ACTE IIÏ, SCÈNE H
Mon ami est mort! Vous le voulez; c'en est fait. — Nais elle, laissez-la vivre.
OTHELLO
L'exterminer, l'hypocrite ! l'infâme ! oh ! l'exterminer! l'exterminer! Viens, suis-moi; je veux seul avec toi inventer quelque genre de mort soudaine pour cette infernale beauté. De ce moment,
JAGO
dévoué pour jamais.
SCÈÏVE IV.
B*IC» Ll C«ATW»P.
DESDEMONA « ÉMILIA m* ta BOUFFON
où est le lieutenant Cassioî
LE BOUFFON
Je n'ose pas dire qu'il se repose quelque part (1).
LE BOUFFON
Cest un soldat ; et pour moi dire qu'un soldat se repose, c'est le poignarder.
DESDEMONA
Allons donc! oùloge-t-jl?
LE BOUFFON
Vous dire où il loge, c'est vous dire par où je
DESDEMONA
Peut-on rien comprendre de tout ceci?
LE BOUFFON
Je ne sais pas où il loge; et pour moi , supposer un logement et dire : — Il loge ici ou là , ce serait mentir par la gorge,
DESDEMONA
Pouvez-vous l'aller chercher, et vous éclairer de ce qu'on vous dira?
(t) Letoarneur a omis la presque totalité de cette conversation entre Desdemona et le bouffon. Celui-ci joue tans cesse sur les mou to lie (être, être couché) et co lit ( mentir ). Sbakspeare , comme on le verra , affectionnait
LE BOUFFON
Je catéchiserai le monde pour lui , c'est-à-dire je ferai des questions et j'y ferai répondre.
DESDEMONA
Cherchez-le, dites-lui de venir ; annoncez-lui que j'ai touché mon seigneur en sa faveur, et que j'espère que tout ira bien.
LE BOUFFON
Faire ceci est à la mesure de l'esprit d'un homme , c'est pourquoi je tenterai de le faire.
(Il tort.)
Où aurai-jc perdu ce mouchoir, Émilia?
ÉMILIA
Je ne sais, madame.
Croyez-moi , j'aimerais mieux avoir perdu ma bourse pleine de cruzades (1). Et si mon noble More n'avait pas l'anic aussi belle , et bien au dessus de la bassesse des ames jalouses, il y en aurait assez pour lui faire naître d'odieux soupçons.
ÉMILIA
Il n'est donc pas jaloux?
DESDEMONA
Qui, lui? Je crois que le soleil sous lequel il est né aura purgé son sang de ces noires humeurs.
Regardez, le voilà qui s'avance.
Je ne le quitte plus qu'il ne m'ait accordé le rappel de Cassio.
(EmréOlheUo.)
Eh bien ! seigneur, comment vous trouvez-vous ?
OTHELLO
Bien, ma digne épouse, (a part.) Oh que de peine à dissimuler ! — Comment vous portez-vous, Desdemona?
ÎA.
OTHELLO
Donnez-moi votre main. Cette main est bien sensible, madame.
Elle n'a point encore épsouvé les atteintes de l'âge, ni des peines.
(I) Monnaie de Portugal, qui valait environ nota
OTHELLO
OTHELLO
Ceci dénote une complexion féconde et un cœur prodigue. — Brûlante, brûlante et moelleuse ! — Cette main me dit que vous avez besoin de retraite, de moins de liberté, déjeunes, de privations et de peu d'exercice ; car il y a ici un malin génie, plein de jeunesse et de (eu, qui souvent se mutine: voilà une bonne main , une main bien franche!
DESDEMONA
Oh ! vous pouvez bien le dire avec vérité ; car ce fut cette main qui donna mon cœur.
OTHELLO
Une main libérale ! Autrefois le cœur donnait la main ; mais dans notre blason moderne, on donne la main et plus le cœur (1).
DESDEMONA
Je ne connais point cette distinction ; revenons
OTHELLO
Quelle promesse, ma belle?
J'ai envoyé dire à Cassio de venir vous parler.
OTHELLO
J'ai dans la tête une humeur opiniâtre qui m'importune; prêtez-moi votre mouchoir.
DESDEMONA
Le voilà, seigneur.
OTHELLO
Celui que je vous ai donné.
(I) Mot i mot. notre blason moderne e$l de* maint . «on dét cœur». C'est une allusion satirique au temps. Jacques 1*' fut à peine monté sur le trône qu'il créa la nouvelle dignité de baronnet pour de l'argent. Entre autres prérogatives . il fut permis aux familles d'ajouter à leurs armes uoe main de gueules sur un écusson d'argent. Shakspeare fait allusion à cette création bursale, et donne à entendre que plusieurs de ces baronnets avaient des mains . mate n'avaient point de cœur, c'est à dire de l'argent pour acheter le titre , et nul mérite pour obtenir l'honneur. Mais la plus grande adresse du poète, c'est d'avoir fait dans cette allusion un compliment à son ancienne protectrice la reine Elisabeth.
Le prétexte dont se servit Jacques I*rpour se procurer de l'argent par cette création , était la réduction de la province d'Ulster et des autres parties de l'Irlande , expédition dont il voulait perpétuer la mémoire , en faisant insérer cette addition dans ses armoiries. Elisabeth avait tenu une conduite bien opposée. Elle conférait les dignités à ceux qui avaient employé . non pas leur or, mais leur fer à son service. Il était asscs ordinaire aux poètes dramatiques de ce temps-là de lancer des traits de satire sur l'ignominie du règne de Jacques I".
Wahbcktoh.
Je ne l'ai point sur mot.
OTHELLO
Non?
DESDEMONA
Non, en vérité, seigneur.
OTHELLO
Vous avez tort. Ce mouchoir, une Égyptienne le donna jadis à ma mère. C'était une magicienne dont l'art allait presque jusqu'à lire dans les pensées. Elle lui promit que , tant qu'elle le conserverait, elle serait toujours aimable aux yeux de mon père, et seule maîtresse de son cœur; mais que, si elle avait le malheur de le perdre ou de le donner, à l'instant mon père ne verrait plus en elle qu'un objet d'aversion , et livrerait son humeur volage à de nouvelles amours. Ma mère en mourant m'en fit don, et me recommanda, quand ma destinée me donnerait une épouse, de lui en faire présent. Je l'ai fait; et prenez-en bien soin. Conservez-le aussi précieusement que la tendre prunelle de votre œil. Le perdre ou le donner, serait un revers au dessus de tous les malheurs.
DESDEMONA
Est-U possible?
OTHELLO
Rien n'est plus vrai. — Une vertu magique réside dans ce tissu. Une prêtresse, qui deux cent» fois avait vu le soleil achever le cercle de l'année, en ourdit la trame dans les accès de ses fureurs prophétiques; les vers qui en filèrent la soie étaient enchantés, et le réseau fut teint dans te sang de jeunes vierges.
En vérité ! dites-vous la vérité?
OTHELLO
Rien n'est plus vrai. Ainsi songez à le bien conserver.
DESDEMONA
Ah ! plût au ciel que je ne l'eusse jamais ru !
OTHELLO
Comment, et pour quelle raison ?
DESDEMONA
Pourquoi me parlez-vous d'un ton si brusque, si emporté ?
OTHELLO
Est-il perdu? Est-il sorti de vos mains? Parie ne l'avez-vous pins ?
DESDEMONA
Grand Dieu I
OTHELLO
DESDEMONA
Il n'est pas perdu ; mais quoi , quand il le serait?
ACTE III, SCENE IV. M affamés, et nous une proie que leur passion dévore. Sont-ils rassasiés par la jouissance, Us nous repoussent avec dégoût — On ouvre ! C'est Cas-
Ah!
DESDEMONA
Je vous dis qu'il n'est pas perdu.
Oui , seigneur, je peux tous te montrer ; nuis en ce moment non, je n'en ai pas l'idée. C'est une ruse de votre part pour me faire perdre de vue ma Je vous conjure ,
OTHELLO
Trouvez-moi le mouchoir; j'augure mal...
DESDEMONA
Allons, cédez, vousn<
le mouchoir!
DESDEMONA
De grâce, parlez-moi de Cassio.
OTHELLO
Le mouchoir !
Un homme qui toute sa vie attacha sa fortune a votre amitié, qui partagea tous vos dangers.
Le mouchoir!
DESDEMONA
En tenté, vous méritez des reproches.
sio et mon mari.
JAGO
Vous n'avez que ce moyen : il n'y a qu'eue qui puisse l'obtenir. Et voyez le bonheur! Allez l'a-
DESDEMONA
Qu'y a-t-il, Cassio? Quel nouveau sujet vous amène?
CASSIO
je vous en conjure, que par vos généreux secours je reprenne mon existence et ma place dans l'amitié d'un chef que j'honore, a qui mon corar est dévoué. Je ne voudrais pas essuyer les délais. Si mon offense est si mortelle que ni mes chagrins actuels, ni mes services passés, ni ceux que je m'impose pour l'avenir, ne puissent racheter son ami- ■ lié, savoir du moins mon sort est une grâce qui m'est due. Alors, embrassant cette dure nécessité, j'irai me jeter dans quelque autre route à la merci de la fortune.
DESDEMONA
Hélas! trop honnête Cassio, son arae n'est point à l'unisson de mes prières. Mon époux n'est plus mon Othello! Et il serait méconnaissable pour moi, si ses traits étaient aussi changés que l'est son humeur. Tous les esprits du ciel me soient propices, comme il est vrai que j'ai parlé pour vous de mon mieux , et que je suis restée en butte à sa colère pour m'étre expliquée librement ! Il vous faut patienter quelque temps : ce que je puis, je le ferai ; et je veux tenter pour vous plus que je n'oserais pour moi-même. Que cette ,— -
Cet homme n'est-il pas jaloux ?
DESDEMONA
Je ne l'avais encore jamais vu de cette humeur. Sûrement il y a dans ce mouchoir quelque chose d'exu-aordinaire : je suis bien malheureuse de l'a-
JAGO
Le général est-il irrité?
Il ne fait que de sortir, et certes dans une agi-
ÉMILtA.
Ce n'est pas une année ou deux qui nous montrent le cœur d'un homme : d'abord ils sont comme
JAGO
Peut-il être irrité? J'ai vu le canon faire ses soldats en l'air, et venir comme nn démon emporter son frère sur lequel posait son bras.... Lui
irrité! Il faut qu'un sujet bien grave Je veux
aller le trouver : la cause n'est pas légère, s*fl est irrité.
OTHELLO
DESDEMONA
Allez-y, je tous prie. (Ugoton ) Sûrement des nouvelles importantes arrivées de Venise auront troublé la sérénité de son ame, ou quelque complot tramé sourdement dans l'île, et dont il aura éventé le secret. Et dans cescas l'humeur des hommes ne s'attache pas au grand objet qui en est la cause; elle se répand sur les inférieurs, et se prend à tout ce qu'elle rencontre ; et voilà comme nous sommes : que nous ayons un doigt qui souffre, il communique à tous nos sens pleins de santé un sentiment de douleur et de peine. Car enfin nous devons penser que les hommes ne sont pas des dieux. Nous ne devons pas toujours nous attendre à ces soins, ces prévenances qui font le charme du jour des noces. Accablez-moi de reproches, Étnilia; injuste que j'étais, sur de fausses idées , je lui faisais la guerre de son manque d'yards ; mais je reconnais maintenant que j'abumon jugement, et que je l'accusais à tort
Je prie le ciel que ce soit comme vous le croyez, quelque affaire d'état, et non aucune idée, aucun levain de jalousie qui Faigrisse contre vous.
DESDEMONA
Hélas, le malheureux jour! — Jamais je ne lui en donnai sujet.
Mais les coeurs jaloux ne se satisferont pas de cette réponse : il ne faut pas toujours un motif à leurs soupçons; mais Us sont jaloux, parce qu'ils sont jaloux. La jalousie est un monstre qui se forme seul , et se produit de lui-
Ciel, écarte ce
d'Othello.
du
ÉMIIIA.
Le ciel vous exauce ! madame,
DESDEMONA
Je veux l'aller chercher. Cassio, promenez-vous sur la place. Si je le trouve disposé, je lui rappellerai votre demande, et je ferai mon dernier effort pour en obtenir le succès.
CASSIO
Je rends grâce à votre seigneurie.
(Entre Bianca.)
BIANCA
Ah ! Dieu vous garde, cher Cassio
CASSIO
Vous ici! Quel sujet vous amène? Comment vous portez-vous, mon aimable Bianca? D'honneur , ma chère, j'allais de ce pas chez vous.
BIANCA
Et moi , j'allais aussi chez vous , Cassio. Comment! me fuir une semaine entière, sept jours et sept nuits, huit fois vingt nouvelles heures. Et les heures de l'absence des amans sont cent fois plus lentes que les heures des cadrans. Oh! que d'ennuis à les compter.
CASSIO
Excusez-moi , Bianca : tout ce temps j'ai eu le coeur oppressé de pensées accablantes , mais il en viendra un plus heureux où j'effacerai le souvenir de cette longue suite d'absences. Chère Bianca
(Il hi donne le mouchoir de Dwdemon», ), imiteZ-moi œ
dessin.
BIANCA
Oh, Cassio, d'où tenez-vous ce mouchoir? C'est !c don de quelque nouvelle conquête. Ah! je devine la cause d'une absence que j'ai trop sentie. En étes-vous là? Fort bien.
CASSIO
Allez, femme, rejetez vos vils soupçons au démon qui vous les a soufflés. Vous êtes jalouse maintenant? Vous croyez voir un gage de quelque maîtresse pour me rappeler son souvenir? Non, en bonne foi, Bianca.
BIANCA
Mais à qui appartient-il?
CASSIO
Je n'en sais rien encore. Je l'ai trouvé dans ma chambre; l'ouvrage m'en plaît fort; avant qu'on le redemande, ce qui ne peut manquer d'arriver, je voudrais en avoir le dessin. Prenez-le, copiezen la broderie, et laissez-moi pour ce moment
BIANCA
Vous laisser , et pourquoi?
CASSIO
J'attends ici le général, et je n'ai pas envie, comme ce ne serait pas une recommandation ] moi , qu'il me trouve accosté d'une femme.
BIANCA
Et pourquoi, s'il vous plaît?
CASSIO
Ce n'est pas què je ne