‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 30 sur 689 · SCÈNE I. H · texte numérisé non relu

SCÈNE I. H

JAGO i put

Oh ! vous voilà montés à l'unisson : mais je veux mêler dans cette harmonie un accord qui soit au ton de mon ame honnête.

OTHELLO

Tenez, allons à la citadelle. Amis, nos guerres sont terminées : les Turcs sont engloutis. Comment se portent nos vieilles connaissances de l'île ? O ma bien-aimée! vous êtes sûre d'être bien accueillie en Chypre : j'ai trouvé beaucoup d'affection parmi eux. O ma chère! je ne cesse de parler, et l'excès de ma joie me jette dans le délire. Bon Jago, je vous prie , allez au port , et faites débarquer mon bagage ; ramenez avec vous le pilote à la citadelle : c'est un brave marin , et son mérite a droit à nos égards. Venez , Desdemona : nouveau bonheur de vous trouver arrivée en Chypre 1

(Othello cl Desdemona sortent «rec kor mit*.) JAGO.

Venez me retrouver au quai, venez, si vous avez du cœur : ne dit-on pas que des hommes pusillanimes se sentent , quand l'amour entre dans leur ame, plus de noblesse et de courage qu'ils n'en ont reçu de la nature? Écoutez-moi. Le lieutenant veille cette nuit au corps-de-garde ; avant tout, je dois vous prévenir que cette Desdemona est décidément éprise de lui.

nODEMGO.

De lui? cela est impossible. »

JAGO

Tenez ainsi vos doigts sur votre bouche , et laissez votre ame s'instruire. Remarquez avec quelle violence elle a d'abord aimé le More ; et sur quoi? sur ses foriànieries et tous les mensonges bizarres qu'il lui débitait. Mais l'aimera-t-elle toujours pour ses contes insipides? Vous êtes trop sage pour le croire. U faut à ses yeux un aliment qui nourrisse son amour; et quelles délices trouvera-t-eUe à les fixer sur un monstre ? — Quand les transports sont assoupis par la jouissance , pour ranimer leur flamme et redonner à la satiété de nouveaux désirs , ils ont besoin d'agrémens dans la figure , de sympathie dans les goûts, dans les âges, dans les traits de beauté : autant de qualités qui manquent à son More. Faute de ces convenances nécessaires, sa délicatesse va sentir que son cœur s'est abusé; bientôt la répugnance succède, et du dégoût elle en vient à détester le More : la nature, la nature seule saura bien l'instruire et la pous-

OTHELLO

scr à quelque nouveau choix. Maintenant, Roderigo, d'après des principes si évidens et si simples, quoi homme est placé à portée de cette bonne fortune avec autant d'avantages que Cassio? C'est un fourbe liant comme un serpent. La conscience ne lui donne d'autre gène que celle de prendre un voile de décence, de bonté, pour satisfaire plus sûrement ses vices cachés et ses penchans obscènes : le fourbe est subtil et délié, habile à prendre l'occasion sur le fait; il a un ail qui sait feindre toutes les apparences flatteuses, sans que jamais la réalité les suive. C'est un insigne fourbe ; d'ailleurs le fourbe est fait à peindre, il est jeune, il a tous ces dehors séducteurs qui tentent les regards de la jeunesse étourdie et novice : plus dangereux que la peste ! Un fourbe accompli, et déjà l'esprit féminin l'a su connaître.

Je ne puis croire ce que vous dites ; elle est douée du naturel le plus vertueux.

JAGO

Fausse monnaie ! le vin qu'elle boit est fait de grappes. Si elle avait été si chaste, si vertueuse, elle ne se fût jamais amourachée du More. Vertu de grimace! N'avez-vous pas vu sa main caresser celle de Cassio? L'avez-vous remarqué T

Oui, je l'ai vu; mais ce n'était qu'un signe de civilité ordinaire.

JAGO

De corruption , j'en jure par cette main : c'est l'indice, le prélude mystérieux de toute l'histoire des voluptés et des pensées impures. Leurs lèvres s'approchaient de si près que leurs baleines se sont confondues : le vice, Roderigo, et ses honteuses pensées 1 Quand ces avances mutuelles signalent ainsi le début, suit de près le dénoûment elle pacte fatal. Oui, oui. — Mais laissez-moi vous diriger. Je vous ai amené de Venise. Veillez cette nuit: voici la consigne que je vous impose. Cassio ne vous connaît point ; je ne serai pas loin de vous. Trouvez quelque occasion d'irriter Cassio, soit en prenant un ton de dédain, soit en critiquant sa discipline , ou sur tout autre prétexte qu'il vous plaira : le moment vous le fournira mieux que moi.

Soit; eh bien?

JAGO

Il est violent et prompt à la colère; peut-être ira-t-il jusqu'à vous frapper. Provoquez-le pour

qu'A vous frappe. Qu'il vous porte un seul coup; je veux exciter dans l'île une émeute si forte que pour l'apaiser il faudra que Cassio tombe. Par là , aidé des secours que j'aurai alors pour vous servir, vous vous verrez plus tôt au terme de vos désirs , et les obstacles seront tous écartés : sans quoi nul espoir de succès poux nous.

Je veux bien tenter ce moyen , si vous pouvez m'en procurer une occasion favorable.

JAGO

Je vous le garantis. Attendez. Non , venez plutôt dans un moment me rejoindre à la citadelle. Je suis chargé de transporter ses équipages à terre ; bonjour.

Adieu.

x'U»ort.)

JAGO

Que Cassio l'aime , je le crois sans peine : qu'elle aime Cassio, la chose paraît naturelle et très vraisemblable. Le More, quoiqu'il soit vrai que je ne le peux souffrir, a une ame constante, aimante et noble. J'ose répondre qu'il sera pour Dcsdcmona un mari tendre. Et moi j'aime aussi la belle, non pas précisément d'un amour voluptueux, quoique peut-être je me charge ici d'un péché aussi grave, mais je sens de l'attrait pour elle par le besoin de nourrir ma vengeance ; — nouveau motif encore , — par le soupçon que ce More lascif s'est glissé dans ma couche. Cette pensée, comme un minéral empoisonné , me ronge le sein : et rien ne peut, rien ne pourra satisfaire mon aine , que je ne l'aie mis de pair avec moi , femme pour femme ; ou, si j'échoue de ce côté, que je ne l'aie plongé dans une jalousie si terrible qu'elle soit incurable à la raison. Or, pour y réussir, si ce mauvais émissaire amené de Venise, et que j'emploie pour l'ardeur de sa chasse, suit la trace où je l'ai mis , je veux réduire notre beâu lieutenant aux abois, abuser le More sur son compte par la plus insigne erreur ; — oui ; — car je crains que Cassio n'use aussi de ma robe nuptiale. — Je veux amener le More à me chérir, à me remercier de l'avoir rendu si complètement ma dupe , à me récompenser d'avoir troublé la paix de son ame jusqu'à la frénésie. Cela est ici ; mais confus encore. La fourberie ne se montre d'abord que de côté : ce n'est qu'au dénoûment qu'elle découvre tout son visage.

(UlertO

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