‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 172 sur 689 · ACTE III, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE III, SCÈNE V

Eh bien! ma mignonne, ne me remerciez pas avec des remercîmens , et ne me faites pas fièrement de la fierté ; mais prépare! vos belles jambes pour jeudi prochain , à aller avec Pàris à l'église de SaiDt-Pierre , ou je t'y traînerai sur une claie. Il ors d'ici, charogne, verte à faire mal; hors d'ici , malheureuse , face de suif !

LADY CAPULET

Fi, fil quoi, étes-vous insensé?

Mon bon père ! je vous en conjnre à genoux ; écoutez-moi avec patience; seulement un mot. CAPULET.

Pends-toi, petite drôlesse, désobéissante coquine ! Je te le répète : ou rends-toi à l'église jeudi, ou ne me regarde jamais en face. Ne parle pas , ne réplique pas , pas un souffle : les doigts me brûlent d'impatience.— Eh bien , ma femme, nous nous sommes crus heureux , que Dieu nous ne nous eût donné que cet unique enfant : maintenant je vois que c'en est encore trop d'un , et que nous avons reçu en elle notre malédiction. Loin de moi la malheureuse!

LA NOURRICE

Que le Dieu du ciel la bénisse ! Vous êtes blâmable, monseigneur, de la maltraiter ainsi.

LADY CAPULET

Allons . la bonne , gardez vos leçons, contenez votre langue; dame Prudence, allez faire la savante avec vos pareilles, allez.

CAPULET

Taisez- vous, taisez -vous, vieille folle, qui marmottez entre vos dents ; allez débiter vos pro^ v erbes sur la tasse de votre commère ; nous n'avons que faire de vous ici.

LADY CAPULET

Vous êtes trop vif.

CAPULET

Pain de Dieu! cela me rend fou : le jour, la nuit, à toute heure, en tout temps, au travail ou au jeu , seul ou en compagnie , toujours soucis en tète pour la voir mariée. Et aujourd'hui , après l'avoir pourvue d'un gentilhomme de noble parentage, de belles manières, plein de jeunesse, rempli des plus brillantes qualités , accompli en tout, tel que la pensée même peut souhaiter un mari ; et avoir une malheureuse écervdée, une mïgnarde toujours plaintive . qui , dans le moment

tour I.

où la fortune s'offre à elle, vous répond : Je rie veux pas vie marier. — Je ne peux aimer. — Je suis trop jeune. — Je vous en prie, pardonnez-moi. Oui , oui, si vous ne voulez pas vous marier, je vous pardonnerai : allez vivre où vous voudrez ; vous n'habiterez toujours pas avec moi. Songez à cela ; songez-y bien : je n'ai pas coutume de plaisanter. Jeudi approche ; mettez la main sur votre conscience ; avisez-vous. Si vous êtes ma fille, je vous donnerai à mon ami ; si tu ne l'es pas , vas à l'aventure, meurs de misère et de faim dans les rues : car, sur mon ame , jamais jo ne te reconnaîtrai , jamais rien de ce qui m'appartient ne te fera du bien. Compte là-dessus , et songe bien que je ne violerai pas mon serment.

(Ilwrt.)

JULIETTE

N'est-il donc point au haut des Cicux de pitié , qui voie l'excès de mou chagrin? O ma tendre mère , ne me rejetez pas loin de vous. Différez ce mariage d'un mois, d'une semaine; ou si vou3 ne le voulez pas , faites donc dresser mon fit nuptial dans le triste tombeau où gît Tybalt.

LADY CAPULET

Ne me parlez pas; car je ne vous répoudrai pas un moL Faites à votre gré ; tout est fini entre vous et moi.

(Elle.ort.)

O Dien ! — O nourrice ! — comment détourner ce malheur? Mon époux est sur la terre; ma foi est dans le ciel : comment reviendra-t-elle sur la terre, jusqu'à ce que mon époux quitte ce monde, et me la renvoie bbre du haut des cicux ? — Comsolez-moi , conseillez-moi. Hélas ! hélas ! que le ciel se plaise à exercer un jeu cruel sur une créature aussi faible que moi! — Que dis-tu? n'as-iu pas un seul mot de joie, quelque consolation, nourrice?

LA NOURRICE

En vérité ! voici la seule. Romeo est banni ; je gagerais l'univers contre une obole qu'il n'osera jamais revenir vous réclamer; ou, s'il le fait, il faudra que ce soit par quelque menée sourde et cachée. Prenez donc que les choses en soient à ce point ; je pense que le meilleur parti pour vous est d'épouser le comte. Oh! c'est un aimable cavalier 1 Romeo n'est rien auprès. Un aigle, madame, n'a pas un si bel œil, nn œil si vif, si perçant , que celui de Pàris. Sur ma conscience,

ROMEO ET JULIETTE

je crois que vous seriez heureuse dans ce second choix : car il est bien an dessus du premier; et d'ailleurs votre premier époux est mort, on il vaudrait mieux qu'il le fût, que de rivre banni de eux , sans que vous le possédiez jamais. JULIETTE.

Parles-tu d'après ton cœur?

LA NOURRICE

Et d'après ma raison aussi, 01

LA NOURRICE

Quoi?

Oui , tu m'as merveilleusement consolée. Rentre, et dis à ma mère qu'ayant eu le malheur de déplaire à mon père, je suis allée à la cellule de

Laurence pour accuser ma faute et en implorer le pardon.

Je n'y

et ce parti est

(Ell..Ort.)

O femme prédestinée pour l'enfer 1 O scélérate furie! Quel est son plus grand crime, ou de me souhaiter ainsi parjure , ou de ravaler mon époux avec cette même langue qui l'avait tant de fois exalté au dessus de tout objet de comparaison? Va , méchante conseillère , mon cœur et toi désormais seront deux. Je vais trouver le frère Laurence, et savoir s'il a quelque expédient à m'oflrir. — Si toutes les ressources m'abandonnent, moi. j'ai le pouvoir de mourir.

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