‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 435 sur 689 · ACTE V, SCÈNE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE III

LE DUC D'ALBANIE

Demi- noble, du mien?

REGAN.

Que le tambour batte et annonce qne mes droits sont les tiens.

LE DUC D'ALBANIE

Attendez encore : écoutez mes raisons. — Edmond, je t'accuse ici de trahison capitale, et en même temps ce serpent doré (moomnt Goneni). — Quant à vos prétentions , ma sœur, je m'y oppose, et par intérêt pour mon épouse. Elle est secrètement engagée à ce seigneur; et moi , qui suis son mari , je m'oppose aux nœuds que vous voulez former. Épousez ailleurs : madame lui est promise.

Cest une farce que tous jouez !

LE DUC D'ALBANIE

Tu es armé, Glocester; que la trompette sonne; et si personne ne paraît pour prouver contre toi tes trahisons accumulées, manifestes, abominables, voilà mon gage. Avant que je prenne la moindre nourriture, je veux prouver, en te perçant le cœur, que tu es tout ce que je viens de

REGAN.

Ob ! je me sens mal , très mal.

GONEniL è part.

SI cela n'était pas, je ne me fierais plus jamais au poison.

Voilà mon gage pour te répondre. Quiconque dans l'univers ose m'appeler traître , est un lâche imposteur. Appelle tes hérauts; et quiconque s'avancera , je soutiendrai contre lui, contre toi, contre tout autre , mon honneur et ma foi.

LE DUC D'ALBANIE

Holà, un héraut!

EDMOND

Un héraut! Holà, un héraut!

(Entra an Mnnl.) LE DUC D'ALBANIE.

N'attends rien que de ton courage ; car tous tes soldats, levés en mon nom, ont reçu de moi leur

REGAN.

Mon mal augmente.

LE DUC D'ALBANIE

Elle n'est pas bien, conduisez- la dans ma tente.

(Kepn *ort toDianoc.) — Approche , héraut, que la trompette sonne; et lis cet écrit à haute voix.

UN CAPITAINE

Sonne , trompette,

LE HÉRAUT Ht:

■ S'il est dans l'armée quelque hommedu rang » et de la qualité convenables , qui veuille soute- » nir qu'Edmond , soi-disant comte de Glocester. » est un traître , qu'il paraisse au troisième ban » de la trompette : Edmond est prêt à répondre. •

( Premier btn de U lro»peU«.) LE HÉRAUT.

Encore une fois.

Encore une fols.

(Troùi*». bw.;

Encore une fois.

(l'ntaulrt trompellc rt'pond de rintéricor d« iVMtr* : Kdgai«n«

ire »ro>é.)

LE Dt'C D'ALBANIE.

Demande-lui que) est son dessein , et pourquoi U parait au son de la trompette.

LE HÉRAUT

Qui êtes-vousî Pourquoi répondez-vous à cet appel? Yos qualités, votre nom?

EDGAR

Je l'ai perdu , mon nom : la dent aiguë et furieuse de la trahison me Fa dévoré ; cependant je suis aussi noble que l'adversaire que je viens combattre.

LE DUC D'ALBANIE

Quel est cet adversaire?

Où est celui qui parle pour Edmond, comte dr Glocester?

EDMOND

Lui-même! Qu'as-tu à lui dire ?

EDGAR

Tire ton épée ; si mon langage offense un cœur noble, ton bras peut te faire justice. Voilà mon épée nue. — Vois quels sont les privilèges de mes honneurs, mon serment et ma profession publique. Je proteste, malgré ta force, ta jeunesse et ton rang , en dépit de ton épée victorieuse , et au milieu de ta nouvelle prospérité; en dépit de ton courage et de ton cœur ; je proteste encore une fois que tu n'es qu'un traître, parjure envers les dieux, envers ton frère, envers ton père; ur.

LE ROI LEAR

conspirateur contre les jours de cet illustre prince. Je te le redis : depuis le sommet de ta tête jusqu'à la plante de tes pieds et la poussière que feulent tes pas, tu n'es qu'un traître infime et venimeux. Dis nor», cette épée, ce bras et tout mon courage , vont prouver sur ton cœur , à qui s'adresse mon accusation, que ta mens. EDMOND.

Dans la règle, je devrais te demander ton nom ; mais puisque ton œil si Ger et martial annonce de la naissance , je veux bien mépriser et fouler aux pieds une formalité que prescrivent ma sûreté et la délicatesse des lois de la chevalerie. — Je repousse et renvoie sur ta téte cette accusation de trahison. Ton sang versé par mon épée va expier ton mensonge infernal. — Déjà nos glaives brillent et se froissent légèrement. — Sonnez, trompettes.

( A tara». Il» ie battent ; fcdmond tombe.) LE DUC D'ALBANIE.

Oh ! sauvez-le, sauvez-le !

GONER1L.

C'est un complot. Glocester, par les lois de la guerre, tu n'étais pas obligé de répondre à un ad' versai re inconnu; ta n'es pas vaincu, ta es déçu , tu es indignement trompé.

LE DUC D'ALBANIE

Dame, n'ouvrez pas la bouche, on je vous la ferme avec ce papier. — Tenez , monsieur. — Et toi , la plus méchante des créatures , lis tes horreurs; —ne le déchirez pas, madame : je vois que vous le connaissez.

( U doue U lettre* Edmond.) GORERIL.

Eh bien! quand je le reconnaîtrais! les lois sont à moi, et non pas à toi. Qui a le droit de

LE DUC D'ALBANIE

on nais-tu cet écrit?

GONER1L.

Ne me demande pas ce que je connais.

(Elle «xi.) LE DUC D'ALBANIE.

Suivez-la ; elle est dans le désespoir ; veillez

Tout ce que vous m'avez imputé, je l'ai tait; et plus encore. — Le temps dévoilera tout à la

lumière. — Ce sont des choses passées et moi

aussi. —Mais qui es-tu, toi, à qui la fortune accorde cet avantage sur moi? Si tu es noble, je te pardonne.

EDGAR

Je ne veux pas être moins généreux que loi. Mon sang n'est pas moins illustre que le tien , Edmond; et s'il l'est davantage, ton injustice n'en fut que plus grande. Mon nom est Edgar ; je suis le fils de ton père. Les dieux sont justes ; ils font de nos vices chéris la verge dont ils nous châtient ; le crime ténébreux qui te donna le jour a coûté les yeux à ton malheureux père.

EDMOND

Tu as dit la vérité ; je la reconnais ; la roue du sort a achevé son tour , et me voici 1

LE DUC D'ALBANIE

Je l'avais bien jugé, que ton extérieur annonçait un sang royal. — Que je t'embrasse. Oh ! que le chagrin brise mon cœur, si je vous ai jamais hais, toi et ton père.

EDGAR

Digne prince , je le sais.

LE DUC D'ALBANIE

Où vous ôtes-vous caché? Comment am-vous connu les malheurs de votre père?

EDGAR

En le secourant , seigneur. Écoutez un court

récit; et quand j'aurai fini puisse la douleur

trancher mes jours! — Pour échapper a la sanglante proscription qui menaçait ma téte de si près (ô amour de la vie, est-il possible que nous consentions a supporter à chaque instant toutes les angoisses de la mort, plutôt que de mourir nne fois! ) , je me suis avisé de me déguiser sous les haillons d'un mendiant, et j'ai paru sous l'extérieur le plus abjecL C'est dans ce travestissement que j'ai rencontré mon père; ses plaies saignaient encore ; ses précieuses prunelles venaient d'être inhumainement arrachées. Je suis devenu son guide. J'ai mendié pour lui. J'ai tant fait que je l'ai sauvé du désespoir. Jamais , et j'ai eu tort! je ne me suis découvert à lui. Ce n'est que depuis une demi-heure qu'd me connaît , lorsque je me suis armé, non pas dans la certitude, mais dans l'espérance de cette victoire. Je lui ai demandé sa bénédiction ; et depuis le commencement jusqu'à la fin , je lui ai raconté ma vie errante. Mais hélas! son cœur était trop faible pour supporter les transports contraires de la tristesse et de la joie; pressé entre le choc de ces deux passions extrêmes, et gonflé de chagrins, son cœur s est rompu , le sourire sur ses lèvres.

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