ACTE IV, SCÈNE ï
(Iliort.)
JAQUES
Allons, que Dieu soit ave< parlez en vers blancs t
ROSALINDE
Adieu, monsieur le voyageur; songez à grasseyer et à être bizarrement vêtu ; dépréciez toutes les belles productions de votre pays natal ; haïssez votre propre existence, et grondez presque le Créateur de vous avoir fait ce que vous êtes; autrement, j'aurai de la peine à croire que vous ayez vojagé, même dans une gondole (1). — Quoi, vous arrivez à présent , Orlando? Où avez-vous été tout ce temps? Vous, un amoureux? Lorsqu'il vous arrivera de me jouer encore un semblable tour, ne vous présentez jamais devant moi.
ORLANDO
Ma belle Rosalinde, j'arrive à une heure près de ma parole.
ROSALINDE
En amour manquer d'une heure à sa parole ! Qu'un homme divise une minute en mille parties, et qu'en affaire d'amour il ne manque à sa parole qu'une partie de la millième partie d'une minute, je soutiendrai alors que Cupidon Ta seulement frappé sur l'épaule ; mais au cœur, pas du tout.
ORLANDO
Pardon , chère Rosalinde.
ROSAUXDE.
Non , point de pardon ; puisque vous êtes si lent , ne vous offrez plus à ma vue; j'aimerais autant être courtisée par un limaçon.
ORLANDO
Par un limaçon !
ROSALrNDE.
Oui , par un limaçon ; car s'il vient lentement, c'est qu'il traîne sa maison sur son dos : meilleur douaire, à mon avis, que vous n'en puissiez assi- • à une femme ; d'ailleurs , il porte sa destinée lui.
(1) C'est-a-dire que vous ayez été à Venue , était le séjour de la licence en tout genre. Le* jeunes Anglais allaient y ruiner leur fortune . y corrompre leurs moeurs, et perdre quelquefois leur religion. Cette mode des voyages était regardée, par les sés, comme la principale cause de 1
la corruption des Anglais; et les poètes en avaient fait l'objet de leurs
Johnson.
Quoi? des cornes, dont les hommes tels que vous sont charmés d'être redevables à leurs femmes; mais le limaçon vient armé dès le premier abord ; et par là il prévient toute médisance sur le compte de sa femme.
ORLANDO
La vertu n'est pas faiseuse de cornes , et nia
Venise était alors ce qu'est aujourd'hui Paris; et naviguer dans une gondole équivalait à monter dans un vb-à-vfo. Mistrkss Griffith.
ROSALINDE
Et je suis votre Rosalinde ?
CÉLIE
Il lui pUît de vous appeler ainsi ; mais il a une Rosalinde dont les yeux sont plus doux que les vôtres.
ROSALINDE
Allons, faites-moi l'amour, faites-moi l'amour, car je suis maintenant dans mon humeur des dimanches, et assez disposée à consentir à tout. Que me diriez-vous à présent, si j'étais vraiment votre vraie Rosalinde?
ORLANDO
Je voudrais vous donner un baiser, avant de
ROSALINDE
Non, vous feriez mieux de parler d'abord , et ensuite, lorsque vous vous trouverez embarrassé, faute de matière, vous pourrez alors profiter de cette occasion pour donner un baiser. On voit tous les jours de très bons orateurs cracher et se moucher lorsqu'ils perdent le fil de leur discours. Quant anx amoureux , lorsqu'ils ne savent plus que dire, le meilleur expédient pour eux, Dieu veuille nous en prévenir! c'est d'embrasser.
ORLANDO
Et si le baiser est refusé, que faire alors?
ROSALINDE
En ce cas, vous êtes forcé de recourir aux prières , et alors commence ut
ORLANDO
Qui pourrait rester court en maîtresse chérie?
tresse ; autrement , j'aurais plus ma vertu que de mon esprit.
COMME VOUS L'AIMEZ
ORLANDO
Comment tronvoz-vous mon
ROSALINDE
Il a assez d'éclat, mais il ne tous va pas. — Ne suis-je pas votre Rosalinde?
ORLANDO
J'ai quelque plaisir à dire que tous l'êtes, parce que je voudrais parler d'elle.
Eh bien, je vous dis, en sa personne, que je ne veux point de vous.
ORLANDO
Alors il faut que je meure en personne.
ROSALINDE
Non, vraiment, mourez par procuration: le pauvre monde est presque âgé de six mille ans, et pendant tout ce temps, il n'y a jamais eu un homme qui soit mort en personne; pour cause d'amour , s'entend. Troîlus eut la tête brisée par une massue grecque , et cependant il avait fait tout ce qu'il avait pu auparavant pour mourir d'amour, et il est un des principaux modèles des amoureux. Léandrc, sans l'accident d'une très chaude nuit d'été , aurait encore vécu plusieurs belles années , et même fort agréablement, quand même Héro se fût faite religieuse ; car sachez , aimable jeune homme f que Léandre ne roulait que se baigner dans l'Hellespont , mais qu'il y fut surpris par une crampe , et s'y noya ; et les sots historiens de ce siècle dirent que c'était pour Héro de Sestos. Hais tout cela n'est que mensonge. Il est bien vrai que les hommes moururent dans tous les temps, et que les vers les ont toujours mangés; mais jamais ils ne sont morts d'amour.
ORLANDO
Je ne voudrais pas que ma vraie Rosalinde eût cette façon de penser; car je proteste qu'un seul de ses regards sévères serait capable de me faire
ROSAUNDE.
Je jure par cette main, qu'un tel regard de Rosalinde ne ferait pas mourir une mouche. Mais allons; je veux être maintenant Totre Rosalinde, Totre Rosalinde plus complaisante : demandezn ce que tous voudrez, et je vous Yt
Eh bien, Rosalinde, aimez-moi.
ROSAI.rNDE.
Oui, en vérité, je le veux bien; les v les samedis, et tous les jours.
ORLANDO
l'avoir?
Oui, et vingt comme vous.
ORLANDO
Que dis-tu?
ROSALrNDE.
N'êtes-vous pas bon?
ORLANDO
Je m'en flatte.
ROSALINDE
Eh bien, peut-on trop désirer d'une bonne chose?— Allons, ma sœur, vous serez le prêtre, et vous nous marierez. — Donnez-moi ' Orlando. — Qu'en dites-vous, sœur?
ORLANDO
Mariez-nous, je tous prie.
Je ne saurais dire les paroles.
Il faut que vous commenciez ainsi : — Voulcztous , Orlando. ... —
CÉLIE
— Allons : — Voulez-vous, Orlando, prendre cette Rosalinde pour votte épouse?
ORLANDO
Oui.
ROSALINDE
Oui; mais quand?
ORLANDO
Tout à l'heure ; aussitôt qu'elle pourra nous marier.
Alors, il faut que vous disiez : Je te preod>, Rosalinde, pour épouse.
ORLANDO
Rosalinde, je te prends pour épouse.
ROSALINDE
Je pourrais vous demander vos pouvoirs; mais passons. — Je te prends, Orlando, pour mon mari. Je suis une fille qui devance le prêtre, et la pensée d'une femme devance toujours ses
ORLANDO
Ainsi font tontes les pensées; <