‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 396 sur 689 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

quelles paroles magiques, et invoquant la lune i divinité tutélaire.

LE COMTE DE GLOCESTER

Mais où est-il T

Voyez, seigneur, mon sang coule.

LE COMTE DE GLOCESTER

Où est ce malheureux, Edmond?

EDMOND

Il s'est enfui de ce côté, voyant qu'il ne pouvait réussir à

LE COMTE DE GLOCESTER

Qu'on le poursuive. Holà ! courez sur ses traces. ~Eh bien ! qu'il ne pouvait réussir....

EDMOND

A me persuader de le seconder dans l'assassinat de votre seigneurie ; mais que je lui parlais des dieux vengeurs qui font éclater tous leurs foudres sur la tête des parricides ; de tous ces nœuds puissans dont la nature unit les enfans à leur père ; en un mot, seigneur, voyant que je rejetais avec aversion les affreux complots de son cœur dénaturé, il a soudain, dans un mouvement de fureur, et l'épée nue à la main, fondu sur moi , et m'a blessé au bras, avant que j'eusse pu songer à me défendre. Mais lorsqu'il a vu tout ma rage éveillé, et qu'animé par la justice de cause , j'avançais sur lui , peut -être aussi effrayé par les cris que j'ai poussés, il a pris aussitôt la fuite.

Va, il a beau fuir, il ne sortira pas de ce royaume sans être pris ; et une fois pris, c'est fait de lui. Le duc , mon maître , mon suprême et digne protecteur, vient ici ce soir. Par son autorité , je ferai proscrire sa tête. Celui qui pourra découvrir ce lâche assassin , et l'amener au pied de l'écbafaud , peut compter sur ma reconnaissance; et pour celui qui le recèlera, la mort.

EDMOND

J'ai tenté de le faire renoncer à son dessein ; il a toujours persisté. Alors je l'ai maudit; je l'ai menacé de tout découvrir. « Toi , misérable bâtard,

• qui ne possèdes rien dans l'univers, m'a-t-il ■ dit , penses-tu que si je voulais te démentir,

• ton mérite, ta probité , ta vertu donneraient du » crédit à ton accusation ? Tu ferais de moi le

• portrait le plus fidèle, que je n'aurais qu'à tout - désavouer (ce que je ferais) , et mon désaveu

» seul aurait bientôt fait retomber sur ta tête et

• tes complots et le crime dont tu m'accuserais. > il faudrait que tu aveuglasses les yeux du » monde entier, s'il ne voyait pas que l'intérêt

• que tu as à ma mort aurait été pour toi » raison puissante et décisive pour attenter à » jours. »

LE COMTE DE GLOCESTER

O le rare et consommé scélérat ! Quoi ! il désavouerait son seing? Non, jamais je ne fus son père. — Ecoute : cette trompette annonce l'arrivée du duc. J'ignore pourquoi il vient. — Je vais faire fermer tous les ports. — Le malheureux n'échappera pas. Il faudra bien que le duc m'accorde cette grâce. D'ailleurs je veux envoyer partout son signalement Je veux que tout le royaume le connaisse. — Toi, mon loyal, mon véritable fils, je vais travailler à te rendre habile à posséder.

t Entrent le duc de CornowiJit., Repu et •»((•.) LE DUC DE CORNOD AILLES.

Eh bien ! mon noble ami , 5 peine entré dans ce château , j'y apprends d'étranges nouvelles 1

REGAN.

Si elles étaient vraies, il n'est point de supplice assez grand pour punir le coupable ; mais comment vous trouvez-vous , monseigneur?

LE COMTE DE GLOCESTER

Oh! madame, plaignez ma vieillesse! mon cœur est brisé, il est brisé !

REGAN.

Quoi! le filleul de mon père attenter à vos jours ! Celui qui reçut son nom de mon père, votre Edgar?

LE COMTE DE GLOCESTER

Oh , madame, madame, je rougis de le dire ! j'aurais dû ensevelir un pareil forfait dans le silence.

N'élait-il pas dans la foule de ces libertins qui composent la suite de mon pére ?

LE COMTE DE GLOCESTER

Je n'en sais rien, madame.... Ah! c'est trop, c'est trop de scélératesse !

EDMOND

Oui , madame , il était de leur compagnie.

REGAN.

Je ne m'étonne plus de sa perversité. Ce sont ces débauchés qui lui auront mis le poignard à la

LE ROI LEAR

main contre an vieillard , dont il leur tarde de posséder et de dissiper les revenus. Ce soir j'ai reçu des nouvelles de ma sceur, qui m'instruisent de leur conduite , et j'ai pris des mesures. S'ils viennent pour séjourner^dans ma maison , Us ne m'y trouveront point.

LE DtC DE CORNOt AILLES.

M moi non pins , Regan , je t'en assure. — Edmond , j'ai appris que vous avez prouvé à votre père qu'il avait en vous on fils»

EDMOND

C'était mon devoir, seigneur.

LE COMTE DE GLOCESTER

Oui , il a déconcerté les projets de ce misérable ; il a même reçu la blessure que vous voyez , en voulant se saisir de lui.

LE DUC DE CORNOUAILLES

Le poursuit-on ?

LE COMTE DE GLOCESTEB

Oui, mon digne seigneur.

S'il est arrêté, on n'aura pas à craindre de nouveaux attentats de sa part. Reposez-vous sur mon pouvoir. — Quant à vous , Edmond , vous qui venez de faire 'éclater votre vertu et votre obéissance, vous serez désormais attaché à ma personne. J*ai besoin d'hommes de votre trempe, à qui l'on peut donner toute sa confiance, et je m'empare de vous.

EDMOND

Seigneur, vous pouvez compter en toute occasion sur ma fidélité.

LE COMTE DE GLOCESTER

Je remercie pour lui votre grâce.

LE DUC DE CORNOUAILLES

Vous ignorez pour quel sujet nous sommes venus vous voir?

REGAN.

A cette heure extraordinaire , a travers l'épaisseur des ténèbres de la nuitî — Noble duc, ce .sont des affaires de quelque importance, et sur lesquelles nous avons besoin de vous consulter. ISoirc père nous a écrit , et notre soeur aussi , sur certains débats qui se sont élevés entre eux , et nous croyons qu'il est à propos d'y répondre nousmêmes. Leurs dùTérens messagers attendent nos dépêches. Allons , mon bon vieux ami , ne vous refusez pas aux consolations. Dans l'affaire qui

' nous occupe , aidez-nous de vos avis : ils nous sont nécessaires, et les momens sont précieux.

LE COMTE DE GLOCESTER

Madame , disposez de moi. Je suis ravi de vous recevoir tous deux.

SCLXE II.

E»t«« LE COMTE DE KENT « L'INTENDANT .

de d.ïcm» côui.

l'intendant.

Bon soir, l'ami, es-tu de là maison?

LE COMTE DE KENT

Oui.

l'intendant.

Où pourrons-nous mettre nos chevaux?

LE COMTE DE KENT

Dans le bourbier.

l'intendant.

Je t'en prie , si tu m'aimes, dis-le-moi.

LE COMTE DE KENT

Je ne l'aime poinL

l'intendant.

Parbleu , je ne m'en embarrasse guère.

LE COMTE DE KENT

Si je le tenais dans le parc de Lipsbury(i), je te donnerais de l'embarras , mol.

l'intendant.

Et pourquoi me traites-tu ainsi ! Je ne te connais pas.

LE COMTE DE KENT

Et moi , je te connais bien.

Et pour qui me connais- tu?

LE COMTE DE KENT

Pour un fripon , un bélître , un bas écornifleur, un poltron, un sot, un malheureux né dans la bassesse ; un fils de l'opprobre, un vil solliciteur, un faquin , un lâche esclave qui fait le chien couchant pour supplanter l'héritier de la maison. Tu réunis dans ta personne un coquin, un misérable,

(1) Le* commentateurs ignorant ce que c'est que re parc de Lipsbury, M. Escfacuberg suppose que c'est Is nom corrompu de quelque lieu qui jouissait de certains franchises et privilèges.

J. A. II

Page 1