‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 403 sur 689 · LE COMTE · texte numérisé non relu

LE COMTE

Pourquoi, fou?

LE FOU

Nous te mènerons à l'école de la fourmi , pour t'apprendre qu'on ne travaille pas dans l'hiver. — Tous ceux qui suivent leur nez sont guidés par leurs yeux , excepté les aveugles ; de vingt nez, il

(1) Il y a ici une intention de calembour qui roule sur dolourt et dollar» , et sur tell , qui signifie à la fou couler H compter.

n'y en a pas un seul qui ait l'esprit de sentir et de distinguer d'où part l'odeur infecte. — Si tu tiens une grande roue, lâche prise lorsqu'elle descend et roule de la montagne : en la suivant , tu te casseras le cou. Mais si tu vois quelque grand s'élever et monter, attache-toi à lui , il t'attirera après lui. Quand un sage te donnera un meilleur conseil, rends-moi le mien. Je voudrais que ce conseil ne fût suivi que des fripons , puisque c'est un fou qui le donne.

Celui, soigneur, qui ne sert el ne recherche que par intérêt

Kl ne suit que pour la forme,

Pliera bagage , des qu'il commencera à pleuvoir,

El te laissera exposé a l'orage ;

Bi moi , )e demeurerai ; le fou restera ,

El laissera le sage s'enfuir.

Le fripon qui fuit devient un Ton ;

Hais , pardien, le fou ne deviendra pas un fripon.

LE COMTE DE KENT

Où as-tu appris cela , fou ?

LE FOU

Ce n'est pas dans les ceps , fou.

(Rentra Lear, avec le comte de Glocester.) LEAR.

Refuser de me parler t Ils sont malades ; ils sont fatigués ; ils ont voyagé toute la nuit ! — Vains prétextes, indices de révolte et de défection. Rapporte-moi une meilleure réponse.

LE COMTE DE GLOCESTER

Mon cher maître , vous connaissez la fierté du duc, combien il est inébranlable et obstiné dans ses résolutions.

LEAR

Vengeance! peste! mort! confusion! La fierté! Quelle fierté ? — Glocester, je veux parler au duc de Cornouailles et à sa femme.

LE COMTE DE GLOCESTER

Mon bon seigneur, je viens de les en informer.

LEAR

Informer? M'entends-tu, homme?

LE COMTE DE GLOCESTER

Oui , mon bon seigneur.

LEAR

Le roi veut parler à Cornouailles. Un tendre père veut parier à sa fille; il exige d'elle son obéissance : les as-tu informé* de cela? Par mon sang et ma vie! Oc la fierté? la fierté du duc? — Va dire à ce duc si terrible, que... Mais non, pas encore ; il se pourrait qu'il fût indisposé. Dans

LE ROI LEAR

lias infirmités, nous négligeons tous les devoirs que doit la santé. Mous ne sommes plus nousmêmes, quand la nature, opprimée par la douleur, commande à l'amc de souffrir avec le corps. Je veux me calmer ; je me suis trop livré à la violence de mes mouvemens , en prenant pour de l'entêtement de sa part une indisposition, un instant de malaise. — Malédiction sur mon état ! (Regardant Kent.) Mais pourquoi est-il ici? Ce brusque départ du duc et d'elle m'annonce quelque trame cachée. Délivrez- moi mon serviteur. — Va , dis au duc et à sa femme que je veux leur parier à présent , à l'heure mf-me. — Ordonneleur de sortir et de venir m'entendre, ou bien je battrai la caisse à la porte de leur appartement, jusqu'à ce qu'elle cric : Endormis dans la mort.

LE COMTE DE GLOCESTER

Je voudrais voir la bonne intelligence entre vous.

LEAR (ntOTU)

Omon cœur, mon «pur, tu te soulèves! A bas!

LE FOU

Noncle, crie à ton coeur ce que ce badaud disait aux anguilles , quand il les mettait toutes vivantes en pâté ; il leur coupait la crête avec son couteau , et leur criait : A bas, frétWardes! à bas! Cet homme était le frère de celui qui aimait si fort son cheval, qu'il lui mettait du beurre dans son foin.

(Knlrent le doc de Coraonailtca , Regan, le conte de Glocetler, et laite.)

LEAR

Bonjour à tous deux !

LE DL'C DE CORNOUAILLES

Salut à votre grâce!

REGAN.

Je suis charmée de voir votre altesse.

(On met le comte de Kent en liberté) LEAR.

J'aime à le croire, Regan, que vous en êtes charmée, et je sais la raison que j'ai de le croire. Si ma présence ne t'inspirait pas de la joie , je ferais divorce avec le tombeau de ta mère, qui alors n'enfermerait que les cendres d'une adultère. (Au conte deKont.) Ah ! es-tu libre? Cet article à quelque autre moment. — Ma chère Regan . ta sceur est une misérable; elle a enchaîné l'ingratitude à la dent aiguë, comme un vautour, ici (montrant «on

«car); à peine puis- je te parler. Non , tu ne pourras pas le croire , avec quelle dureté cette amc dépravée!... 0 Regan!

REGAN.

Je vous en conjure , seigneur, modérez-vous ; je crois que vous pourriez plutôt oublier son mérite , qu'elle son devoir.

LEAR

Tu dis?... Comment?...

REGAN.

Je ne puis penser que ma sœur ait manqué en rien à ce qu'elle vous doit. S'il est arrivé peutêtre qu'elle ait voulu mettre un frein à la licence de vos chevaliers, c'est sur des motifs si légitimes, et dans des vues si louables, qu'elle ne mérite pour cela aucun reproche.

LEAR

Ma malédiction sur elle !

REGAN.

Oh! seigneur, vous êtes vieux; la nature en tous touche au dernier terme de sa carrière : vous devriez vous laisser conduire par quelque peri sonne prudente, qui connaisse mieux votre état j que vous-même. Ainsi, je vous en conjure, rej tournez vers ma sœur; avouez-lui que vous lui avez fait injure.

LEAR

Moi, lui demander son pardon! Remarquez ( donc combien cette démarche serait dans l'ordre ! i J'irais lui dire (il *e met a genou») : ■ Ma chère fille , » j'avoue que je suis vieux ; un vieillard est un » être inutile ; je me prosterne à vos genoux , dai- » gnez m'accorder des vêtemens, un ht et du » pain. »

REGAN.

Cessez, bon seigneur. C'est là un badinage qui n'est pas sensé ; retournez chez ma sœur.

LEAR

Jamais, Regan. Elle m'a dépouillé de la moitié de ma suite ; elle a jeté sur moi un regard de colère; sa langue, comme le dard du serpent, a percé mon eccur. Ciel, fais tomber sur sa tête ingrate tous les trésors de ta vengeance. Vapeurs contagieuses , pénétrez ses jeunes membres et brisez leurs formes.

Fi! flîfl!

LEAR

Rapides éclairs, dardez vos flammes dans ce»

Page 1