ACTE V, SCÈNE II
autour de ses tablettes de stériles rangées de tiroirs étiquetés et rides, des vases d'une terre yerte et grossière , des vessies et des herbes vieillies, de méchans paquets de ficelle, et quelques pains de roses surannés , clair-semés çà et là , pour servir de montre. En voyant sa profonde misère , je me disais à moi-même : si un homme avait besoin de poison, quoique la vente en soit punie de mort à Mantoue, voilà un malheureux qui lui en vendrait. Oh! cette pensée était donc un pressentiment du besoin que j'étais près d'en avoir; et il faut que ce misérable m'en vende. — Autant que je m'en souviens, c'est ici sa demeure. — Comme c'est aujourd'hui une fête , la boutique du pauvre hère est fermée. Hoià, holà, apothicaire!
(Balre l'apotliicair*.)
l'apothicaire.
Qui appelle si fort?
ROMEO
Homme , approche. Je vois que tu es pauvre : tiens, voilà quarante ducats : donne - moi une drachme de poison , mais d'un poison violent et prompt, qui se répande dans toutes les veines avec tant d'activité , que l'homme lassé de vivre qui Faura pris , tombe mort, et que la vie soit chassée du corps avec la violence dont la poudre qui s'enflamme se précipite des flancs du bronze homicide.
l'apothicaire.
J'ai de ces poisons mortels; mais la loi de Mantoue punit de mort quiconque en débite.
ROMEO
Quoi! tu es dénué de tout, en proie à l'indigence, et tu as peur de mourir? La famine dévore tes joues ; le besoin et la souffrance sont peints dans tes yeux hagards; la pauvreté et le mépris qui la suit sont attachés à toi. Le monde ni ses lois ne sont point tes amis ; le monde n'a point fait de loi pour l'enrichir : brave donc ses lois, sors de ta misère et prends cet or.
l'apothicaire.
C'est ma pauvreté et non pas ma volonté qui l'accepte.
HOMEO.
C*est ta pauvreté que je paie et non ta volonté.
l'apothicaire.
Mettez cette drogue dans telle liqueur que vous voudrez, buvez-la, et eussiez-vous la force de |
vingt hommes ensemble, elle vous aura bientôt expédié.
ROMEO
Tiens, voilà ton or ; poison plus funeste pour le cœur des mortels, et qui commet bien plus de meurtres dans ce monde abhorré , que ces chétives compositions que tu n'as pas la liberté de vendre. C'est moi qui te rends du poison : toi , ta ne m'en as pas vendu. — Adieu : achète de quoi te nourrir, et remets de la chair sur ton squelette. — Viens , breuvage ami de mon cceur, tu n'es pas nn poison pour moi : viens avec moi au tombeau de Juliette; c'est là que tu dois me servir.
(Ut «orient.)