‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 278 sur 689 · ACTE n. SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE n. SCENE I

GACNT.

Oh t comme ce nom (1) convient à ma figure ! Je suis en effet le vieux Gaunt, et desséché parce que je suis vieux : le chagrin a gardé en moi un jeûne mêlé d'ennui ; et celui qui s'abstient de nourriture, comment ne serait-il pasdesséché? J'ai veillé long-temps pour l'Angleterre endormie : veiller entretient la maigreur, et la maigreur est toute desséchée. Le plaisir qui sert d'aliment à quelques pères, je veux dire les regards de mes enfans, j'en ai strictement jeûné, et c'est par ce jeûne que tu m'as rendu desséché. Je suis desséché pour la tombe, desséché comme une tombe dont les entrailles creuses n'héritent que d'ossemens.

RICHARD

Les malades peuvent-As jouer aussi subtilement sur leurs noms?

GAUNT

Non , la misère s'amuse à se railler elle-même. Puisque tu cherches à tuer mon nom en moi , je me joue de mon nom , grand roi, pour te flatter.

RicnARD.

Les mourans devraient-ils flatter ceux qui vivent?

Non, non; lesvivans flattent ceux qui meu-

RICBARO.

Toi qui te meurs maintenant , tu dis que tu me flattes.

GAUNT

Oh ! non, tu meurs , quoique je sois le malade. RICnARD.

Je suis plein de santé ; je respire et je te vois malade.

(1) Gaunt, en anglais, signifie mince, maigre , de*êéeké. Voici le patiage entier :

Oh , how that name befits my composition ! Otd Gaunt, indeed ; and gaunt in bèing old : "Within me grief hath kept a tedions fait ; And who abslains from meat tbat is not gannl? For sleeprag England long lime have I watch'd ; "Watching breeds leanness, Icanness is ail gaunt : The pleasarc tbat tome fathers feed upon . Is my strict fast , I mean — my cbildren's looks; And , therein fasling , thon bast made me gaunt ; Gaunt am I for tbe grave . gaunt as a grave , Wbose hollow vromb inberits nought but bones.

GALXT.

Celui qui m'a donné l'être sait que, ai je me vois en danger, je vous vois aussi à l'extrémité: votre Ut de mort est aussi vaste que l'espace de terre où gît votre réputation agonisante. Et vous, malade insensible à votre état, vous confiex h guérison de votre personne sacrée à ceux mêmes qui lui ont fait une plaie mortelle l... Jeune roi , du cercle étroit de ta couronne sort un nombreux essaim de flatteurs qui te perdent, et ta ruine immense s'étend aussi loin que ton royaume. Oh ! si ton aïeul avait eu l'œil d'un prophète , et qu'il eût pu voir dans l'avenir comment le fils de son fils ruinerait sa postérité, il aurait pris soin de placer ta honte hors de ta portée ; il t'aurait déposé du trône avant que tu y montasses, toi qui ne le possèdes aujourd'hui que pour t'en précipiter toi-même. Oui , mon neveu , quand tu serais le maître du monde entier, il serait encore honteux à toi de donner ce royaume à bail ; mais lorsque ton univers se borne à la possession decê royaume seul , n'est-ce pas le comble de l'inlamie que de l'avilir à ce point? Tu n'es à présent que l'intendant subalterne de l'Angleterre ; tu n'en es plus le roi, et ta souveraineté suprême est devenue l'esclave des lois de tes sujets.

RICHARD

Vieillard insensé, dont la raison appauvrie s'égare, tu te prévaux des privilèges de la maladie, et, troublant dans mes veines le cours de mon sang , tu oses me faire pâlir par ta morale glacée. Mais, j'en jure par la majesté royale de mon trône, si tu n'étais pas le frère du fils du grand Edouard , ta langue, qui se donne ainsi carrière dans ta bouche , ferait tomber de tes épaules ta tête insolente.

GAUNT

Fils de mon frère Edouard , ne m'épargne pas parce que je suis le fils d'Edouard son père. Son sang, tu l'as déjà prodigué et répandu à grands flots. Mon frère Glocester, cette ame loyale et sans reproche (veuille le ciel l'admettre au nombre des ames heureuses ! ) , peut servir de témoin que tu ne te fais pas scrupule de verser le sang d'Edouard. Ligue-toi avec le mal qui me détruit, ec que ta main dénaturée aide à la faux de la mort. Achève de trancher une vie depuis trop long-temps flétrie et languissante. Vis dans ta honte, mais que ta honte ne meure pas avec toi!... et que mes dernières paroles fassent ton supplice dans l'avenir f

is

RICHARD II

— Repartes-moi dans mon lit, et de mon lit à ma tombe. L'amour de la vie convient à ceux qui trouvent encore dans la vie la tendresse et l'honneur.

(On l'on port*.)

RICHARD

Et ceux-là font bien de mourir, qui sont rongés par la vieillesse et la noire mélancolie. Toutes deux sont ton partage , et sont faites pour le tombeau.

YORK

De grâce , que votre majesté n'impute ses paroles qu'à l'humeur chagrine de la douleur et de la vieillesse qui l'accablent. Il vous aime, sur ma vie , et vous lui êtes aussi cher qu'à Henri d'Hereford, s'il était ici.

RICHARD

Fort bien ; tu dis la vérité : son amour pour moi ressemble à celui d'Hereford , et le mien aussi ressemble au leur... et que les choses suivent leur cours.

(Entre ."torthuinberUnd.) NORTHl M lî ERLAND.

Mon souverain, le vieux Gaunt se recommande à votre majesté.

Que dit-il?

NORTHIMBF.IU.AND.

Rien ; tout est dit : sa langue est maintenant un instrument sans cordes : paroles , vie , tout est consommé pour le vieux Lancastre.

YORK

Qu'York soit après lui le premier qui déserte la vie 1 La mort , tout indigente qu'elle est, a pourtant un bien : c'est de mettre un terme à des maux plus cruels qu'elle.

RICHARD

Le fruit le plus mûr tombe le premier : c'est son tour; son temps est ûni; et notre pèlerinage doit aussi finir un jour. C'en est assez sur ce sujet

— Maintenant songeons à nos guerres d'Irlande. Il nous faut dompter ces Kcrnes (1) sauvages, à la chevelure crépue, qui existent comme un venin là où n'a le privilège de résider aucun autore poison qu'eux-mêmes (2). Et pour celte importante expédition , nous avons besoin de subsides

(1) Kern signifie un fantassin , un paysan irlandais. (S) Allusion a la tradition , qui rapporte que saint Patrice délivra a jamais l'Irlande de tonte espèce de

qui nous aident à la soutenir : nous saisissons donc dans notre main l'argenterie, Fargent monnayé, les revenus et le mobilier que possédait notre oncle GaunL

YORK

Jusqu'à quand garderai-je un pénible silence? Combien de temps encore mon tendre attachement à mon devoir me fera-t-il souffrir l'injustice? Ni la mort de Glocester, ni le bannissement d'Hereford, ni les indignes traitemens que Gaunt a essuyés, ni les maux de l'Angleterre, ni les empéchemens apportés au mariage du pauvre Bolingbroke (1), ni mes propres disgrâces, n'ont jamais tracé un signe de ressentiment sur mon front soumis, un signe de menace dans mes regards sur mon souverain. — Je suis le dernier des enfans de l'illustre Edouard , dont votre père , le prince de Galles , était le premier. Jamais bon ne fut plus terrible dans la guerre ; jamais agneau ne fut plus doux dans la paix, que ce jeune et royal prince. Vous avez tous ses traits : oui , c'étaient là son air et son regard, à l'âge où il comptait le nombre d'années que vous avez accomplies. Mais lorsqu'il prenait un front menaçant, c'était contre la France , et non contre ses amis ; sa main victorieuse conquérait ce qu'elle dépensait , et ne dépensait pas ce qu'avait conquis le bras triomphant de son père ; ses mains ne furent jamais souillées du sang de ses parens ; elles ne furent teintes que du sang des ennemis de sa race. — O Richard ! York s'est laissé emporter trop loin pa r sa douleur : sans elle il n'aurait jamais osé vous comparer.

RICHARD

Eh bien , oncle , qu'est-ce que c'est ?

YORK

O mon souverain , pardonnez-moi , si c'est votre plaisir ; sinon , content de n'être pas pardonné, je suis également satisfait. Quoi ! vous voulez saisir et usurper dans vos mains les droits souverains et les biens d'Hereford exilé? Gaunt n'est-il pas mort? D'Herefort n'est-il pas vivant? Gaunt ne fut-il pas un homme d'honneur? Henri n'est-il pas un sujet fidèle ? Le père ne mérite-t-il pas un héritier? Et son héritier n'cst-il pas on fils rempli de mérite? Si vous enlevez à d'Hereford ses

( 1) Pendant son eill . le due d'Hereford fut 1res bien traité à la conr de Frauce ; il fut ménie question . a ce que l'on dit. de lui faire épouser la fille du due de Berrl ; mais Richard , informé de ce projet , s'opposa à son eiéculioD.

Page 1