SCÈNE HT
ne voir dans les actions que le mauvais coté : sonvent ma défiance ombrageuse crée des foutes qui n'existent pas. J'exhorte donc votre prudence à se défier d'un homme si malheureux dans ses jugemens invraisemblables , à ne pas aller se forger du trouble, des alarmes, sur mes observations isolées, vagues et mal sûres. Il n'est pas à propos pour votre paix , ni pour votre bien , il ne l'est pas pour mon honneur, mon état, ma prudence, que je vous laisse connaître mes pensées.
OTHELLO
Où tend ce discours?
JAGO
Mon cher seigneur, pour les femmes, de même que pour nous, le premier trésor de Pame c'est une bonne renommée. Qui dérobe ma bourse ne me ravit qu'une vile matière : c'est quelque chose , ce n'est rien ; elle fut à moi , et elle est à lui , et elle a eu mille autres maîtres. Mais celui qui me vole ma renommée , me vole un bien qui m'appauvrit réellement sans l'enrichir lui-même.
OTHELLO
Je veux connaître tes pensées.
JAGO
Vous ne les pourriez connaître quand mon cœur serait dans votre main ; vous ne les saurez donc pas tandis qu'il est sous ma garde.
OTHELLO
Ah!
JAGO
Oh! gardez- vous, seigneur, de la jalousie : c'est un monstre au regard venimeux, qui corrompt et abhorre l'aliment dont il se nourrit. Ce mari trompé vit heureux, qui certain de son sort n'aime point son infidèle. Mais, oh quelles heures d'enfer mesurent laviede celui qui idolâtre, et qui doute; qui soupçonne, mais aime avec passion!
OTHELLO
0 état misérable!
JAGO
L'homme pauvre, mais content, est riche, est assez riche; mais la richesse, fût-elle immense, est stérile comme l'hiver pour celui qui à toute heure craint de devenir pauvre. Bonté céleste, préserve de la jalousie tous les cœurs qui m'intéressent!
OTHELLO
Quoi! qu'est-ce que ceci? Penses-tn que je voulusse traîner la vie de la jalousie? changer sans cesse sous les influences de la lune, errant de soupçons
OTHELLO
en soupçons? Non ; si une fois je cloute, je suis décidé sans retour. Rabaisse-moi au dessous de la brute quand, sur tes vains raison nemens, tu me verras occuper mon ame de ces chimères soufflées à l'oreille crédule, vapeurs que grossit l'imagination. On ne me rendra point jaloux pour me dire que ma femme est belle, qu'elle se pare, qu'elle chante et joue, qu'elle aime la danse, la société, la joie : où règne la vertu , tous ces plaisirs sont vertueux ; et même je ne prétends pas concevoir sur mon peu de mérite la moindre alarme, le plus léger soupçon de son infidélité : elle avait des yeux, et elle m'a choisi. Mon, Jago; avant de soupçonner, je veux voir, sur le soupçon prouver, et après la preuve il ne reste plus qu'un parti : adieu pour jamais l'amour ou la jalousie.
JAGO
Je suis ravi de ces sentimens; je pourrai désormais vous montrer plus librement, et sans scrupule, la juste affection que je vous porte. Recevez donc de moi l'avis qu'il est de mon devoir de vous donner. Je ne parle point de preuves encore ; mais veiller sur votre femme, examinez-la bien avec Cassio ; tenez vos yeux dans un état d'observation , sans être ni jaloux, ni rassuré. Je ne voudrais pas voir votre cœur franc, généreux, trompé bassement et victime de sa bonté naturelle ; veillez sur votre femme. Je connais bien les mœurs de notre contrée : nos Vénitiennes laissent voir au ciel des intrigues qu'elles n'osent montrer à leurs époux ; toute leur vertu se réduit, à s'abstenir du péché? non , mais à le tenir bien secret.
OTHELLO
Parles-tu de la sorte?
JAGO
Elle a trompé son père en vous épousant; et quand elle semblait repousser ou craindre vos regards, c'était alors qu'elle les cherchait le plus.
Il est vrai, elle feignit ainsi.
JAGO
Allez , allez , celle qui sut, si jeune encore , soutenir un rôle pareil , tenir aux yeux de son père son sein fermé comme le cœur d'un chêne. . . — Le bon vieillard crut qu'il y avait de la magie. — Mais je mérite vos reproches ; je vous demande humblement pardon de mon trop d'amitié pour vous.
OTHELLO
Je te suis obligé pour jamais.
JAGO
Ces réflexions, je le vois, ont un peu agité vos esprits.
OTHELLO
(1) Non, pas du tout, pas du tout.
JAGO
Avouez-le-moi, je crains qu'elles ne vous aient un peu alarmé. Vous voudrez bien, je l'espère, considérer que tout ce qui s'est dit part de mon amitié. Mais, je le vois, vous êtes ému. — Je dois vous prier de ne pas donner trop d'étendue à mes remarques, de n'y voir rien de plus que le simple soupçon.
OTHELLO
Je n'y veux rien voir de plus.
JAGO
Si vous leur donniez plus d'étendue, monseigneur, mes paroles pourraient conduire par degrés à d'odieuses conséquences où ne tendent nullement mes pensées. Cassio est mon digne ami. Monseigneur, je le vois, vous êtes ému.
OTHELLO
Non, pas trop ému. — Je n'ai qu'une pensée, c'est que Desdcmona est vertueuse.
JAGO
Puisse-t-elle long-temps l'être, et puissiez-vous vivre long-temps dans cette pensée î
OTHELLO
Et cependant comment ia nature, s'écartant rte ses lois ordinaires...
JAGO
Oui , voilà le point , et pour vous parier sans ménagement , après qu'elle a dédaigné plusieurs partis de son rang, de son âge, de la même patrie, rapports dont nous voyons la nature inspirer le vœu à tous les êtres. ... Ah ! quelqu'un pourrait dans cette conduite sentir un germe de corruption , de goûts désordonnés, un penchant déréglé pour les égaremeos du vice. — Mais excusez-moi ; je ne prétends rien affirmer, ni parler précisément d'elle, quoique je pusse craindre que son cœur ne revienne sur son choix, et qu'un jugement moins prévenu ne ia porte à comparer vos traits, votre couleur avec celle des hommes de son pays , et peut-être à se repentir.
(1) En anglais, nol a jot. Pat un brin. Garrickdil que dans ce moment terrible il s'était senti pâlir sous son rrépe noir, et qu'il avait entendu un frémissement d* terreur dans toute rassemblée.