‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 65 sur 689 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Que veux-tu?

OTHELLO

Vois ! j'ai une épée : jamais arme plus sûre ne reposa sur la cuisse d'un soldat. J'ai va le temps, où arec ce faible bras et cette bonne épée je nie serais fait jour à travers des obstacles vingt fois plus puissans que celui que tu m'opposes. Mais, Ô vaine bravade ! qui peut surmonter sa destinée? U n'en est plus de même. Ne t'effraie point de me voir une arme a la main. Je suis au terme. Voici la borne de ma carrière, Pécueil où finit ma dernière course. Tu recules de peur? Va, perds tes alarmes. Menacez seulement d'un roseau le sein d'Othello, et il va fuir. — Où irait Othello? Maintenant dans quel état t'offres-tu à moi? — Malheureuse enfant, née sous une étoile fatale ! Pâle comme tes linceuls I Quand nous nous rencontrerons au jour des jugemens, cet aspect précipitera mon ame des deux , et soudain les démons se saisiront d'elle. Froide, froide, 0 douce victime! calme comme ton innocence. — O scélérat maudit ! — Démons, prenez vos fouets, frappez, dépossédez-moi de cet objet céleste. Lancez-moi dans les tourbillons glacés , plongez-moi dans des torrens de soufre , au fond de l'abîme de vos brasiers dévorans. — O Desdemona ! Desdemona ! Morte ! mortel oh 1 oh!

( Entrent Lodorico, Cuiio qu'on ip porta bleu* , Bootuo , Jaffd prùoasier, «t des oScmm.)

LODOYICO.

Où est ce forcené et trop

OTHELLO

C'est loi qui fut Othello. Me voici,

LODOYICO.

Où est cette vipère? Faites avancer le

OTHELLO

Je regarde à ses pieds; mais c'est une fable. Si tu es un démon, je ne pois te tuer.

(Othello blMM J««o ) LODOVICO.

Arrachez-lui cette épée.

JAGO

Je n'en sois pas fâché moi-même : je désire que tu vives; car je sens que c'est on bonheur de mourir.

LODOVICO

O vous, OtheOo, jadis si bon et

OTHELLO

tombé dans le piège d'un esclave maudit, que tous dira-t-onà vous?

OTHELLO

Tout, tout. Dites, si vous voulez, que je suis un assassin, mais par honneur; parce que je fis tout pour l'honneur, et rien par baine.

LODOVICO

Ce misérable vient d'avouer une partie de ses complots. Est-il vrai que vous ayez conspiré avec luila mortdeCassioT

OTHELLO

Oui.

CA8SIO.

Cher général, jamais je ne vous en donnai le

Je le crois bien, je vous demande pardon. — Voulez-vous , je vous prie, demander à ce démon pourquoi il m'a ainsi enveloppé ame et corps dans ses pièges?

JAGO

Ne me demandez rien. Tous savez ce que vous savez ; de ce moment je ne parie plus.

LODOVICO

Quoi ! pas même pour fléchir le ciel ?

GRAHANO.

Les tortures te desserreront les lèvres.

OTHELLO

Oui, vous ferez bien.

LODOVICO

Je présume, Othello, que vous n'ignorez pas ce que vous allez entendre. Voici une lettre trouvée dans la poche de Roderigo, et une autre encore. L'une annonce que Roderigo se chargeait de l'as-

OTHELLO

Traître!

CASSIO

Complot barbare ! Action de païen!

LODOVICO

La seconde est une lettre de reproches. Il paraît que Roderigo avait dessein de l'envoyer à ce monstre, mais que celui-ci survint dans l'intervalle et le satisfit.

O le misérable malfaisant! — Cassio, comment tous est parvenu ce mouchoir qui appartenait à ma femme?

CASSIO

Je le trouvai dans ma chambre ; et lui, vient d'a-

vouer tout à l'heure qu'il l'y avait laissé exprès pour un projet qui a réussi au gré de ses désirs.

OTHELLO

O insensé, insensé, insensé!

CASSIO

La lettre de Roderigo contient encore des reproches à Jago de l'avoir excité à m'insulter sur la place de garde , querelle qui causa ma disgrâce ; et lui-même, qu'on avait long-temps cru mort , il a parlé : « Jago, a-t-il dit, m'a aposté, et Jago » m'a poignardé. »

LODOVICO

Il vous faut quitter ce lieu et nous suivre ; votre pouvoir et votre emploi vous sont ôtés , et Cassio commande en Chypre. Quant à cet esclave, si dans l'art des cruautés on en trouve une qui puisse le tourmenter et le laisser vivre long-temps , elle sera son partage. Vous (à OtfceUo ), vous resterez prisonnier jusqu'à ce que le sénat de Venise ait prononcé sur le délit dont vous êtes coupable. Allons , qu'on l'emmène.

OTHELLO

Arrêtez : encore une parole avant que vous partiez. J'ai rendu à l'état quelques services ; on le «ait : n'en parions plus. Je vous fais une prière : dans vos lettres, lorsque vous rendrez compte de ces faits déplorables, peignez-moi tel que je suis, sans rien adoucir, sans rien aggraver par malignité. Alors vous aurez à peindre un homme qui n'a que trop aimé , mais qui ne sut pas aimer sagement ; un homme qui ne devint pas aisément jaloux , mais qui , une fois enveloppé dans la trame, fut poussé en furieux jusqu'aux derniers excès; un homme dont la rage a imité ce lâche Juif (1) qui détruisit une perle d'innocence plus précieuse que tout son empire ; un homme dont les yeux peu accoutumés à fondre en larmes , en versent plus que la myrrhe n'en répand dans l'Arabie. Peignezmoi sous ces traits. Ajoutez encore qu'un jour dans Alep, un Turc insolent et fier de son turban,

(1) Quelques éditeurs lisent : Ce lâche Indien. Nous avons préféré la première leçon comme la plus naturelle, étant une allusion à Hérode. qui, dans les accès d'une aveugle jalousie , détruisit Marianne son épouse, qui était aussi une perle d'innocence. D'ailleurs l'aversion constante de Shakspcare pour les Juifs, et son désir suivi de dévoiler leur avarice et leur bassesse, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion, justifient encore cette leçon. — En 1613, lady Elisabeth Carcw publia une im^d» appelée Marianne ou la belle reine de Judée.

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