ACTE I, SCÈNE III
traction sur ma tête si mes injustes reproches s'adressent encore à l'homme ! — Venez ici , noble dame ; apercevez-vous dans toute cette noble compagnie celui auquel vous devez le plus d'obéis-
DESDEMONA
Mon noble père, j'aperçois ici un devoir partagé : je tous suis attachée par la vie et par l'éducation, ma vie et mon éducation m'enseignent à vous respecter, vous êtes le seigneur du devoir, jusqu'à présent j'ai été votre ûlle ; mais voici mon mari Et autant ma mère vous a montré de dévouaient en vous préférant à son père , autant je déclare que j'en dois professer pour le More mon seigneur.
BTtABANTIO.
Que Dieu soit avec vous ! — J'ai fini. — S'il plaît à votre grâce , passons aux affaires de l'état. J'eusse mieux fait d'adopter un enfant que de lui donner la vie. Viens ici , More : je te l'abandonne ici de tout mon cœur, celle que je voudrais (mais déjà tu la possèdes), que de tout moneceurje voudrais pouvoir sauver de toi. Quant à vous, bijou , je suis joyeux dans l'aine de n'avoir aucun autre enfant ; car ton évasion m'eût appris à les tenir en tyran dans des chaînes de fer. J'ai fini , monseigneur.
Laissez-moi parler comme si c'était vous et placer un mot qui pourra servir comme de passage à ces amans pour rentrer dans votre faveur. Quand les remèdes sont épuisés et qu'on a éprouvé ce coup fatal que suspendait encore l'espérance, tous les chagrins sont finis. Déplorer un malheur qui est passé et n'existe plus , c'est le vrai moyen d'attirer un nouveau malheur. Quand on ne peut conserver ce que la fortune nous enlève , la patience fait de son injure une misère. Le volé qui sourit vole quelque chose au voleur ; il se vole lui-même, celui qui s'épuise en regrets inutiles.
BRABANTIO
Ainsi laissez le Turc nous enlever Chypre par surprise ; nous ne l'aurons pas perdue aussi longtemps que nous pourrons sourire. Il supporte bien les avis , celui qui n'éprouve que la libre consolation qu'il en tire ; mais il a à supporter à la fois l'avis et le chagrin , celui qui pour payer le chagrin doit emprunter de la patience. Ces avis, au sucre ou au fiel, étant efficaces d'une part et d'autre, sont équivoques; les roots ne sont que des mots. Je n'ai jamais encore ouï dire qu'un cœur
I brisé fût guéri par l'oreille. Je vous en supplie humblemcut, passons aux affaires de l'état. . LE DOGE.
Le Turc fait voile sur Chypre avec les forces les plus puissantes. Othello, vous êtes celui qui connaissez le mieux l'état de défense de la place; et, quoique nous y ayons un officier d'une capacité reconnue , cependant l'opinion , maîtresse souveraine des événemens, croit, en vous donnant son suffrage , assurer le succès. Il vous faut donc laisser obscurcir l'éclat de votre nouveau bonheur par cette expédition plus acharnée et hasardeuse.
Très graves sénateurs , ce tyran de l'homme, l'habitude, a changé pour moi la couche de fer et de pierres de la guerre en un lit enflé de duvet. Je ressens cette ardeur naturelle et vive qu'éveillent en moi les rudes travaux, et j'entreprends cette présente guerre contre les Ottomans. C'est pourquoi, m'inclinant très humblement devant vous , je demande un état convenable pour ma femme, les hommages dus à son rang, un revenu, un sort et des soins qui répondent à sa naissance.
LE DOGE
Si cela vous plaît , elle habitera la maison de son père.
BRABANTIO
Je ne veux pas que cela soit ainsi.
OTHELLO
Ni moi.
DES DEMON A
Ni moi. Je ne voudrais pas y demeurer, pour plonger mon père dans des pensées d'impatience en restant sous ses yeux. Très gracieux doge , prêtez à mes raisons une oreille favorable , et que votre voix m'assure que vous protégerez mon inexpérience.
LE DOGE
Que désirez-vous , Dcsdcmona ?
DESDEMONA
Que j'aie assez aimé le More pour vivre avec lui , c'est ce que peuvent attester au monde l'abandon entier de moi-même et les tempêtes auxquelles j'expose mon sort. Mon cœur a été subjugué par les rares qualités de mon seigneur ; j'ai vu le visage d'Othello dans son âme, et j'ai consacré la mienne ainsi que mon sort à sa gloire et à ses beUiqueuses vertus. Ainsi, chers seigneurs, si je suis laissée en arrière comme un meuble de paix, pen- I dant qu'il va à la guerre , les honneurs pour les-
OTHELLO
quels je l'aime me sont ravis, et j'aurai un pesant ennui à supporter pendant sa cruelle absence. Laissez-moi partir avec lui.
OTHELLO
Vos voix, seigneurs : je vous en supplie, que sa volonté s'accomplisse librement. Le ciel m'est témoin que je ne le demande point pour satisfaire passion , et pour assouvir les transports d'une nouvelle , mais pour être propice et bon à ses vœux. Et que le ciel empêche vos ames généreuses de penser que je négligerai vos sérieuses et grandes affaires parce que je l'aurai avec moi t Non , lorsque les jouets légers de Cupidon plongeront dans une molle inertie les facultés de mon intelligence et la force de mon bras, lorsque mes plaisirs atteindront et corrompront mes travaux , que les femmes fassent un poêlon de mon casque, et que toutes les adversités les plus indignes et les plus honteuses s'élèvent contre ma réputation.
LE DOGE
Qu'il en soit comme vous le déciderez entre vous ; qu'elle reste ou qu'elle parte. L'affaire crie, * la hlte et la célérité doivent lui répondre : il vous ' faut partir cette nuit.
Cette nuit, monseigneur!
LE DOGE
Cette nuit.
OTHELLO
De tout mou cœur.
LE DOGE
À neuf heures du malin , nous nous retrouverons ici. Othello, laissez un officier derrière (vous), et il vous portera nos ordres, ainsi que les autres choses qui concernent voire poste ou vos o (Ta ires.
OTHELLO
S'il plaît à votre grâce , (je laisse) mon enseigne : c'est un homme d'honneur et de foi. Je confie ma femme à sa conduite ainsi que toutes les autres choses urgentes que votre bonne grâce jugera à propos d'envoyer après moi.
LE DOGE
Qu'il en soit ainsi. — Bonne nuit à chacun! j a Brabantio. ) Et (vous) , noble seigneur, si la vertu n'est point sans une ravissante beauté, votre gendre est bien plus beau qu'il n'est noir.
US SENATEUR
Adieu brave More ; traitez bien Desdemona.
BRABAMTO.
Surveille-la, More; aie un oeil vigilant pour voir : elle a trompé son père et pourra te tromper.
(La doge et le* wtaaicun tortent.)
Ma vie sur sa foi! — Honnête Jago,il me faut te laissrr ma Desdemona. Je t'en prie, donne-lui ta femme pour compagne, et amène-les ensuite à la meilleure occasion. — Viens , Desdemona ; je n'ai à passer avec toi qu'une heure (pour causer) d'amour, des intérêts de ce monde et de notre conduite. Il nous faut obéir au temps.
(Othello et Dealenoi» sortent .) R0DER1G0.
Jago!
JAGO
Que dites-vous, noble cœur?
Que penses-tu que je veuille faire?
JAGO
Quoi ? vous aller coucher et dormir.
Je veux incontinent me noyer.
JAGO
Bien! Si vous le faites, je ne vous aimerai jamais après cela. Pourquoi , homme insensé?
C'est niaiserie de vivre quand la vie est uu tourment, et nous avons une prescription de mourir quand la mort est notre médecin.
JAGO
O lâche ! J'ai regardé sur ce monde depuis quatre fois sept ans ; et depuis que j'ai pu distinguer un bienfait d'une injure, je n'ai jamais trouvé un tomme qui sût s'aimer lui-même. Si je dis (jamais) que je veux me noyer pour l'amour d'une poule de Guinée (1), je veux changer ma condition d'homme avec un babouin.
Que ferais-je? Je le confesse, c'est ma honte d'être ainsi épris ; mais il n'est pas au pouvoir de ma vertu de m'en corriger.
JAGO
La vertu! sottise : c'est de nous-mêmes que nous sommes tels ou tels. Nos corps sont nos jardins, dont nos volontés sont les jardiniers, en sorte que, si nous y plantons des orties, ou si nous y semons de la laitue, si nous y mettons de
(1) A Guinea hen. Ce mot est an ancien terme de l'argot anglais pour désigner une prostituée.