‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 624 sur 689 · SCÈNE Y. tf · texte numérisé non relu

SCÈNE Y. tf

DEUXIÈME SÉNATEUR

Votre remarque est très vraie; la lot doit l'écraser de tout son poids.

ALCIBIADE

Honneur , santé , clémence dans l'auguste sénat 1

PREMIER SÉNATEUR

Quel sujet , général?...

ALCIBIADE

Je vous implore, et j'adresse à vos vertus mon humble respect ; car la pitié est la vertu des lois ; il n'y a que les tyrans qui fassent d'elles un instrument de cruauté. Il plaît aux événemens, au sort cruel, de s'appesantir sur un de mes amis qui, dans l'effervescence du sang , a eufreint la loi , abîme sans fond pour l'imprudent qui s'y plonge sans précaution. C'est un homme qui , à cet écart près, est plein d'honneur et de vertus qui rachètent sa faute. Il n'y a ni lâcheté ni bassesse dans son action. Une noble colère, un ressentiment généreux l'ont armé , voyant sa réputation mortellement blessée , contre son ennemi ; dans l'accès même de sa passion , il Ta gouvernée avec la sagesse et la modération d'un homme qui expose ses raisons et plaide tranquillement sa cause.

PREMIER SÉNATEUR

En cherchant ainsi à innocenter une action criminelle , vous vous chargez d'un paradoxe trop révoltant. Aux efforts que vous faites, on dirait que votre discours tend à légitimer l'homicide , et à armer la bravoure d'un esprit querelleur, qui n'est qu'une valeur brutale et dégénérée, fléau entré dans le monde à la naissance des sectes et des factions. Le vrai brave est celui qui sait souffrir avec patience tout ce que la langue la plus méchante peut exhaler contre lui , qui regarde une injure comme une chose aussi étrangère à sa personne que le vêtement qu'il porte avec indifférence, et qui ne préfère pas l'injure à sa vie en exposant sa vie pour elle. Si une injure est un mal qui peut nous conduire au meurtre , quelle folie n'est-ce pas de risquer ses jours pour un mal ?

Monseigneur....

PREMIER SÉNATEUR

Vous ne pouvez justifier des fautes aussi énormes. La valeur ne consiste pas à se venger, mais à souffrir.

TIMON LVATHj

ALCIBIADE

Permettez-moi de parler, nosseigneurs, et pardonnez si je parle en guerrier. — Pourquoi les hommes s'exposent-ils follement dans les combats? Que n'endurent-ils toutes sortes de menaces? que ne dorment-ils en paix sur l'affront? Pourquoi ne pas se laisser égorger tranquillement et sans résistance par l'ennemi ? S'il y a tant de courage à souffrir, qu'allons-nous faire dans les camps? Certes, les femmes qui se tiennent auprès de leurs foyers seront plus braves que nous, si la bravoure est de souffrir; la béte de somme sera plus brave que le lion ; et le coupable chargé de fers sera plus sage que son juge, si la sagesse est dans la patience. 0 niesseigneurs, ayez autant de clémence et de bonté que vous avez de puissance. — Qui ne condamne pas la violence commise de sang-froid? Tuer, je l'avoue, est le dernier excès du crime ; mais tuer pour défendre sa vie devient une action juste aux yeux de la sensible équité. S'abandonner à la colère est une impiété ; mais quel est l'homme qui ne s'est jamais livré à la colère? Pesez le crime avec toutes ces considérations.

DEUXIÈME SÉNATEUR

Vous plaidez en vain.

AI.CIBIADE.

Quoi ! en vain? Ses services rendus près de Lacédémone et de Byiance parlent assez haut pour sa grâce.

PREMIER SÉNATEUR

Que voulez-vous dire?

Je dis qu'il vous a rendu des services signalés ; qu'il a , dans les combats, fait mordre la poussière à vos ennemis. Quelle valeur n'a-t-il pas montrée dans la dernière action 1 Que de sang a fait couler fonépéel

DEUXIÈME SENATEUR

Il s'en est trop payé sur le butin. C'est un débauché déterminé ; il est sujet à un vice qui noie sa raison et enchaîne sa valeur. Sans autres ennemis , ce vice seul suffit pour le dompter et le perdre. On l'a vu, dans cette passion brutale, commettre mille outrages, et susciter les querelles ; on nous a informés que ses jours sont souillés d'excès honteux, et que son ivresse est dangereuse pour l'état

PREMIER SÉNATEUR

11 mourra.

ALCIBIADE

O sort barbare! Il aurait neur dans les combats ! — Messeigneurs , êtes insensibles à ses qualités personnelles , quoiqu'il pût réclamer le salaire des exploits de son bns sans rien devoir à personne, prenez, s'il le faut, pour vous fléchir, mes services , et joignez-les aux siens. Comme je sais qu'il est de la prudence de votre âge de s'assurer des garans, je vous enga^o moi, mes victoires et mon honneur, et j'ose votu répondre de toute sa reconnaissance. Si, pour son crime , il doit sa vie à la loi , laissez-le la donner avec son sang noblement versé sur le champ de bataille; car la loi est sévère, et la guerre m l'est pas davantage.

PREMIER SÉNATEUR

Nous tenons pour la loi ; il mourra. Alcibiade, n'insiste pas davantage, si tu ne veux encourir notre disgrâce ; ami ou frère, qui répand le san; d'autrui.doitlesienàlaloi.

ALCIBIADE

Il faut donc qu'il meure ! Non , messeigneurs, cela ne peut être : je vous en conjure, connaissezmoi.

ALCIBIADE

Rappelez-moi a votre souvenir.

TROISIÈME SENATEUR

Quoi?

J'ai peine à croire que le grand âge et les années n'aient pas effacé Alcibiade de votre mémoire ; autrement , on ne me verrait pas ici abaissé à vos pieds, suppliant pour une grâce aussi vulgaire, et qu'on me refuse encore. Vous

Oses-tu provoquer notre colère? Écoule, ce n'est qu'un mot; mais son effet est vaste : nous le bannissons pour jamais.

ALCIBIADE

Me bannir? moi ! Bannissez plutôt voue

démence, bannissez l'usure qui déshonore le sénat.

Si après deux soleils , Athènes te voit encore , nous le jugement le plus rigoureux.

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