SCÈNE I. SAS l£ POÈTE
Lorsque la Fortune changeant d'humeur, et dans
un caprice, précipite du haut du mont ce favori naguère si chéri d'elle, tous ses vassaux qui, rampant sur les genoux et sur leurs maies , s'efforçaient après lui de gravir vers la cime du mont, le laissent rouler de précipice en précipice; pas un n'accompagne et n'arrête son pied dans sa chute.
LE PEINTRE
C'est l'ordinaire ; je suis en état de vous faire voir cent tableaux qui peindraient ces revers soudains de fortune sous des traits bien plus frappans que les paroles. Cependant vous avez raison de faire sentir au seigneur Timon que le pauvre , placé au bas de la montagne , a vu plus d'une fois l'homme puissant renversé tête en bas et pieds en haut.
(Lei tronprues sonnant. Timon parait, et donna aadienca d'an •Ir affable à chacun d« ceui qui ont à lui parler. )
TIMON à un meaaagar.
H est emprisonné , dites-vous?
LE MESSAGER
Oui , mon bon seigneur. Cinq talens sont toute sa dette; mais, en ce moment, il est sans ressource, et ses créanciers sont inflexibles. Il implore une lettre de votre grandeur à ceux qui l'ont fait emprisonner ; si elle lui est refusée , il n'a plus d'espoir.
TIMON
Noble Ventidius! allons. — Il n'est pas dans mon caractère de repousser la main d'un ami qui m'implore au moment où il a le plus besoin de moi. Je le connais pour un homme honnête , qui mérite qu'on lui donne du secours : il l'aura; je veux payer sa dette , et lui rendre sa liberté.
LE MESSAGER
Ce bienfait l'attache à vous pour jamais.
TIMON
Saluez-le de ma paru Je vais lui envoyer sa rançon ; et lorsqu'il sera libre , dites-lui de me venir voir. Ce n'est pas assez de relever le faible abattu, il faut l'aider encore à se soutenir après. Adieu, partez.
LE MESSAGER
Que le bonheur vous récompense 1
(Il nott.)
(Enlra un rif.lUrd atMoien.)
LE VIEILLARD
Seigneur Timon , daignez m'entendre.
TIMON D'ATHÈNES
LE VIEILLARD
Vous ara un serviteur nommé Luciliusî
TIMON
H est vrai , j'en ai un de ce nom ; qu'avezvoua à dire de lui ?
LE VIEILLARD
Noble Timon , faites-le venir devant vous.
TIMON
Est-il iciLucilius?
(Ei.MU.ciUu.)
LUCILIDS.
Me voici, seigneur, à vos ordres.
LE VIEILLARD
Cet homme , seigneur Timon , cet homme , qui vit de vos gages, hante de nuit ma maison. Je suis un homme qui , depuis ma jeunesse , me suis adonné au négoce, et mon état mérite un plus riche héritier qu'un de vos valets.
TIMON
Eh bien, qu'y a-t-il de plusl
LE VIEILLARD
Je n'ai qu'une fille, une (ille unique, à qui je feux transmettre tout ce que j'ai amassé de bien. La petite personne est belle et des plus jeunes qu'on puisse épouser. Je l'ai élevée avec soin , et je n'ai rien épargné pour lui donner tous les talons, tous les agrémeos. Ce valet, qui tous appartient, ose tenter son amour. Je vous conjure, noble seigneur, joignez-vous à moi pour lui défendre de la fréquenter; car, pour moi, j'ai parlé en vain.
TIMON
C'est un jeune homme honnête.
LE VIEILLARD
Il le sera donc pour moi. Que son honnêteté lui serve de récompense! S'il est honnête, il ne doit pas m'enlever ma fille.
TIMON
L'aime-t-elle?
LE VIEILLARD
Elle est jeune et crédule. Les passions que nous avons éprouvées nous-mêmes nous ont appris combien la jeunesse est légère.
TIMON à LooiliDJ.
Aimes-tu cette jeune fille ?
LDCILIUS.
Oui, mon bon seigneur, et elle agrée mon
LE VIEILLARD
S'il lui arrive de se marier sans mon consentement, j'atteste ici les dieux que j'irai choisir raon héritier dans la foule errante des mendia os, et que je la déshérite de tout mon bien.
Et quelle sera sa dot, si elle épouse on mari sortable?
LE VIEILLARD
Trois talens le jour des noces, et, après moi. tout ce que je possède.
TIMON
Cet honnête homme est attaché depuis longtemps à mon service; je veux faire un effort pour fonder sa fortune , car c'est un devoir de l'humanité. Donnez-lui votre fille; ce que vous avancez pour sa dot sera la mesure de mes dons pour son époux, et je rendrai la balance égale entre dk et lui.
LE VIEILLARD
Noble et magnifique Timon , donnez-moi votre parole , et ma fille est à lui.
TIMON
Voilà ma main , et mon honneur sur ma promesse.
LUCILICS.
Je vous rends les plus humbles actions de grâces : tout ce qui pourra jamais m'arriver de for tune et de bonheur, je reconnaîtrai toujours que je le tiens de vous.
(LBci||M«feT1eiIUrdtort«.t.> LE POÈTE.
Daignez agréer mon travail, et que les diein vous accordent de longs jours!
TIMON
Je vous remercie ; vous aurez de mes nouveue: dans un moment, ne vous écartez poinL— Qu'avezvouslà, mon ami?
LE PEINTRE
Un morceau de peinture, que je conjure votre grandeur d'accepter.
TIMON
La peiuture me plaît beaucoup. L'homme n'est plus guère qu'un portrait; car, depuis que le déshonneur trafique de l'ame et des sentiroens .