ACTE 111, SCÈNE IL
('éclairer, homme borné, car ta es bien ignorant ! Dieu veuille te Cadre une incision qui t'ouvre l'intelligence !
COMH.
Monsieur, je ne suis qu'un simple journalier ; je gagne ce que je mange , je gagne ce que je porte; je ne dois de haine à personne; je n'envie le bonheur de personne ; je suis bien aise de la bonne fortune des autres , et content dans ma peine ; et mon plus grand orgueil est de voir mes brebis paître, et mes agneaux téter leurs mères.
Voilà encore un autre péché d'imbécile dont vous vous rendez coupable , en élevant ensemble les brebis et les béliers , et en vous offrant à gavotte vie par la copulation du bétail , en seronteusement les plaisirs du bélier qui a la sonnette au cou , et en prostituant la tendre brebis de douze mois à un vieux mouton impuissant, dont les ans ont couvert la téte de bosses , et qui n'est plus fait pour trouver un parti sortante. Si tu n'es pas damné pour cela , c'est que le diable lui-même ne veut plus de bergers; autrement, je ne vois pas comment tu pourrais échapper à l'enfer.
CORIN.
Voilà le jeune monsieur Gaoymède , le frère de ma nouvelle maltresse, qui vient ici.
( Batte Rosalinde avec u papier.)
ROSALINDE
Depuis l'Inde jusqu'à r Orient
Nul trésor n'égale RosalinaV :
San renom en tous lieux s'étend, El remplit huivers du nom do
Le cbef-d '«ovre le plus vanté ,
Les plus parfaites miniatures,
Ne «ont qoe de noires peintures,
Auprès des traits de sa beauté ;
Et rien n'est digne de mémoire Que le nom de RoMlindo et m gloire.
TOUCHSTONE.
Je vous rimerai comme cela , si vous voulez , pendant huit ans entiers, en exceptant cependant les heures du diner, du souper et du dormir : t'est précisément ainsi que riment les marchandes de beurre en allant au marché (1).
ROSALINDE
Retire-toi, sot.
fi) Ce sont les vers cités . ttaru pedê in uno.
TOUaiSTONE.
Seulement un essai.
Si un cerf veut une biche,
Qu'il coure après Rosalinde.
Si la châtie court après un amant,
Roulinde en fera tout autant.
Les habits d'hiver doivent être doublés.
De mtme la mince Rosalinde.
Puis Toiturpr «tec Bosalindc.
La douée noix a one écorce arrière :
Cette noix-U , c'est Rosalinde.
Celui qui vent trouver la pins belle rose ,
Ce sont là de méchans vers, et d'une mauvaise allure. Pourquoi vous empoisonner de pareille poésie?
ROSALINDE
Tais-toi , sot , je les ai trouvés sur un arbre .
TOfCHSTONE.
Eh bien ! c'est un arbre qui produit de mauvais fruits.
ROSALINDE
Je veux l'enter sur toi , et il en produira de plus mauvais encore. Et alors il sera enté sur un indiscret , qui prétend se mêler de tout (1), et alors ce sera le fruit le plus précoce du pays; car tu seras pourri avant d'être à moitié mûr. C'est là le sort d'un homme qui veut se mêler de ce qui ne le concerne point.
TOUCHSTONE.
Vous avez prononcé ; mais si vous avez bien on mal jugé , que la forêt en décide.
( Rutre «lie, arec on écrii.) ROSALINDE.
Paixl voilà ma sœur qui vient lisant un papier : tiens-toi à l'écart
« Pourquoi ce désert serait-il silencieux ? Se- » rait-ce parce qu'il n'est pas habité ? N'importe ; » je suspendrai à chaque arbre des langues qui » parleront le langage des cités. Les unes diront
• combien la courte vie de l'homme finit rapiden ment les erreurs de son pèlerinage , que l'es- » pace d'une palme embrasse la somme de sa duo rée ; d'autres montreront tous les sermens violés
• entre les cœurs de deux amis ; mais sur les plus
• beaux rameaux , ou à la fin de chaque sentence, » j'écrirai le nom de Rosalinde, et j'enseignerai
fi) Équivoque sur les mots meidltr et medlar, dont le premier ligntlie entremetteur, et l'autre un néflier.
COMME VOUS L'AIMEZ
• à tous cent qui liront mes vers, que le ciel , » voulant montrer en elle l'abrégé de toutes les » perfections des anges , chargea la nature de ras- » sembler toutes les grâces dans un seul objet ; » qu'aussitôt la nature forma les joues de rose » d'Hélène , mais sans son cœur ; la majesté de » Cléopâtre , toutes les beautés d'Atalante, et la » modestie de la triste Lucrèce. C'est ainsi que » le cooseil des dieux décida que Rosalinde serait » formée de plusieurs belles ; et que de plusieurs » visages, de plusieurs yeux et de plusieurs cœurs, » elle n'en aurait que les traits d'élite. Le ciel a » voulu qu'elle eût tous ces dons , et que moi , je » vive et meure son esclave (1). »
ROSALINDE
O bon Jupiter ! — Comment avez-vous pu fatiguer vos paroissiens d'une si ennuyeuse homélie d'amour, sans jamais crier : Prenez patience, bon peuple!
Eh î vous êtes là , espions? Berger, retirez-vous un peu ; et vous, Touchstone, suivez-le.
Allons , berger, faisons une retraite honorable : si nous n'emportons pas tout le butin , nous en
( Coriii et CÉLIE.
As-tu entendu ces vers?
ROSALINDE
Oh ! oui , je les ai entendus, et encore davantage ; car quelques-uns d'eux avaient plus de pieds que les vers n'en doivent porter.
CÉLIE
Cela est égal ; les pieds pouvaient porter les
ROSALINDE
Oui ; mais les pieds étaient boiteux, et ne pouvaient se soutenir eux-mêmes sans le vers, et voilà pourquoi
Mais as-tu entendu , sans étonnement , comment ton nom se trouvait gravé sur ces arbres ?
ROSALINDE
J'étais plus qu'à moitié revenue de ma surprise avant que tu vinsses ; car vois ce que j'ai trouvé sur un palmier : je n'ai jamais été tant ri-
(1) Ceci est eo trente vert dam l'original.
méc depuis la métempsycose de Pythagore ; temps auquel j'étais un rat (1) d'Irlande; ce dont je me souviens à peine.
Devineriez-voos qui a fait cela ?
ROSALINDE
Est-ce un homme ?
CÉUE.
Un homme ayant à son cou une chaîne que vous portâtes autrefois. Vous changez de couleur !
ROSALINDE
Qui ? je t'en prie.
CÉLIE
O Seigneur ! Seigneur I II est bien difficile que des amis se rencontrent; mais les montagnes peuvent être déplacées par des tremblemens de terre , et se rencontrer.
ROSALINDE
Mais, de grâce, qui est-ce?
Est-il possible ?
ROSALINDE
Je t'en prie avec instance, dis-moi qui c'est.
O merveille , merveille , et la plus grande merveille, et encore merveille, et merveille au-dessus de toute expression , ne me fais pas rougir !
ROSALINDE
Penses-tu , quoique je sois caparaçonnée comme un homme, que j'aie le sang-froid d'un homme? Une minute de délai de plus pour moi, est un voyage dans la mer du Sud. Je t'en prie , dis-moi qui c'est. Promptement, et parle vite. Je voudrais que tu fusses bègue, afin que le nom de cet homme caché pût échapper de ta bouche malgré toi , comme le vin sort d'une bouteille dont le cou est éttoit : trop à la fois ou rien du tout Ote , je te prie , le sceau qui est sur ta bouche , pour que je paisse aspirer ton secret.
CÉLDX.
Tu te sens donc capable d'engloutir un homme tout entier?
HOSALINDE-
Est-il formé de la main de Dieu ? Quelle es-
(1) En Irlande on croyait tuer les rata avec a ne sorte de charme en tws ; d'où l'expression rimer quelqu'un à mort. Cela pourrait se dire d'un i saline les lecteurs de ses <