‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 188 sur 689 · ON SOLDAT DE GARDE · texte numérisé non relu

ON SOLDAT DE GARDE

Mon souverain , ici est le comte Paris tué , et Romeo mort, et Juliette , qu'on disait morte il y a deux jours, n'est pas froide encore; elle vient d'être tuée.

LE PRINCE

Continuez vos recherches, et tâchez de découvrir comment ce carnage affreux est arrivé.

LE SOLDAT

Voici un religieux , et le page de Romeo , que nous avons trouvés avec des instrumens propres à ouvrir ces tombeaux.

CAPULET

O ciel ! 0 ma femme ! voyez comme notre fille nage dans le sang ! Ce poignard s'est mépris : voyez , en voilà le fourreau vide posé sur le dos d'un Montaigu. Et le fer s'est égaré dans le sein de ma fille !

LADY CAPULET

O malheureuse! ce spectacle de mort est pour moi le signal funèbre qui appelle ma vieillesse au tombeau.

LE PRINCE

Approche, Montaigu : tu t'es levé dès le jour, pour voir ton fils et ton héritier déjà couché sur la poussière.

MONTAIGU

Hélas! prince, ma femme est morte cette nuit : la douleur de l'exU de mon fils Ta suffoquée. Quels malheurs nouveaux conspirent encore contre ma \ieillesse?

LE PRES CE. Regarde, et vois.

MONTAIGU

O fils cruel ! quelle barbarie à toi de devancer ton père au tombeau !

LE PRINCE

Ferme pour un moment la bouche du reproche, jusqu'à ce que nous ayons pu éclairdr ces mystères, et en découvrir la source, la cause et les progrès ; et alors je me range moi-mOme du parti de vos malheurs, et me charge de vous conduire à la mort. En attendant, contenez-vous, et que la patience impose silence à vos plaintes. — Qu'on amène devant moi les parties soupçonnées.

FRÈRE LAURENCE

Je suis le plus soupçonné et le moins capable de l'action. Le temps et les lieux déposent contre moi de cet affreux carnage; et je comparais ici pour m'accuser et me justifier, me condamner et m'absoudre.

LE PRINCE

Hàtez-vons d'eipliquer tout ce que vous savez.

FRÈRE LAURENCE

Je serai court; aussi bien mon haleine ne suffirait pas à la longueur de ce triste récit.— Romeo, qui est là mort, était l'époux de Juliette, et Juliette, que vous voyez là gisante, était l'épouse fidèle de Romeo. C'est moi qui les avais unis, et le jour de leur mariage secret fut le dernier des jours de Tybalt, dont la mort prématurée a banni de cette ville le nouvel époux de Juliette. C'était l'exil de Romeo, et non la mort de Tybalt, que Juliette pleurait. Vous, Capulet, pour l'arracher à sa douleur, vous l'avez promise au comte Pâris , que vous avez voulu la contraindre d'épouser. Ce fut alors qu'elle vint me trouver, et, les yeux égarés , elle me pressa de lui fournir le moyen de se préserver de ce second mariage , en menaçant de se tuer elle-même dans ma cellule et sous mes yeux. Moi, usant des secrets de mon art, je lui donnai un breuvage assoupissant qui a rempli l'effet que je me proposais. Il a répandu sur elle une image parfaite de la mort. Dans l'intervalle, j'écris à Romeo de revenir dans ce lieu , pendant cette fatale nuit , pour m'aider à l'ôter de ce tombeau emprunté; c'était le terme où la force du breuvage devait cesser. Mais par un malheureux contretemps, le religieux qui portait ma lettre a été re-

ROMEO ET JULIETTE, ACTE V, SCÈNE m.

lardé, et ma lettre me revint hier au soir. Moi, resté seul , je suis venu à l'heure marquée où Juliette devait se réveiller, dans l'intention de la faire sortir de cette voûte sépulcrale , et de la tenir cachée dans ma cellule, jusqu'à ce que j'eusse une occasion favorable d'envoyer instruire Romeo. Mais lorsque j'arrivai dans ce lieu , quelques minutes avant le moment du réveil de Juliette, je trouvai le noble Paris étendu ici sur la terre , et le fidèle Romeo mort. J uliette s'éveille ; je la presse de sortir de cette voûte , et de supporter avec patience cette œuvre du ciel ; mais un bruit qui est survenu m'a effrayé et chassé de ces tombeaux : elle , en proie à son désespoir, n'a jamais voulu me suivre ; et, selon toute apparence, elle a ellemême attenté à ses jours. C'est là tout ce que je sais : sa nourrice est instruite de son mariage. Si dans ma conduite en tout ceci, il est arrivé quelque malheur par ma faute, que ma vie, déjà usée par l'âge, soit sacriûéc à la rigueur des lois les plus sévères : je ne peux perdre que quelques

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