L'ÉVÊQUE DE CARIJ5LE
Jamais on ne verra ce jour honorable. — Norfolk, qui depuis a été banni, a vingt fois combattu pour Jésus-Christ. Long-temps il a porté, dans les champs glorieux des chrétiens, l'étendard de la croix contre les Maures, les Turcs et los Sarrasins. Fatigué de ses travaux guerriers , il s'est retiré en Italie; et là, à Venise, il a rendu son corps à la terre de ces belles contrées , et son ame pure à Jésus-Christ , son maître, après avoir milité tant d'années sous ses drapeaux.
BOLINGBROKE
Quoi, prélat, Norfolk est mort?
L'ÉVÊQl'E de carlisle.
Aussi sûr que je vis, milord.
BOUINGBROKE.
Qu'une heureuse paix conduise son ame dans le sein du patriarche Abraham! Lords appelans , vos défis resteront suspendus, jusqu'à ce que nous vous assignions les jours où vous viderez cette querelle.
(Entre YorkiTecMMlU.; YORK.
Noble duc de Lancastre , je viens vers vous de la part du malheureux Richard : ce roi dépouillé vous adopte pour son héritier, et cède volontairement son sceptre illustre à vos royales mains. iMontez sur le trône où votre naissance vous appelle ; et , vive Henri , le quatrième du nom !
BOLINGBROKE
Au nom de Dieu, je vais monter sur le trône royal.
L'ÉYÊQUE DE CARLISLE.
Que Dieu vous en préserve! — Ce que jr vais
oser dire en votre auguste présence pourra déplaire ; mais le rôle qui me convient le mieux est celui de la vérité. Si Dieu voulait qu'il y eût dans cette illustre assemblée un homme assez grand pour être 1« juge légiume du noble Richard» son élévation même et la vraie noblesse lui apprendraient à s'interdire une injustice aussi criminelle. Quel sujet peut prononcer la condamnation de son roi , et qui de ceux qui siègent ici n'est pas sujet de Richard ? Les voleurs ne sont jamais condamnés sans être appelés pour être entendus , quelque éviuente que soit en eux l'apparence du crime; et l'image de la majesté de Dieu , son représentant sur la terre, son auguste lieutenant , élu , couronné, consacré , et possesseur du trône depuis tant d'années, sera jugé par son sujet, son inférieur, et cela sans même être présent! O Dieu! ne permets pas que dans un climat chrétien des hommes civilisés donnent au monde l'exemple d'un attentat si odieux et si criminel ! Je parle à des sujets, et c'est un sujet qui parle, animé par l'inspiration du ciel à prendre hardiment la défense de son roi. Milord d'IIereford , qui est ici présent, et que vous appelez roi , est un traître au roi légitime du superbe d'Hereford. Si vous lo couronnez , je vous prédis que le sang anglais engraissera cette terre , et que les générations futures seront punies pour cet insigne forfait. La paix ira établir son doux empire chez les Turcs et les infidèles; et dans cette île, son séjour naturel, la guerre armera les familles contre les familles, les parons contre les parens. Le tumulte , le désordre, les horreurs, les alarmes et la révolte habiteront dans ce royaume, et cette terre, blanchie des ossemens entassés de ses habitans, sera nommée Je champ du sang. Oh ! si vous élevez cette maison royale contre cette maison royale, vous ouvrez une source à la division la plus fatale qui jamais ait désolé cette terre maudite. Prévenez ce malheur, opposez-vous à cette injustice ; que jamais elle ne s'accomplisse, si vous ne voulez pas que les enfans de vos enfans crient contre vous : Malédiction sur nos pères!
NORTHUMBERLAND
Vous avez parlé à merveille, monsieur; et. pour salaire de votre éloquence, nous vous arrêtons ici, comme coupable de haute trahison. — Milord de Westminster, chargez-vous de veiller sur sa personne jusqu'au jour de son procès. — Vous plaît-il, lords, d'accorder aux communes leur requête ?
RICHARD IL
BOUAGBROKE.
Qu'on introduise ici Richard, afin qu'il abdique publiquement ; alors nous aurons procédé dans les formes, et nous serons à l'abri de tout reproche.
YORK
Je vais me charger de l'amener.
BOLINGBROKE
Vous , lords , qui êtes ici arrêtés de notre autorité, donnez vos cautions de vous représenter au jour où vous serez sommés de répondre. (ACariuie.) Nous devons peu a votre affection pour nous, et nous comptions peu aussi sur votre appui,
(Bemre York «rec le roi Richard.) RICHARD.
Hélas, pourquoi faut-il que je paraisse devant un roi , avant que j'aie pu encore me dépouiller des sentimens d'un roi , et perdu la fierté d'un trône où j'ai long-temps régné? Je n'ai pu sitôt apprendre à flatter, à supplier, à fléchir le genou. Donnez à mon chagrin le temps de me familiariser avec cet abaissement. Cependant je me rappelle
bien encore les traits de ces personnages
Ne furent-ils pas mes sujets? ne m'ont-ils pas dit plusieurs fois : Hommage et respect au roi ! C'est ainsi que Judas salua Jésus-Cbrist; mais lui, dans douze disciples, n'en trouva qu'un de perfide , et moi , dans douze mille sujets, je ne trouve pas un seul ami. Dieu sauve le roi ! — Personne ne dira-t-il amen ? Suis-jc à la fois le clerc et le prêtre? Eh, bien ! Amen. Dieu sauve le roi! quoique ce ne soit pas moi; et amen encore si le ciel pense que c'est moi. — Pour remplir quelle fonction nVamène-t-on ici?
YORK
Pour accomplir ce que de ta libre volonté ta majesté fatiguée a fait offrir : la cession de ta grandeur et de ta couronne à Henri Bolingbroke.
RICHARD
Donne-moi la couronne. — La voilà, cousin, saisis la couronne. Ma main la tient de ce côté ; toi, que ta main la prenne de l'autre. — Maintenant cette couronne d'or est pareille à un puits profond possédant deux seaux qui se remplissent l'un l'autre; le vide danse toujours dans l'air, l'autre est en bas, caché et plein d'eau : ce seau d'en bas et rempli de larmes, c'est moi , m'abreuvant de larmes, tandis que vous vous élevez en haut.
liOUNGMOKK.
J'avais cru que vous abdiquiez volontairement
RICHARD
Ma couronne, oui ; mats mes chagrins me restent toujours. Vous pouvez me déposer de mes titres et de ma grandeur, mais non de mes chagrins; j'en suis toujours roi.
BOLINGBR OK E-
Vous me donnez une partie de vos soucis avec votre couronne.
RICHARD
Les soucis dont vous vous chargez ne détruisent pas les miens. Mon souci est la perte du souci qui a fait long-temps mon souci. Votre souci est le gain du souci causé par un nouveau souci. l.es soucis que je donne, je les garde, quoique je les aie cédés : ils suivent la couronne, cependant ils restent avec moi.
BOLINGBROKE
Êtcs-vous satisfait d'abdiquer la couronne?
RICHARD
Oui, non; non, oui; car je ne dois être rien (1). Ainsi donc non, non, car je te résigne ce que je suis. — Maintenant, écoutezmoi, et voyez -moi me dépouiller moi-même. Je décharge ma tête du poids de cette lourde couronne, et mon bras du fardeau de ce sceptre; j'arrache de mon cœur l'orgueil des rois et le doux plaisir de commander; j'efface, avec mes larmes , le sacré caractère que m'imprima l'onction sainte ; je rejette ma couronne de ma propre main; j'abjure, de ma propre bouche, ma grandeur sacrée, et ma voix délie tous mes sujet* de leurs serroens ; je renonce à la pompe et à la majesté royale ; je rétracte tous mes actes de souveraineté, tous mes décrets, toutes mes lois. Que Dieu pardonne tous les sermens qui m'ont été jurés et qui sont violés ! Que Dieu conserve inviolables tous les sermens qui sont faits pour toi-' Qu'il m'Ôtc tout regret à moi , qui ne possède plus rien; et qu'il te contente en tout, toi qui possèdes tout ; puisses-tu vivre long-temps assis sur le trône de Richard ! Puisse Richard descendre bientôt dans l'abime du tombeau ! Dieu conserve le roi Henri! C'est le vœu du feu roi Richard. Que reste-t-il de plus?
NORTHllMRERLAND.
Plus rien , que de lire vous-même ces accusa-
(1) Ay , no ; — iw , ay , — for I mute wthing *«.