SCÈNE L 13 CASSIO
Celle dont je vous parlais , la reine de notre général, qui l'a remise à la conduite du hardi Jago. Son arrivée ici devance nos pensées ; en sept jours de passage ! Grand Dieu ! garde Othello ! enfle sa voile de ton souffle puissant : permets que son léger vaisseau apporte la joie sur celte rade : qu'il vienne sentir les vives extases de l'amour dans les bras de Desdemona , rendre de nouveaux feux à nos courages éteints et répandre la confiance dans notre Ile!
( Entrent Desdemona. Jago, Roderigo at tailla.) CASSIO.
Oh ! voyez t le trésor que portait le vaisseau est descendu sur le rivage. Peuples de Chypre, fléchissez vos genoux devant elle. Salut à vous, noble Desdemona : que la faveur des deux vous précède , vous suive , vous environne de toutes parts !
desdemona.
Je vous rends grâces, brave Cassio; quelles nouvelles pouvez- vous m'apprendre de mon époux?
CASSIO
Il n'est pas encore arrivé; mais ce que je sais, c'est qu'il ne court aucun danger, et que vous le verrez bientôt dans le port.
desdemona.
Cependant. . . Ah ! j'ai des craintes 1. . . Gomment avez -vous été séparés?
CASSIO
C'est ce vaste combat des deux et des mers qui a séparé nos vaisseaux et nous. — Mais écoutons : un navire!
des voix.
LTn navire 1 un navire!
(On entend le* fanent.) UN OFFICIER.
Sans doute nos compatriotes : ils saluent la citadelle.
CASSIO
Allez aux nouvelles, o1" *»•«< »«*.) — Cher enseigne, (i Ênuiia) et vous , madame , soyez les bienvenus, çn embrasse Émiiia.) Bon Jago , ne vous offensez point de ma hardiesse ; je dois à mon éducation cette liberté familière.
JAGO
Si elle était pour vous aussi prodigue de ses baisers qu'elle l'est pour moi de paroles, tous seriez bientôt rassasié.
OTHELLO
DESDEMONA
Hélas! elle ne parie jamais.
JAGO
Beaucoup trop, sur mon ame. Toujours je réprouve , quand je me sens du penchant au sommeil. Devant vous, madame, je l'avoue, sa langue se tait : mais son cœur murmure ; elle me querelle dans ses pensées.
ÉMILIA
Votre reproche est peu fondé.
JAGO
Allez, allez, hors du seuil de vos portes, vous paraissez des masques charmans ; mais vous êtes toutes des tigres pour vos suivans , dans vos maisons des voix toujours retentissantes, des anges quand vous outragez , des furies quand on vous offense ; le jour, vous dissipez le temps dans vos ménages, et la nuit.... vous en êtes économes.
DESDEMONA
Fit bouche médisante.
ÉMULA.
Je ne tous confierai point le soin de mon éloge.
JAGO
Gardez-vous de m'en charger.
DESDEMONA
De quelles couleurs orneriez- vous le mien?
JAGO
Dame aimable , dispensez-moi de l'entreprendre. Je suis satirique ou muet
DESDEMONA
N'importe, essayez. On a couru vers le port?
JAGO
Oui, madame.
Je ne me sens pas gaie. Hélas t en m'efforcant de le paraître, je cherche à tromper mes ennuis. — Allons, que direz-vous de moi?
JAGO
J*y songe ; mais ma pensée résiste et semble tenir à mon cerveau; il faut l'en arracher avec effort Cependant ma musc enfante, et voici ce qu'elle produit
Si li femme unit l'esprit à la beauté, La beauté est faite pour qu'on on jouisse , el l'esprit en Mit faire usage.
DESDEMONA
L'idée est bizarre. — Et quand elle esl laide et spirituelle?
JAGO
Laide arec de l'esprit t Elle Mura bien
Trou rer no amant qui l'accommodera de sa laideur.
DESDEMONA
C'est pis encore.
É Ml LIA.
Mais supposez une belle idiote.
JAGO
De belle idiote? Il n'en est point;
La plus idiote en Mit toujours assex pour être mère.
Vieux propos des hommes, dans l'ivresse d'une joie grossière. Et quel Uait méchant réservezvous à celle qui est laide et sotte ?
JAGO
Laide et sotte tant qu'il tous plaira : Elle saura loua les malins tours que l'esprit suypère aux belles.
DESDEMONA
Comble d'ineptie ! qui méritait le moins est la moins maltraitée. Comment loucrez-vous donc la femme qui , avec l'autorité de sa vertu , contraint la méchanceté même de rendre hommage à ton mérite?
JAGO
Une femme belle, sans être vainc,
Qui possédant le don de la parole , n'en abuse jamais i
Qui jamais ne cède à ses penebans,
Et la bourse pleine d'or, n'en esl pas plus étourdie -,
Celle qui, courroucée et la vengeance sons la main,
Commande a sa colère el pardonne l'offense ;
Cello qui a le bon sens de n'être pas dupe de l'ambition ,
Et de rester la première dans son village
Plutôt que d'aller ramper la dernière à la cour;
Celle qui Mit penser sans laisser échapper net pensées,
Qui traîne sur ses pas une foule d'amans
Et ne se détourne jamais pour leur lancer un coup d'œil :
Celte femme fut un phénix, si jamais ce phémt exista...»
DESDEMONA
Et quelle est sa place?
JAGO
D'être assise au comptoir d'une hôtellerie, El d'assembler les idiots autour d'elle:
DESDEMONA
O quelle ûn odieuse et choquante ! Kmflia, tous êtes son épouse ; mais évitez de prendre ses leçons. Qu'en dites-vous, Cassio? N'est-il pas un censeur bien tranchant et bien libre?
CASSIO
Son style est âpre, madame : vous l'aimerez mieux soldat que bel esprit
JAGO a part.
Tu juges bien. — Il s'empare de sa main nue. — Ah! penche-toi à son oreille. — Oui, superbe