‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 519 sur 689 · AS · texte numérisé non relu

AS

qu'elle ne Tondrait pas effrayer mon enfance, i moins qu'elle ne fût dans sa folie. C'est cette idéelà qui me fait jeter mes livres et fuir ; sans raison, peut-être; mais pardon , chère tante; oui, maî, si mon oncle Marcus veut y aller, je vous bien volontiers où vous voudrez.

MARCDS.

Lucius, je le veux bien.

TITUS

Eh bien ! Laviniaî— Marcus, que veut-elle dire? Il y a un livre qu'elle demande à voir. — Lequel de ces livres, ma fille? Ouvre-les, mon enfant. — Mais tu es plus lettrée, ma fille, et pins instruite. Viens, et choisis dans toute ma bibliothèque , et trompe ainsi tes chagrins, jusqu'à ce que le ciel révèle l'exécrable auteur de ces atrocités. — Pourquoi lèvc-t-eUe ses bras ainsi l'un après l'autre?

MARCUS

Je crois qu'elle veut dire qu'il y avait plus d'un scélérat ligué contre elle dans cet affreux complot. — Oui , qu'il y en avait plus d'un. — Ou bien elle lève les bras vers le ciel pour implorer sa vengeance.

TITUS

Lucius, quel est ce livre qu'elle agite ainsi?

LE JEUNE LUCIUS

Mon grand-père, ce sont les métamorphoses d'Ovide : c'est ma mère qui me l'a donné.

MARCUS

Cest peut-être par tendresse pour cette mère décédée qu'elle a choisi ce livre entre tous les autres.

TITUS

Doucement, doucement. — Voyez avec quelle activité elle tourne les feuillets ! aidez-la : que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire? Ce passage est l'histoire tragique de Philomèle : il parle de la trahison de Téréc, et de son viol ; et le viol , je le crains bien , a été la source de les mal-

M ARC US

Voyez , mon frère , voyez ! remarquez avec quelle attention elle considère les pages t

TITUS

Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise , violée et outragée , comme l'a été Philomèle, forcée dans le vaste silence des bois sombres et insensibles à les cris? Voyez, voyez! — Oui,

voilà la description d'un lieu pareil à l'endroit où nous chassions (ah! plût au ciel que nous n'eussions jamais chassé dans ce lieu fatal ! ), il est semblable en tout ; et la nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.

MARCUS

Oh ! pourquoi la nature se serait-elle plu à bâtir une si horrible caverne , à moins que les dieux ne se plaisent dans les tragiques désastres des mortels?

TITUS

Donne-moi quelques signes, chère fille. — Il n'y a ici que tes amis. — Quel est le Romain qui a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il écarté , comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp pour aller souiller le lit de Lucrèce?

Assieds-toi , ma chère nièce. — Mon frère , asseyez-vous près de moi. — Apollon , Pallas , Jupiter, Mercure, inspirez-moi, aidez-moi à découvrir cette trahison. — Seigneur, regardez ici. Regarde ici, Lavinia. ( Il écrit m non avec km bétoa, et le

et tee pied».) Ce sable est uni ; tâche

de conduire, comme moi, le bâton, si tu le peux, après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des mains. Maudit soit l'infâme qui nous force à user de ces expédiens ! — Trace sur le sable , ma chère nièce, et dévoile ici en caractères visibles ce crime que les dieux veulent qui se découvre pour en tirer vengeance : que le ciel guide ton burin, pour imprimer tes douleurs en lettres intelligibles , afin que nous puissions connaître les traîtres , et la vérité I

( Lavinia prend le batoo, dan aee dent*, et, le gaidast arec le*

TITUS

Lisez-vous, mon frère , ce qu'elle a écrit ? — Viol , — Chiron , — Démétrius.

MARCUS

Quoi! quoi ! ce sont les enfans dissolus de Tamara qui sont les auteurs de cet abominable et

TITUS

Suprême dominateur du inonde, peux-tu entendre, peux-tu voir les crimes avec tant d'indifférence (1)?

(1) Le texte porte :— Magne Dominator Poli, tam fatnu audis sceltra? tam lentus vide» î

TITUS ANDRONICUS

Calme-toi, cher Titus; quoique je convienne qu'il y en a assez d'écrit sur ce sable pour soulever et révolter les ames les plus douces, pour armer de fureur le cœur paisible de l'enfance même. Monseigneur, prosternez-vous à genoux avec moi; Lavinia, tombe à genoux; et toi, jeune enfant, l'espérance de PHcctor de Rome, agenouille-toi aussi; et jurez tous avec moi (comme autrefois Junius Brutus jura, pour le viol de Lucrèce, avec l'époux désolé et le père de cette dame vertueuse et déshonorée). Jurez que nous poursuivrons, par les moyens les plus réfléchis, une vengeance mortelle sur ces traîtres Goths, et que nous verrons couler leur sang , ou que nous mourrons de cet affront.

TITUS

11 n'est pas besoin de serment : c'est le moyen qui est incertain. Si vous offensez ces jeunes lionceaux , tenez-vous bien sur vos gardes : leur mère se réveillera ; et si elle vous flaire une fois , songez qu'elle est étroitement liguée avec le lion, qu'elle le berce et l'endort sur son sein, et que pendant son sommeil elle peut tout ce qu'elle veut. Vous êtes un jeune chasseur, Marcus, et sans expérience : laissons dormir cette idée, et venez ; je vais me procurer une feuille d'airain, et avec un stylet d'acier, j'y écrirai ces mots , pour les mettre en réserve. — Les vents irrités vont disperser ces sables dans l'air, comme les feuilles de la Sibylle ; et que devient alors votre leçon? Enfant, qu'en dis-tu T

II JEUNE LCQUR.

Je dis , monseigneur, que si j'étais homme , la chambre où couche leur mère ne serait pas un asile sûr pour ces scélérats , esclaves du joug romain.

A ce trait, je reconnais mon enfant ! Ton père en a souvent agi ainsi pour cette ingrate patrie.

LE JEUNE IXCICS.

Et moi, mon oncle, je veux le faire aussi, si je vis.

TITUS

Viens, viens avec moi dans mon arsenal. Lucius, je veux t'équiper ; et ensuite, mon enfant , tu porteras de ma part aux fils de l'impératrice les présens que je me propose de leur envoyer à tous deux. Viens, viens, tu feras ce message : ne le veux -tu pas bien?

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