‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 48 sur 689 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

hommes, puisque l'amitié suscite un pareil outrage.

(Jago reut »ortlr.)

OTHELLO

Non, demeure. — Tu demis êire honnête !

JAGO

Je devrais être sage, car la probité est une insensée qui travaille pour des ingrats.

OTHELLO

Par l'univers! je crois que ma femme est vertueuse, et je crois qu'elle ne l'est pas ; je crois que tu es honnête , et je crois que tu ne l'es pas. Je veux avoir quelque preuve. — Son image , qui offrait à ma pensée les traits et la fraîcheur d'un ange, je la vois maintenant défigurée, noire comme mon visage. S'il est des lacets , des poignards; s'il est des vapeurs empestées, des poisons on des flammes, je ne souffrirai pas. . . Je voudrais me satisfaire...

JAGO

Je vois , seigneur, que votre passion vous dévore : je me repens de vous avoir mis sur ces funestes idées. Vous voudriez vous satisfaire?

OTHELLO

Je le voudrais. Oui , je le veux.

Et vous le pouvez ; mais de quelle manière, comment voulez-vous être satisfait, monseigneur ? Voudriez-voos être le témoin... et d'un œil insensible arrêté sur elle, la regarder dans l'atti tude du crime ? OTHELLO.

Mort et damnation ! oh!

JAGO

Ce serait, je crois, une tâche bien pénible, que de les amener à vous offrir cet aspect. Oh, je vous permets de les plonger dans l'enfer, si jamais d'autres yeux que les leurs tombent sur le lit qui les recèle dans les bras l'un de l'autre. Quoi donc? Comment? que dirai-je? Le moyen de vous satisfaire? Il vous est impossible de voir... fussent-ils aussi ardens que les singes et les loups, et assoupis dans tous leurs sens, comme la démence abrutie encore par l'ivresse (1). Mais cependant, si l'accusation appuyée sur des indices violens, si des circonstances qui mènent jusqu'à la porte de la vérité suffisent à vous satisfaire, vous pouvez être

(1) La traduction s'éloigne ici grandement du texte , dont les expressions sont fort libres.

OTHKIXO.

OTHELLO

Donne-moi une preuve vivante qu'elle est déloyale.

Je n'aime pas ce rôle; mais puisque, entraîné comme un idiot par mon zèle et mon honnêteté , je me suis avancé si loin dans cette affaire, je poursuivrai. La nuit dernière j'étais couché près de Cassio, et tourmenté d'une violente douleur de dents, je ne pus m'endormir Il est des hommes dont l'ame est si infidèle, que dans leurs songes ils révèlent l'histoire de la journée; Cassio a ce défaut. Dans son sommeil, je l'entendis qui murmurait : Tendre Desdemona, soyons circonspects, cachons avec soin nos amours ! Et alors, seigneur, il saisit ma main, et en la serrant il s'écrie: O douce créature!— Et soudain s'emparant de mes lèvres, il y imprime des baisers de 11 a m rue, il aspire mon souffle, il redouble et soupire, et : O fatale destinée, dit-il, qui fa donnée au More!

Oht monstrueux, monstrueux)

JAGO

Ce n'était qu'un songe.

OTHELLO

Mais ce songe révèle l'action qui Ta précédé. C'est une violente présomption, quoique ce ne soit qu'un songe.

JAGO

d'autres indi-

OTHELLO

Je la mettrai en pièces.

JAGO

Non. Attendez, nous ne voyons rien de sûr encore ; fl se peut encore qu'elle soit innocente. — Dites-moi seulement ; n'avez-vous jamais vu un mouchoir brodé de fleurs, dans les mains de votre épouse?

Je lui en ai donné un pareil ; ce fut mon premier présent.

JAGO

Je ne sais pas cela; mais avec un pareil mouchoir, et j'en suis sûr, semblable en tout a celui qu'avait votre épouse, j'ai vu aujourd'hui Cassio ijer son visage.

OTHELLO

Si c'est celui-là....

JAGO

Si c'est celui-là, ou tout autre qui fut a elle, c'est un nouvel indice qui, joint aux autres, dé- {X)se contre elle.

OTHELLO

Oh ! que le misérable n'a-t-il mille vies à perdre ( une seule, une seule est trop chétive pour ma vengeance! Je vois maintenant qu'il est temps. — Regarde-moi , Jago ; vois comme d'un souffle je me délivre de mon fol amour, je l'exhale dans les airs ; il est évanoui. — Lève-toi, noire vengeance, sors de ton antre fatal! Fuis, amour, cède à la haine, cède à ce tyran le trône de mon cœur ! Enfle-toi, ô mon sein; car tu es plein du poison des vipères.

JAGO

OTHELLO

Oh! du sang! du sang! du sang!

Calmez-vous, vous dis-je ; votre ame peut-être pourrait changer.

OTHELLO

Comme le Pont-Euxin dont les courans glacés et le cours indépendant ne ressentent jamais l'action du reflux, et vont sans relâche vers la Propontide et l'Hellespont ; ainsi mes sanglantes pensées, dans leur cours violent, ne regarderont jamais en arrière , jamais elles ne reflueront vers le faible amour jusqu'à ce qu'une vaste et profonde vengeance les engloutisse. — Maintenant par cette voûte immuable du ciel (il t^nonin».), j'engage ici ma parole par un vœu sacré.

JAGO

Ne vous levez pas encore. ( n *• met mmi k genou.) Soyez témoins, vous, flambeaux toujours brûlans sur nos têtes; vous, élémens qui nous enfermez de toutes parts, soyez témoins qu'ici Jago dévoue son génie , son bras et son cœur au service d'Othello outragé. Qu'il commande , et quelque sanglans que soient ses ordres, j'obéis — malgré mes

OTHELLO

C'est en l'acceptant de bon cœur que je te re« mercie de ton zèle , et non par de vaines paroles ; je veux l'employer à l'instant : qu'avant trois jours je t'entende dire que Cassio n'est plus en vie.

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