ACTE V, SCÈNE III
père sanglant et expirant? il y a salaire pour salaire, mort pour mort.
(Luciu» poigmrde S*turninni.) MARCUS.
Romains, dont je vois les visages consternés de terreur, et que ce sanglant tumulte disperse comme une troupe d'oiseaux emportés par les vents et le tourbillon de la tempête , laissez-moi vous enseigner le moyen de réunir de nouveau dans une gerbe unique ces amas d'épis épars, et former de ces membres séparés un seul et même corps. un goth (I).
Que Rome soit le fléau de Rome ; et que celte ville superbe , qui voit ramper devant son orgueil de vastes et puissans royaumes, désormais, comme un proscrit errant dans l'abandon et le désespoir, exerce sur elle-même une honteuse et terrible justice !
MARCUS
Mais si ces signes de vieillesse ,*ces rides profondes de l'âge, témoins sérieux de ma longue expérience, ne peuvent vous engager à m'écouter, parlez, vous, ami chéri de Rome (* comme jadis notre illustre ancêtre, lorsque sa langue pathétique raconta à l'oreille attentive de l'amoureuse et triste Didon l'histoire de cette nuit de flammes et de désastres où les subtils Grecs surprirent la fameuse Troie du roi Priam ; dites-nous quelle perfide sirène avait enchanté nos oreilles, ou quelle main a introduit dans nos murs la fatale machine qui porle une blessure profonde à notre seconde Troie, à notre Rome. — Mon cœur n'est pas formé de roche ni de fer, et je ne puis faire le douloureux récit de nos maux , sans que des flots de larmes viennent suffoquer ma voix et interrompre mon discours dans le moment même où il exciterait le plus votre attention et attendrirait vos cœurs émus de pitié. Voici un guerrier illustre : qu'il fasse lui-même ce tragique récit; vous ne pourrez l'entendre sans que vos cœurs sanglottent cl que vos larmes coulent.
LLC1LS.
Apprenez donc, nobles auditeurs , que les exécrables Chiron et Démétrius sont ceux qui ont massacré le frère de notre empereur , que ce sont eux qui ont déshonoré notre sœur , et que nos deux frères ont été décapités pour les forfaits
(1) Un commentateur de Shakspcare , Sleevcns . pense que rc couplet doit, comme le suivant, être dans la bouche de Marcus.
atroces dont eux seuls étaient coupables. Apprenez que les larmes de notre père ont été méprisées ; et qu'il a été , par la fraude la plus lâche , privé de cette main illustre qui avait soutenu les guerres de Rome et précipité ses ennemis dans le tombeau. Enfin vous savez que moi j'ai été injustement banni , que les portes de ma patrie ont été fermées sur moi , et que j'ai été chassé pleurant des murs de Rome, et réduit à aller chercher un asile parmi les ennemis de ma patrie , qui ont noyé leur haine dans mes larmes sincères et m'ont ouvert leurs bras comme à on ami ; et je suis le banni, il faut que \ous le sachiez, qui avait maintenu la sûreté de Home au prix de mon sang, et détourné de son sein le fer ennemi poui l'enfoncer dans mon corps intrépide. Hélas! vous savez que je ne suis pas homme à me vanter par orgueil : mes blessures, toutes muettes qu'elles sont , peuvent attester que je dis l'exacte vérité ; mais , arrêtons , il me semble que je m'écarte trop en citant ici les louanges de mon faible mérite. Daignez me pardonner ; les hommes se louent eux-mêmes quand ils n'ont plus d'amis qui le fassent pour eux.
MARCUS
C'est maintenant à mon tour de parler : voyez cet enfant ; Tamora est sa mère : c'est la progéniture d'un More impie , le premier artisan et l'auteur de tous ces maux. Le scélérat est vivant dans la maison de Titus ; et il est là pour attester la vérité de ce fait. Jugez maintenant quelle raison avait Titus de se venger de ces outrages inexprimables au-dessus de la patience , au-dessus de ce que peut supporter l'homme. Maintenant que vous avez entendu la vérité , que dites-vous , Romains? Avons-nous rien fait d'injuste? Montreznous notre crime, et après, de la place où vos regards nous environnent , nous allons , tous deux unis, nous précipiter ensemble; détruire tout ce qui reste de la triste famille d'Andronicus; écraser nos tètes sur les angles des rochers , et éteindre d'un seul coup notre maison. Parlez , Romains, et à votre commandement, voyez : I.ucius et moi , nous allons , les mains enlacées , nous précipiter.
jEMILIDS.
Viens , viens, respectable citoyen de Rome, et conduis par la main notre empereur, notre empereur Lucius ; car je suis sûr que toutes les voix vont le nommer d'un cri unanime.