vie. Arrêtez donc vos larmes. Une douleur modérée prouve de la tendresse; mais l'excès du chagrin annonce un défaut de raison
JULIETTE
Laissez-moi pleurer une perte aussi sensible.
LADY CAPULET
Vous sentirez toujours cette perte; mais vous ne reverrez jamais l'ami que vous pleurez.
JULIETTE
Sentant aussi vivement sa perte, je ne puis m'empecher de le pleurer toujours.
LADY CAPULET
Ma fille, je vois ce qui nourrit vos larmes : ce n'est pas tant la mort de votre infortuné cousin , que de savoir vivant le misérable qui l'a tué.
JULIETTE
De quel misérable parlez-vous, madame?
LADY CAPULET
De ce misérable Romeo.
JULIETTE
Un misérable et lui sont à plusieurs milles de distance. Que Dieu lui pardonne ! moi, je lui pardonne de tout mon cœur; et cependant nul homme n'afflige mon cœur comme lui.
LADY CAPULET
Oui , vous souffrez de voir que le traître respire.
JULIETTE
Oui , madame . et qu'il respire si loin de ces
ROMEO ET JULIETTE
mains : je voudrais être seule chargée, de venger mon cousin.
LAD Y CAPULET
Nous en aurons vengeance, ma fille, soyez tranquille. Arrêtez donc vos larmes. Nous avons un ami à Mantoue, où est maintenant cet odieux banni. A ma prière , cet ami lui donnera quelque breuvage efficace qui l'enverra bientôt rejoindre Tybalt. Et alors j'espère que vous serez satisfaite.
JULIETTE
Non , je ne serai jamais satisfaite , que je ne revoie Romeo.... mort — Pourquoi mon pauvre cœur est-il donc si cruellement afflige de la perte de mon cousin? Madame, si vous pouviez seulement trouver un homme pour porter le poison , moi , je me chargerais de le préparer, et il le serait de façon que Romeo, dès qu'il l'aurait pris, dormirait bientôt en paix. — Oh! comme mon cœur abhorre de l'entendre nommer — et de ne
pouvoir aller le joindre et venger l'amitié que
je portais à Tybalt sur celui qui l'a tué !
LADY CAPULET
Trouvez les moyens, et moi je trou verai l' hom me. — Mais je vais vous apprendre de joyeuses nouvelles, ma fille.
JULIETTE
Ah! que la joie vient à propos dans un temps où nous en avons tant besoin : de grâce , madame, quelles sont ces nouvelles?
LADY CAPULET
Oui , oui , ma fille , vous avez un père qui s'occupe de votre bonheur; un père qui, pour consoler vos chagrins , vous préparc un jour de soudaine joie que vous n'attendez pas, et auquel je ne songeais guère non plus.
JULIETTE
Madame, à la bonne heure : quel est ce jour ?
LADY CAPULET
Un jour bien prochain , ma fille : oui , jeudi matin un jeune et noble cavalier, un beau cavalier, le comte Paris, dans l'église de Saint-Pierre, fera de vous une épouse heureuse.
JULIETTE
Par saint Pierre, et par l'église qui lui est consacrée ! Pâris ne fera point de moi une épouse heureuse. Je suis étonnée de cette précipitation , et qu'il me faille épouser, avant que l'homme qui doit être mon mari vienne me foire sa cour. Je
vous prie , madame , dites à mon père que je ne veux pas me marier encore , et que quand j'épouserai , j'épouserai Romeo , que vous savez que je hais, plutôt que Pâris. — Ce sont là, certes, des nouvelles bien étranges pour vous !
LADY CAPULET
Voilà votre père qui vient : faites-lui cette réponse v ous-même, et voyez comment il la recev ra de votre part.
( Entrent Ctpuh" * la nourrice.) CAPULET.
(1) Lorsque le soleil est cooebé , l'air se résout en rosée; mais pour le couchant du fils de mon frère , il pleut véritablement. — Gomment à cette heure? une gouttière , jeune fille? quoi, toujours en larmes? la pluie va toujours en augmentant? De ta petite personne tu fais une barque, une mer, un ouragan ; car toujours tes yeux , que je puis appeler la mer, ont un flux et un reflux de larmes ; ton corps est la barque qui vogue dans ces ondes salées; quant à l'ouragan, ce sont tes soupirs qui, luttant de violence avec tes larmes, feront, à moins d'un calme soudain, sombrer ton corps battu de la tempèle. — Femme, où en sommes-nous? lui avez-vous fait part de notre décision?
LADY CAPULET
Oui , seigneur ; mais elle ne veut point d'époux ; elle vous remercie. Je voudrais que l'insensée fût mariée à son tombeau.
CAPULET
Et moi aussi , je le voudrais : votre voeu est le mien. Comment , elle ne veut point de mari? Elle ne nous remercie pas? Elle n'est pas fière et joyeuse de ce que nous lui avons ménagé un si digne cavalier pour époux ?
JULIETTE
Non , je ne suis pas joyeuse ; mais je suis reconnaissante envers vous. Non , je ne peux jamais être joyeuse de la possession d'un objet que je hais; mais je suis reconnaissante pour la haine même , qui dans l'intention est amour.
CAPULET
Oh! vraiment, vraiment! Quelle fine logique! Qu'est ceci? Je vous remercie, et je tie vous remercie fa», et je ne suis -pas joyeuse...
(1) Letourneur a passé depuis : Lonque It nltil eu couché jusqu'à de la tempête.