ACTE II , SCÈNE VII
LE V1EIX DUC.
FI, malheareux , je vois bien ce que ta drais.
JAQUES
Eh , que diable voudriez-vous que je Tisse , que du bien (l)î
LE VIEUX DUC
Tu ferais, en gourmandant le péché , un péché des plus atroces; car toi-même tu as été un libertin aussi sensuel que l'aiguillon même de la brutalité, et tu voudrais aujourd'hui dégorger sur le monde entier tous les maux enracinés que tu as gagnés par la licence de ta jeunesse vagabonde et infectée à la source même de la con-
JAQUES
Quoi ! quel est celui qui , en censurant l'orgueil en général, peut être accusé d'en taxer quelqu'un en particulier? Ce vice ne coule-t-il pas gros comme les flots de la mer, jusqu'à ce que les vrais, les vrais moyens le refoulent? Quelle femme de la cité nommé -je, lorsque je dis qu'une femme de la cité porte sur ses indignes épaules la fortune des princes? Quelle est celle qui peut se présenter et dire que j'entends parler d'elle, lorsque telle qu'est cette femme, telle est sa voisine? Ou quel est l'homme, dans l'emploi le plus vil, qui ne décèle pas la folie dont je l'accuse, lorsque, pensant que j'ai voulu parler de lui, il répond que sa parure n'est point à mes dépens? Là donc ! comment donc? Eh bien! laissez-moi donc voir en quoi ma langue lui a fait du tort. Si elle lui a rendn justice , alors c'est lui qui s'est fait du tort lui-même ; s'il n'est pas dans le cas de l'imputation , alors ma satire s'envole comme une oie sauvage dans le vague des airs , sans être réclamée de personne. — Hais qui vient ici?
(Entra Orlando, Té fit M«.)
Laissez cela . et cessez de manger.
JAQUES
Quoi ! je n'ai pas encore commencé.
ORLANDO
Et tu ne commenceras pas avant que le besoin ait été satisfait.
JAQUES
De quelle espèce sort donc ce coq-là?
(1) tVkal , for a counter, would I do but good ?
LE VIEUX DUC
Est-ce la nécessité , jeune homme , qui te rend si audacieux? ou méprises-tu grossièrement les procédés honnêtes à tel point, que tu n'aies pas la plus légère idée de la civilité ordinaire ?
ORLANDO
Vous avez touché mon mal du premier abord. C'est le poignant aiguillon du plus extrême besoin, qui enlève à mon procédé les douces apparences de la civilité ; j'ai cependant été élevé dans l'intérieur du pays , et j'ai reçu quelque éducation. Mais laissez cela , vous dis-je : il meurt, celui de vous qui touchera à ce fruit avant que moi et mes besoins soient satisfaits.
JAQUES
Si vous ne voulez pas que l'on vous avec des raisons , alors il faut donc que j
LE VIEUX DUC
Que prétendez-vous? Votre douceur nous forcera à d'honnêtes procédés, auxquels toute votre force ne nous amènera jamais.
ORLANDO
Je suis prêt à mourir faute de nourriture , et je vous prie de m'en donner.
LE vieux DUC Asseyez-vous et mangez, et soyez le bien-venu à notre table.
ORLANDO
Parlez- vous si honnêtement? En ce cas, pardonnez-moi, je vous en conjure; j'ai cru qu'ici tout était sauvage : voilà ce qui m'a fait prendre cet abord dur et ce ton de commandement... Mais qui que vous soyez , qui dans ce désert inaccessible, sous l'ombre mélancolique de ces sombres feuillages , perdez négligemment les heures fugitives de la vie , si jamais vous vîtes des jours plus heureux , si jamais vous avez habité des lieux où le son des cloches vous invitât à vous rendre à l'église ; si jamais vous vous êtes assis à la table d'un mortel honnête et bienfaisant ; si vos yeux ont laissé couler une larme généreuse; si jamais enfin vous sûtes ce que c'est que de sentir la pitié , ce que c'est que d'en être l'objet , en ce cas, que la prière et la douceur soient mes seules armes et ma seule violence. Dans cet espoir, je rougis , et je cache mon épée.
le vieux duc.
Oui , n'en doutez pas , nous avons vu des jours plus heureux; le son des cloches sacrées nous a invités à l'église; nous nous sommes assis
COMME VOUS L'AIMEZ
I la table d'hommes vertueux et bicafaisans. Oui , nos yeux ont été mouillés des larmes sacrées de la pitié : ainsi asseyez-vous , dans les sentiinens paisibles de l'amitié ; disposez à votre gré de ce que nous pouvons avoir à offrir à vos bc-
ORIANDO.
Eh bien! abstenez-Tous donc encore un moment de toucher à vos mets, tandis que, comme la biche inquiète , je vais chercher mon faon pour lui donner à manger. II y a , à quelques pas d'ici , un pauvre vieillard qui s'est trainé , à pas inégaux, à ma suite, conduit par l'amitié pure; il est accablé de deux maux cruels, l'âge et la faim. Je ne goûterai de rien avant qu'il ait satisfait son
LE VIEUX DtlC.
Allez le chercher ; nous ne toucherons à rien avant votre retour.
ORLAKDO.
Je vous remercie ; que le ciel vous donne ses bénédictions , pour les secours que vous voulez bien nous procurer !
C« toit.)
LE VŒUX DUC
Tu vois que nous ne sommes pas seuls malheureux : ce vaste théâtre de l'univers offre de plus tristes spectacles que cette scène où nous jouons notre rôle.
JAQUES
Oui , le monde entier est un théâtre , et l'espèce humaine, hommes et femmes, sont de vrais acteurs ; ils ont leur entrée et leur sortie. Un homme, dans le cours de sa vie, joue différons rôles, et les actes de la pièce sont les sept âges. Dans le premier, c'est l'enfant, vagissant et inondant de ses flegmes les bras de sa nourrice. Ensuite l'écolier, toujours en pleurs, le visage frais comme le matin , et son peut sac à la main , rampe, comme le limaçon , lentement et à contre-cœur, jusqu'au seuil de l'école. Succède le jeune homme; il est amoureux ; on l'entend soupirer comme une fournaise ardente , en chantant une chanson plaintive qu'il a faite pour les yeux de sa maîtresse. Bientôt soldat , prodigue de jurcmens étranges , et le menton hérissé de moustaches comme un léopard, il est vif, jaloux sur le point d'honneur, inflammable et prompt à la querelle , cherchant cette vaine fumée, la réputation, jusque dans la bouche du canon. Après marche gravement l'homme de robe; son ventre rond et rebondi di-
gère un chapon succulent ; son œil est sévère; sa
barbe, coupée dans une forme particulière, en impose ; il abonde en vieilles sentences , en maximes vulgaires ; et c'est ainsi qu'il joue son rôle. Le sixième âge offre un maigre pantalon (lj en pantoufles, avec des lunettes sur le nez, et des poches sur le côté : les bas bien conservés de sa jeunesse se trouvent maintenant trop larges pour sa jambe rétrécie, qui flotte dans leurs vastes plis ; sa voix, jadis forte et mâle, aiguisée en fausset d'enfant, ne fait plus que siffler d'un ton aigre et grêle. Enfin le septième et dernier âge vient finir son histoire pleine d'étranges événemens; seconde enfance, état d'oubli profond, où l'homme se trouve sans dents , sans yeux , sans goût , sans rien de tout ce qu'il a possédé.
C Centre Orlaadoavee Adass.)
LE VIEUX DUC
Soyez le bien- venu ! Déposez votre vénérable fardeau , et qu'il prenne des afimens.
ORLAKDO.
Je vous remercie de tout mon cœur pour lui.
• ADAM
"Vous faites bien de remercier pour moi; car j'ai à peine la force de parler et de remercier pour
LE VIEUX DUC
Vous êtes reçus avec joie ; mangez : je ne vous troublerai point en ce moment par la plus petite question sur vos aventures. — Donnez-nous un peu de musique , cher cousin ; chantez :
(Oajo.ea.alr.)
River, touille les noire frimu :
Ta dent du moins est invisible , Et la morsure esl moins sensible Que nV.il l'oubli des cœurs ingrats.
L'amitié n'est que perfidie; L'amour n'est ni
Jusqu'à noire trépas.
Vive la solitude.
Loin de l'ingratitude !
Sévis , sévis , ciel rigoureux :
Durcis en fer la terre et l'onde , Ton aitaiote est moins profonde Que le sentiment douloureui Que cause la cruelle vue De notre amitié méconnue.
Restons, etc.
(i) Allusion au pantalon de la coniiklie seul qui Joue son rOle en pantoufles.
. te