‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 185 sur 689 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

saisir. — Suspends tes efforts impies, vil Montaigu : peut-on poursuivre la vengeance au delà de la mort? Lâche proscrit, je te saisis et t'arrête ; obéis et suis-moi , car il faut que tu meures. ROMEO.

Oui , il le faut , et c'est pour mourir que je suis ici. Jeune homme , ne tente point un homme désespéré ; fuis de ce lieu, et laisse-moi. Vois tous ces morts, et que leur vue t'épouvante. Je t'en conjure, jeune homme , ne charge point ma télé d'un autre crime , en me forçant à la fureur. Oh ! vat'en. Par le ciel , je t'aime plus que moi-même ; car je viens en ce lieu armé contre mes jours. Ne m'arrête plus , va-t'en , et dis que la pitié d'un furieux t'a commandé de fuir.

PARIS

Je brave ta pitié , et je te saisis au corps comme nu coupable, qu'un dessein criminel a conduit en ce lieu.

ROMEO

Tu veux donc me provoquer? Eh bien! songe à te défendre, jeune homme.

(t!< m battent ; Paria tombe.) LE PAGE.

O Seigneur! ils se battent : je cours avertir la garde.

PARIS

Oh I je suis mort. S'il te reste de la pitié , ouvre la tombe et me couche à côté de Juliette.

(Il meurt.)

Sur ma foi , je le ferai. Laisse-moi parcourir tes traits , cousin de Mercutio , noble Puris ! — Que m'a dit Balthazar, lorsque mon ame agitée ne faisait nulle attention à lui pendant la route? Je crois qu'il m'a dit que Pàris aurait épousé Juliette. Ne me l'a-t-il pasdit , ou l'aurais-je rêvé? — Ou bien Je délire de mon imagination , en l'entendant parier de Juliette, m'aurait-il inspiré cette idée? — Oh ! donne-moi ta main , toi dont le nom était écrit avec le mien dans le livre du malheur ; je veux t'ensevelir dans un tombeau glorieux. Que dis-je? un tombeau ? Non , c'est un paradis , jeune infortuné : car Juliette y repose; et l'éclat de sa beauté remplit cette voûte de lumière et d'allégresse. (Il oooehe Paris dans le monument.) — Combien

de fois des hommes , à l'article de la mort , ont eu un rayon de joie ! C'est ce qu'on nomme l'éclair avant-coureur du trépas. Oh ! je puis donner ce nom au sentiment qnc j'éprouve. — O mon

amante, mon épouse 1 la mort qui a sucé l'ambroisie de ton haleine , n'a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté ; elle éclate encore sur tes lèvrr s vermeilles , sur tes joues de rose, et dans tous tes traits : la mort ne t'a pas conquise tout entière.

— Tybalt, le voilà donc couché dans ton linceul sanglant! Quelle faveur plus grande puis-je te faire , que de détruire de la même main qui a moissonné ta jeunesse, la jeunesse de l'homme qui fut un moment ton ennemi? Cher cousin , pardonne. — O chère Juliette! pourquoi es-tu si belle encore? Non, je ne sors plus de ce sombre palais. C'est ici que je veux fixer ma demeure avec les vers qui sont maintenant ta compagnie ; oui , c'est ici que je veux établir mon éternel repos , et secouer le joug des étoiles ennemies , en me séparant de ce corps lassé du monde et de la vie. Mes yeux , jetez sur elle votre dernier regard ; mes bras, embrassez-la pour la dernière fois; cl vous , mes lèvres , par où la vie respire , scellez d'un baiser légitime un pacte éternel avec l'insatiable mort. — Viens, amer conducteur, guide rebutant, pilote désespéré , précipite et brise maintenant sur les écueils ma barque fatiguée de la mer et de ses erreurs. Voici pour boire à mon amante!

— (il boit.) O fidèle apothicaire, ton breuvage est prompt dans ses effets. — Avec ce baiser je meurs.

(Il meurt.)

(Entre frire Laurence avec nne lanterne, an lerier et une biche.) FRËRE LAURENCE.

O saint François, sois mon guide! Oh combien de fois dans la nuit mes pieds affaiblis par l'âge ont heurté contre ces tombeaux ! — Qui vient ici?

RALTHAZAR.

C'est un ami et quelqu'un qui vous connaît bien. »

FRÈRE LAURENCE

Le bonheur vous accompagne! Dites-moi .

mon bon ami, quel est ce flambeau là-bas, qui prête en vain sa lumière à ces tètes privées de leurs yeux? Autant que je puis en juger, il brûle dans le monument des Capulet.

RALTHAZAR.

Oui, père vénérable, c'est là qu'il brûle. — Il éclaire mon maître , qui fut chéri de vous.

FRERE LAURENCE

Qui, ton maître?

RALTHAZAR.

Uomeo.

FRÈRE LAURENCE

Combien y a-t-il qu'il est là?

BALTHAZAR

Une grande demi-heure.

FRÈRE LAURENCE

Entre avec moi sous la voûte.

BALTHAZAR

Je n'ose. Mon maître ignore que je n'ai pas quitté ce lieu ; et d'un regard terrible il m'a menacé de la mort, si je revenais épier ses desseins.

FRÈRE LAURENCE

Eh bien ! reste donc ici. J'y entrerai seul. La crainte s'empare de moi : oh 1 je tremble qu'il ne soit arrivé quelque accident funeste.

BALTHAZAR

Comme je dormais sous ce cyprès que vous voyez, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre homme, et que mon maître l'a tué.

FRÈRE LAURENCE

Romeo! — Hélas! hélas ! A qui est le sang qui arrose les pierres de l'entrée du caveau? Que signifient ces épées ainsi sans maîtres, dispersées dans cet asile de paix , et teintes d'un sang livide? 0 Romeo! c'est toi que je vois pâle et sans vie ! —Un autre encore ! Quoi , Paris aussi ! tous deux joignes dans leur sang! Ah! quelle heure malheureuse a été souillée de ce lamentable désastre? — Juliette se ranime !

JULIETTE m réreilUnt.

O frère secourable, où est mon époux? Je me rappelle bien en quel lieu je devrais être en ce moment, et je me trouve ici! Où est mon cher Homeo?

(Br.it udriui) FRÈRE LAURENCE.

J'entends du bruit. — Dame, sortez de cet antre contagieux de la mort, et d'un sommeil - contre nature. Une puissance plus forte que la nôtre, et à laquelle nous ne pouvons résister, a traversé nos desseins. Venez, sortez de ce lieu. Votre époux, qui vit dans votre cœur, est la gisant et mort , et Pâris aussi. — Suivez-moi , je vais vous faire entrer dans une communauté de saintes religieuses. Ne vous arrêtez pas à me faire des questions; la garde approche : venez , venez, chère Juliette. (Noewue bruit.) Je n'ose m'arrêter un moment de plus. ^

JULIETTE

JULIETTE

Va , laisse-moi en ce lieu ; je n'en veux plus sortir. — Que vois-je ? Une coupe enfermée dans la main de mon Gdèle amant ! Le poison , je te vois, a tranché sa jeune vie. — O ingrat! d'avoir tout épuisé , sans laisser quelques gouttes amies à ton épouse, pour la secourir après toi ! Je veux baiser tes lèvres : peut-être y recueillerai-je encore quelques restes du poison , assez du moins pour me donner la mort que je désire. (Rite lui donne un uiser.) Ah ! tes lèvres sont tièdes encore !

(Ratrenl la garde et le pego de Pari».) LE SOLDAT DE GARDE k l'intérieur.

Conduis-nous, jeune homme. Par quel cbe-

JULTETTE.

Oui , j'entends du bruit ! Je vais hâter l'instant. (bd« muu u dague de Roneo.) O bienheureux poignard! voici le fourreau; toi, va pourrir ici, et Isissc-iiioi mourir.

(Me te frappe.)

LE PAGE

Voici l'endroit : là où brûle ce flambeau.

LE SOLDAT

La terre est ensanglantée. Cherchez autour du cimetière; allez , quelques gardes, et tout homme que vous rencontrerez, saisissez-le. O spectacle de pitié ! Voilà le comte mort ici ; et Juliette nageant dans son sang, toute tiède encore : elle est ensevelie depuis deux jours, et il n'y a qu'un moment qu'elle vient d'expirer ! Allez instruire le prince. Courez chez les Capulet, avertissez les Montaigu. Vous autres, cherchez encore... Voilà bieu le lieu où se sont passées ces affreuses scènes ; mats pour en pénétrer la cause, il faudra que nous ayons fait d'autres découvertes.

(Quelque» gardra entrent arec Balihaxar.)

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