ACTE I, SCÈNE II
de son amour ceux qui survivent ; et que ceux que je conduis à leur dernière demeure reçoivent leur sépulture parmi les tombeaux de leurs ancêtres. Enfin c'est à ce terme que les Goths m'ont permis de renfermer mon épée dans le fourreau. — Mais Titus, père ingrat et trop insouciant pour les tiens, pourquoi laisses-tu tes en fans si long-temps sans sépulture , errer sur la redoutable rive du Styxî Ouvrez le passage et allons les déposer près de leurs frères. ( On ouvre la tombe. ) O vous , je vous salue dans le silence qui convient aux morts. Dormez en paix , victimes immolées dans les guerres de votre patrie. O asile sacré , qui renfermes toute ma joie , paisible retraite de la vertu et de l'honneur, combien de mes enfans as-tu accumulés dans ton sein, et que tu ne me
Cédez-nous le plus illustre des Goths, pour couper ses membres , les entasser dans un bûcher et les brûler en sacrifice aux mânes des frères (1), devant cette tombe où reposent leurs ossemens; afin que leurs ombres ne soient pas errantes et mécontentes , et que nous-mêmes nous ne soyons pas obsédés sur la terre par d'effrayantes apparitions.
TITUS
Je vous donne celui-ci , le plus noble des prisonniers qui survivent , le fils aîné de cette malheureuse reine.
TAMORA
Arrêtez, Romains! — Généreux conquérant , victorieux Titus , prends pitié des larmes que je verse, des larmes d'une mère soufl*rante pour son fils; et si jamais tes enfans te furent chers, ah! songe que mon fils n'est pas moins cher à sa mère. N'est-ce pas assez que uous soyons conduits à Rome pour orner ton triomphe et ton retour, captifs traînés sur tes pas et enchaînés au joug romain? Faut-il eucoiv que mes fils soient égorgés dans vos rues, jwur avoir vaillamment défendu la cause de leur pajsî Oh ! si ce fut en toi un pieux zèle et un devoir de combattre pour ton souverain et pour ta patrie, le même zèle est en eux également innocent. Androoicus, ne souille point de sang ta tombe. Veux-tu te rapprocher de la nature des dieux? Tu le feras en imitant leur clémence : la douce pitié est le symbole de la
U'i fil mânes frairutn.
vraie grandeur. Noble et magnanime Titus, «îpar gne le premier *né de mes fils.
TITUS
Modérez-vous, madame, et pardonnez - moi. Ceux que vous voyez autour de moi , vivans ou morts, sont leurs frères, et leur piété demande un sacrifice pour leurs frères immolés. Votre fil» est marqué pour être la victime : il faut qu'il meure pour apaiser leurs ombres gémissantes.
Ll'ClUS.
Qu'on l'emmène , et qu'on allume à l'instant le bûcher ; et coupons ses membres avec nos épées, jusqu'à ce qu'ils soient entièrement consumés.
(Muna.. M.rc»., Q.iot.i ci Ud**, w««t .tn AUrto.) TAMORA.
O piété cruelle et impie!
CHIRON
Jamais la Scythie fut-elle à moitié aussi barbare?
DÉMÉTRIUS
Ne compare point la Scythie à l'ambitieuse Rome. Alarbus va reposer en paix, et nous, nous survivons pour trembler sous le regard menaçant de Titus. — Allons, madame, armez-vous de patience; mais conservez en même temps l'espoir que les mêmes dieux , qui armèrent la reine de Troie (1) et lui offrirent l'occasion d'exercer sa vengeance sur le tyran de Thracc surpris dans sa tente, pourront favoriser également Tamora (Tamora, la reine des Goths, lorsque les Goths étaient libres et que Tamora était reine) , et lui offrir le moyen de venger sur ses ennemis ses sanglans affronts.
(Eatrtni Mutin», Marcu», Ouintu* M LoeJos. ) LUCIUS.
Enfin, mon souverain et mon père, nous avons accompli nos rites romains : les membres d' Alarbus sont coupés et ses entrailles alimentent la flamme du sacrifice, dont la fumée, comme un agréable encens, s'élève et parfume les cicux; il ne reste plus qu'à ensevelir nos frères et à les déposer dans le sein de Rome, au bruit de nos acclamations.
TITUS
Qu'il en soit ainsi, et qu'Andronicus adresse
(1) Hécube sut par ruse attirer Polytnncslor dans la iciue où se trouvaient les autres Troyennes, pour venger de lui.
TnÉOBAL».
TITUS ANDRONICUS
a leurs ombres le dernier adieu. (Le* troapeuct. *»-
m*ml, Undl* qu'on <Upo*« le* ce rr oeil» dani la Uunbe. )
Reposez ici , mes enfans , dans ia paix et l'honneur; intrépides défenseurs de Rome , reposezvous ici , affranchis désormais des vicissitudes et des malheurs de ce monde. Cet asile ne recèle ni trahisons ni envie; ici n'entre point l'affreuse haine; ici nulle tempête, nul bruit ne troubleront votre repos; vous y goûterez un silence , un sommeil éternels. Reposez-vous ici, mes enfans, dans la paix et l'honneur.
(Entre Latini». ) LAVIMA.
Que Titus aussi vive long-temps dans la paix et l'honneur ! Non illustre souverain, mon tendre père , vivez dans la gloire ! Hélas ! je viens aussi payer le tribut de ma douleur à cette tombe , à la mémoire de mes frères ; et je me jette à vos pieds, en répandant sur la terre mes larmes de joie pour votre heureux retour dans Rome. Ah! bénissezmot ici de votre main victorieuse , dont les plus illustres citoyens de Rome célèbrent la fortune et les succès.
TITUS
Bienfaisante Rome, dont la tendresse m'a ainsi réservé dans ton sein la consolation de ma vieillesse pour faire goûter la joie à mon cœur ! —Vis, Lavinia ; que tes jours surpassent les jours de ton père, et que la gloire de ta vertu survive, s'il se peut, à l'éternelle renommée !
MARCUS
Longs jours à Titus, mon frère chéri, héros triomphant sous les yeux de Rome!
TITUS
Je vous rends grâce, aimable tribun, mon noble frère M arc us.
MARCUS
Et vous , soyez les bienvenus dans Rome, cbers neveux qui revenez des guerres heureuses, et vous qui survivez, et vous qui dormez dans la gloire. Jeunes héros, votre bonheur est égal, et cependant ceux qui sont l'objet de cette pompe funèbre jouissent d'un triomphe plus sûr ; ils ont atteint au bonheur de Solon (1) et triomphé du hasard, dans le lit de l'honneur. — Titus Andronicus , le peuple romain, dont vous avez été toujours l'ami dans la justice de sa cause, vous envoie par moi,
(1) Allusion à la maxime de Solon : « Nul homme ne • peut être e»timé heureux qu'après sa mort. »
ESCHEMBUUC.
son tribun et son ministre de confiance, cepai* Hum d'une blancheur pure et sans tache, et vous admet à l'élection pour l'empire, concurremment avec les enfans de notre dernier empereur. Placez-vous donc au nombre des candidats (1) ; mettez cette robe et aidez à donner un chef à Rome, aujourd'hui sans maître.
TITUS
Le corps glorieux de l'état demande une tête plus forte que la mienne , que l'âge et la faiblesse ont rendue chancelante. Quoi! irais-je revêtir cette robe et vous importuner de moi ; me laisser proclamer aujourd'hui empereur, pour céder demain l'empire et ma vie, et vous laisser à tous le trouble et les soins d'une nouvelle élection ? — Rome, j'ai été ton soldat pendant quarante années, et j'ai commandé avec bonheur les forces de nu patrie ; j'ai enseveli vingt-un fils, tous vaillans, tous armés chevaliers dans le champ de bataille et tués honorablement les armes à la main , dans la cause et le service de leur illustre patrie : donnezmoi un bâton d'honneur pour appuyer ma vieil* lesse , mais non pas un sceptre pour gouverner l'univers; il le soutint d'une main ferme et sûre, seigneurs, celui qui l'a porté le dernier.
MARCUS
Titus, tu demanderas l'empire, et tu l'obtiendras.
SATURNINUS
Orgueilleux et ambitieux tribun, peux-tu oser.. .
Modérez- vous, prince Saturai nus.
SATURNIHUS.
Romains, faites-moi justice. Patriciens, tirez vos épées, et ne les renfermez qu'après que Saturuinus sera empereur de Rome. — Andronicus, il vaudrait mieux que tu fusses embarqué sur le Styx pour les enfers, que de venir me voler les cœurs do peuple.
Présomptueux Saturuinus, qui interromps le bien que te veut faire le généreux Titus...
TITUS
Calmez-vous , prince : je vous restituerai les cœurs du peuple, et les séparerai d'eux-mêmes, pour se donner à vous.
(1) On sait que le nom de candidam n pris son origine de la robe blanche que portaient à Rome ceui qui aspiraient aux grandes dignités.