ACTE I, SCÈNE II
noble et loyal, banni î Son crime, c'est la vertu, étrange ! étrange !
(Il MU.)
EDMOND
Admirez donc le ridicule des hommes, de vouloir, quand notre fortune souffre et dépérit par notre imprudence , par le dérèglement de notre conduite, accuser de nos maux le soleil, la lune et les étoiles, comme si nous étions vicieux et méchans par une inévitable fatalité; insensés, par une impulsion céleste ; fripons, traîtres et coquins, par l'action invincible des sphères; ivrognes, menteurs et adultères, par une obéissance forcée aux influences des planètes ; et que tout le mal que nous faisons n'arrivât que parce que le ciel complice nous y pousse malgré nous! Admirable excuse du débauché qui suborne les femmes, d'imputer ses penchans lascifs au changement d'une étoile. Oui, mon père s'arrangea avec ma mère sous la queue du dragon, et ina naissance se trouva dominée par la grande Ourse; en sorte que je devais nécessairement être d'un caractère farouche et enclin à la débauche. Quelle chimère ! J'aurais été ce que je suis, quand la plus vierge des étoiles du firmament aurait scintillé sur l'instant de ma conception illégitime. (Enm Edf«r.) — Edgar ! Il arrive à propos , comme ia catastrophe (1) dans l'ancienne comédie. — Mon humeur est pénétrée de la mélancolie la plus maligne, elle me fait pousser des soupirs tels qu'on poussent les fous. — Oh ! oui , sans doute , ces éclipses nons présageaient ces divisions. Fa , sol , la, mi...
EDGAR
Edmond, mon frère, dans quelle sérieuse contemplation étes-vous plongé ?
EDMOND
Mon frère, je rêvais à une prédiction que j'ai lue l'autre jour sur les phéuomènes qui devaient suivre ces éclipses. ✓
EDGAR
Est-ce que vous vous occupez de 'es chimères?
EDMOND
Je vous promets que les effets dont parle ce
(1) Teail contre les anciennes comédies anglaises, dans lesquelles les acteurs paraissaient d'eux-mêmes . •u moment précis où le poète avait besoin d'eux sur te théâtre . et sans autre motif.
livre ne s'accomplissent que trop , malheureusement. Des querelles dénaturées entre l'enfant et le père; la mort, l'épidémie, des dissolutions d'anciennes amitiés, des divisions dans l'état , des menaces et des malédictions contre le roi et les nobles; des méfiances sans raison, le bannissement d'amis, la dispersion des cohortes, des infidélités dans le mariage, et je ne sais quoi.
EDGAR
Depuis combien de temps étes-vous devenu sectateur de l'astronomie ?
Allons , allons (1) ! Combien y a-t-il que vous n'avez vu mon père?
EDGAR
Avant-hier au soir.
EDMOND
A vez-vous conversé avec lui ?
EDGAR
Oui, deux heures entières.
EDMOND
Vous étes-vous bien quittés ? N'avez-vous remarqué en lui aucun signe de mécontentement dans ses paroles ou dans son air?
EDGAR
Aucun.
EDMOND
Cherchez avec vous-même en quoi vous avrx pu l'offenser. Si vous suivez mon conseil , vous éviterez sa présence, jusqu'à ce qu'un intervalle de quelque temps adoucisse la première violence de son courroux. Dans ce moment, il est si furieux, que la vue de votre sang l'apaiserait à peine.
EDGAR
Quelque scélérat m'aura nui dans son esprit.
EDMOND
Ce sont mes craintes. Je vous en conjure, tenez-vous prudemment écarté des lieux où vous pourriez le rencontrer, jusqu'à ce que la fougue de sa colère soit un peu ralentie ; et , comme je vous le dis , venez avec moi vous retirer dans mou appartement; là je vous mettrai à portée d'entendre mon père parler. Je vous en prie , voilà ma clef, et si vous en sortez , sortez armé.
EDGAR
Armé! mou frère?
(1) Depuis des querella dénaturées, Jusqu'ici, |^»4 par Latourneur.
LE ROI LEAR
EDMOND
Mon frère , je vous avertis de ce que vous avez de mieux à faire. Que je ne sois pas homme d'honneur, si l'on vous veut du bien. Je ne vous ai présenté qu'une faible esquisse de lout ce que j'ai vu et entendu : ce n'est rien auprès de l'effrayant tableau de la vérité. De grâce, éloignez-vous.
EDGAR
Aurai-je bientôt de vos nouvelles ?
EDMOND
Je vous promets de vous servir dans cette affaire. (Edgar ton.) — Un père crédule, un frère généreux, dont le bon naturel est si loin de toute malice, qu'il n'en soupçonne aucune dans autrui. Son honnête simplicité se laisse aisément gouverner par mes ruses. — Je vois ce que j'ai à faire. Si ma naissance ne m'a pas donné d'héritage, acquérons-en par adresse. Toot moyen m'est bon, s'il
au
(Ueou.)
BCÙXE III.
LK fiLAU DD MM •'ittknw.
GONER1X al L'INTENDANT.
GONERIL
Est-il vrai que mon père a frappé mon écuyer, parce qu'il réprimandait son fou?
l'intendant.
Oui,
Jour et nuit il me fait des affronts. 11 ne passe point d'heure sans tomber dans quelque impertinence grossière, tantôt l'une, tantôt l'autre, qui nous met tous en querelle. Je ne l'endurerai pas. Ses chevaliers deviennent turbulens et mutins, et lui-même il nous accable de reproches pour la plus légère bagatelle. — Il va revenir de la chasse ; je ne veux pas lui parler. Dites-lui que je suis indisposée ; et si vous vous négligea dans votre service auprès de lui, vous ferez fort bien; je me charge de répondre de vos fautes.
l'intendant.
Le voila qui vient , madame ; j'entends le bruit qui annonce son retour.
GONERIL
Montrez dans votre service toute l'indifférence, tout le dégoût que vous voudrez , vous et vos confrères. Je voudrais bien vraiment qu'on osât s'en plaindre ! S'il le trouve mauvais, qu'il aille chez ma sœur ; son intention , je le sais , et la mienne , s'accordent parfaitement en ce point. Nous ne voulons pas être maîtrisées. Un inutile et capricieux vieillard, qui voudrait encore donner tous les ordres de l'autorité dont il s'est dépouillé luimême! — Sur mon honneur, ces vieux radoteurs redeviennent des enfans , et il faut les mener par la rigueur, quand on voit qu'on perd en vain ses caresses. Souvenez-vous de ce que je vous ai dit.
l'intendant.
Je m'en souviendrai ,
Et traitez-moi ces chevaliers avec pins de froideur. Peu importe ce qui en pourra arriver. Prévenez-en vos camarades. Je vais tout à Fbeure écrire à ma sœur, et lui recommander la conduite. — Allez préparer le dîner.
(H.MTIML)
SCÊ.XE IV.
LE COMTE DE KENT
LE COMTE DE KENT
Si je puis réussir de même à emprunter un autre accent de voix , et traîner mes paroles, peutêtre mon honnête intention atteindra-t-ehe au but pour lequel j'ai défiguré tous mes traits. Maintenant , sujet fidèle et banni , si tu peux rendre service dans les lieux mêmes où tu fus condamné , le maître que tu aimes pourra se convaincre à la fin que tu auras bien travaillé pour ses intérêts.
( Con derrière le théâtre. Entrent Lear, dea ek «ration et Mite.)
Qu'on ne me fasse pas attendre le dîner une seule minute: allez, et qu'il soit bientôt prêt. Qui es- tu, toi?
LE COMTE DE KENT
Un homme, seigneur.
LEAR
Quelle est ta profession ? Que veux-tu de nous?
LE COMTE DE KENT
Ma profession est d'être en effet tou». ce que je