ACTE m, SCÈNE II
Bolingbroke, couTrant vos états consternés d'armes et d'acier, et de cœurs plus durs que l'acier. Les vieillards à la barbe épaisse et blanchie par les ans ont armé de casques leurs tètes chauves contre votre majesté ; les enfans s'efforcent de grossir leur voix grêle et féminine, et affectent de contrefaire les sons mâles des guerriers; on les voit enfermer leurs membres délicats sous de roides et pesantes armes, sous le poids du fer inflexible, pour attaquer votre couronne. Jusqu'à vos aumôniers, payés de vos bienfaits pour prier Dieu pour vous, apprennent à bander l'if doublement fatal (1) de leurs arcs, pour s'en servir contre vous. Jusqu'aux femmes mêmes, dont les mains ne connaissent que le fuseau, essaient la serpe rouillée dans leur foyer, et menacent votre trône. Jeunes et vieux, tout est révolté; et la vérité est encore plus affreuse que mon récit. Tout est dans un état plus déplorable que je ne puis vous le dire.
RICHARD
Tu ne t'exprimes que trop bien , pour tout le mal que tu annonces. — Où est le comte de WiltshireT Où s'est-il réfugié? Qu'est devenu Busby? Où est Green? Qu'Us aient ainsi laissé ce dangereux ennemi s'avancer en paix sur nos frontières!... Si nous l'emportons, ils le paieront de leurs têtes. — Je gage qu'ils ont fait leur paix avec Bolingbroke.
SCROOP
Il est vrai, seigneur; leur paix est faite avec lui.
RICHARD
O les scélérats ! Point de miséricorde pour eux, et l'enfer est leur salaire. Vils reptiles accoutumés à flatter le premier venu ! Serpe ns réchauffés sur mon cœur, et qui me percent le sein ! Trois infâmes traîtres, plus détestables mille fois que le traître Judas ! Ils ont fait leur paix ! Que le redoutable enfer exerce une guerre éternelle sur leurs a m es impures , pour ce lâche attentat !
SCROOP
La tendre amitié, je le vois, change de nature et se tourne en haine mortelle. — Révoquez vos malédictions sur leurs ames : ils ont fait leur pa Je
(1) Doublement fatal , parce que les feuilles de l'if sont venimeuses . et que le bois en est employé pour les instrumens homicides.
Wauositon.
en donnant leurs têtes , et non pas leurs mains. Ceux que vous maudissez ont reçu le coup le pins cruel de In main de la mort, et sont gisans maintenant dans le sein de la terre.
AUMERLE
Est-ce que Bushy , Green et le comte de Wiltshire sont morts?
SCROOP
Oui, tous trois ont bissé leurs têtes sur un échafaud, à Bristol
AUMERLE
Où est le duc mon père avec ses troupes?
RICHARD
N'importe où il est!.... Que personne ne me parle de consolation. Entretenons-nous de tombeaux, de vers qui rongent et d'épitaphes funèbres; que la poussière soit notre papier, et de nos yeux en pleurs écrivons le chagrin sur le sein de la terre ; choisissons nos exécuteurs testamentaires , et dictons nos dernières volontés. Et cependant, non ; — car que pourrions-nous léguer... que le cadavre d'un roi détrôné à la terre? Nos états, notre vie, tout appartient à Bolingbroke, et il n'est plus rien que nous puissions dire à nous, que la mort, et cet étroit et dernier vêtement d'argile qui embrasse et couvre nos ossemens. Au nom du ciel, asseyons-nous sur la terre, et repassons les tristes histoires de la mort des rois. Combien de monarques détrônés! Combien de tués dans la guerre! D'autres, sans cesse obsédés des fantômes de ceux qu'ils avaient dépossédés ; d'auj très, empoisonnés par leurs propres femmes; d'autres, égorgés dans les bras du sommeil; tous assassinés ! La mort a établi sa cour dans le cercle de cette couronne qui ceint le front mortel d'un roi : c'est là que siège son sceptre , et qu'elle se rit de la grandeur, et qu'elle insulte à la vaine majesté ; elle lui accorde un souffle de vie , une courte scène pour jouer le monarque , se faire redouter et tuer d'un regard , l'enivrant d'orgueil et d'une sotte présomption , — comme si cette chair, qui entoure et défend notre rie, était d'un bronze impénétrable ! et bientôt, après s'être amusée un moment, elle finit la farce; d'un petit poinçon elle traverse ce rempart de chair... et adieu le roi. Couvrez vos têtes, et n'insultez pas par ces profonds hommages une masse fragile de chair et de sang. Bannissez le respect, les formalités, les cérémonies, tous ces vains égards transmis par lacoui u me. Vous vous êtes mépris , vous m'avez méconnu
RICHARD II
jusqu'à présent : je lis de potin comme tous; je sens, comme tous, les besoins; je sens l'amer chagrin ; j'ai besoin d'amis , comme vous. Sujet de toutes ces nécessités, comment pouvez-vous me dire que je suis un roi?
l'évêque de caklisle.
Seigneur, l'homme sage ne déplore jamais les maux présens ; il emploie le présent à éviter d'en déplorer d'autres dans l'avenir. Redouter ainsi votre ennemi , et laisser la crainte opprimer votre force , c'est fortifier de votre faiblesse la puissance de votre ennemi; et par là votre folle douleur combat contre vous-même. —Craindre, et être tué !... Il ne vous arrivera rien de pis en combattant.. Combattre et mourir, c'est rendre la mort que l'on reçoit , et détruire le destructeur ; au lieu que mourir en tremblant, c'est céder en esclave à la mort le tribut de sa vie.
AL MERLE
Mon père a quelques troupes. Informez-vous où il est , et apprenez à tirer d'un seul membre la force du corps entier.
RICHARD
Tes reproches sont justes. — Superbe Bolingbroke, je vais me mesurer avec toi dans ce jour fatal , qui va décider notre sort Cet accès de terreur est tout à fait dissipé. — Il doit être aisé de reprendre son bien. — Dis-moi, Scroop, où est notre oncle avec ses troupes? Homme, répondsmoi avec douceur, quoique tes regards soient sinistres.
8CROOP.
L'on juge par la couleur du ciel de l'état présent et prochain du jour ; de même vous pouvez voira mes yeux tristes et abattus que ma langue n'a à vous faire qu'un plus triste récit. Je joue ici le rôle d'un bourreau , qui prolonge lentement vos douleurs , en gardant pour le dernier le trait le plus cruel. — Votre oncle York s'est joint à Bolingbroke ; toutes vos places fortes du nord se sont rendues à lui, et toute votre noblesse des prorinces du midi est en armes sous ses drapeaux.
RICHARD
Tu en as dit assez. — Malédiction sur toi, cruel cousin , qui m'as arraché la douceur que j'étais près de goûter dans le désespoir I Que dis-tu à présent? Quelle ressource avons-nous maintenant? Par le ciel, je haïrai d'une haine éternelle quiconque m'exhortera davantage à me consoler. Allons au château de Flint J'y veux mourir de ma dou-
leur. On verra un roi, esclave du malheur, ! mettre en roi au malheur. Congédiez les troupes qui me restent ; et qu'ils aillent labourer la terre, qui leur offre encore quelques espérances. Pour moi , il ne m'en reste plus. — Que personne ne me parle pour changer ; est vain.
Mon souverain, un mot.
RICHARD
Celui qui me blesse de ses trompeuses flatteries m'offense doublement — Licenciez ceux qui me suivent. Qu'ils fuient loin de la nuit affreuse où Richard est plongé , vers la lumière éclatante qui éclaire Boliogbroke.
(Ib iorwnt.)