‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 457 sur 689 · SCÈNE VI · texte numérisé non relu

SCÈNE VI

ORLANDO et ADAM.

Mon cher maître, je ne saurais aller plus loin : eh ! je me meurs de besoin ! Je vais me coucher ici , et 7 prendre la mesure de ma fosse. Adieu , mon bon maître.

ORLANDO

Quoi, Adam! comment! tu n'as pas plus de courage que cela? Vis encore quelques heures, console-toi un peu , prends un peu de courage. S'il existe quelque bête sauvage dans cette affreuse forêt , ou j'en serai dévoré , ou je te l'apporterai à manger. Ton imagination effrayée te fait voir la mort plus près de toi qu'elle ne l'est en effet. Pour l'amour de moi, prends courage; repousse et tiens un instant la mort à la distance de ton bras : je suis à toi dans un moment; et si je ne t'apporte pas quelque nourriture à manger, alors je te permets de mourir ; mais si tu meurs avant mon retour, je dirai que tu f es moqué de mes peines.— Allons, fort bien, tu parais reprendre tes esprits.

(1) Duc ad me , duc ad me, amenei-moi. Allusion au refrain de la chanson d'Amiens : Venez ici . venez ici, — 11 n'est pas bien étonnant qu'Amiens, qui est un homme de cour, n'entende pas le latin, ou le prenne pour du grec.

Stkevk^s.

(2) C'était . suivant Johnson , une expression proverbiale pour désigner les personne» d une haute naissance.

J. A. II

COMME VOI S L'AIMEZ

Je ?ais revenir te rejoindre à l'instant; mais tu es là couché à l'air qui est glacé. Viens , je veux te porter sous quelque abri , et tu ne mourras pas faute d'un repas, s'il est quelque être vivant dans ce désert Du courage, cher Adam !

(1U sortent.)

8CKXF. VII.

««■ AI)*!! PA>TM •■ LA Fo»4t.

Cm l*bl* terri.. Intreii LE VIEUX DUC et les SEI- GNEURS.

LE VIEUX DOC

Je pense qu'il est métamorphosé en bête; car je ne saurais le trouver en aucun Lieu sous la figure d'un homme.

PREMIER SEIGNEUR

Monseigneur, il n'y a qu'un instant qu'il est parti d'ici , où il était fort gai , et prenait beaucoup de plaisir à entendre chanter une chanson.

LE VIEUX DUC

Loi qui est tout composé de disseuances , s'il devient jamais musicien, il y aura certainement bientôt une grande discorde dans les sphères. Allez le chercher; dites-lui que je voudrais lui parler.

(BatwJequcj.) PREMIER SEIGNEUR.

Il m'en évite la peine en paraissant lui-même.

LE VIEUX DUC

Mais comment, monsieur, quelle vie menezvous donc maintenant , qu'il faille que vos pauvres amis vous fassent la cour et vous recherchent comme une belle dédaigneuse? — Mais vraiment vous paraissez tout joyeux.

JAQUES

Un fou ! un fou !... J'ai rencontré un fou dans la forêt, un fou en habit bigarré. O misérable monde ! Comme il est vrai que je vis en mangeant, j'ai rencontré un fou qui s'est couché sur la terre, et s'est chauffé au soleil , et qui a invectivé dame Fortune de la bonne façon , mais en bons termes et bien placés; et cependant un vrai fou qui en portait la livrée. — Bonjour, fou , lui ai-jc dit. —Non, monsieur, m'a-t-il répondu, ne m'appelez pas fou , jusqu'à ce que le ciel m'ait envoyé la fortune. Ensuite il a tiré un cadran de sa poche ,

I et après l'avoir regardé d'un œfl terne, ir a dit très sagement : • U est dix heures ; c'est ainsi , at-il continué , que nous pouvons voir comment va le monde : il n'y a qu'une heure qu'il n'en était que neuf, et dans une heure il en sera onze ; et ainsi d'heure en d'heure nous mûrissons , mûrissons ; et ensuite d'heure en heure nous pourrissons, pourrissons ; et là finit notre histoire. • Quand j'ai entendu ce fou bigarré moraliser ainsi sur le temps , mes poumons se sont mis à chanter comme le coq , à rire aux éclats . de voir des fous si profonds en morale ; et j'ai ri sans relâche pendant une heure entière à son cadran. O noble fou ! un digne fou ! Oh ! l'habit de fou est le seul que l'on, doive porter.

LE VIEUX DUC

Quel est donc ce fou î

JAQUES

O le digne fou ! un homme qui a été un courtisan ; il a dit que , sMes dames sont jeunes et belles, elles ont le don de le savoir; et dans sa ceneHc , qui est aussi sèche que les biscuits restés d'un voyage de long cours, il y a d'étranges cases farcies d'observations qu'il débite par parcelles. Oh ! si je pouvais être un fou ! J'aspire 1 porter l'habit des fous.

LE VIEUX DUC

Tu en auras un.

JAQUES

C'est le seul habit qui me convienne (1), pourvu, que vous arrachiez de votre cerveau la folle idée qui y est enracinée , que je suis sage. En outre, je veux avoir une liberté aussi étendue que le vent , et je veux souffler sur qui me plaira , car les fous ont ce privilège ; et ceux qui essuieront le plus de traits de ma folie, seront obligés de beaucoup rire : et pourquoi cela , monsieur? Le pourquoi est aussi uni que le chemin qui conduit à une église de paroisse. Celui qu'un fou pique par une sage invective, agit très sottement (fût-il piqué au vif) , s'il se montre sensible à la piqûre ; autrement, la folie de l'homme sage s'expose à être anatomisée par mille et mille allusions d'un fou. Investissez-moi de mon habit bigarré, donnez-moi la liberté de dire ce que je pense, et je vous jure que , si l'on veut prendre ma médecine patiemment , je purgerai à fond le corps impur, de ce monde infecté.

(I) h u my only SuU lignifie habit HrtquiH.

Page 1