‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 665 sur 689 · ACTE II, SCÈNE IX · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE IX

SALARINO.

Cet infime Juif a éveillé le doge, qui, dans l'alarme, est venu avec lui pour fouiller le vaisseau de Bassanio.

SALANIO.

II est venu trop tard. L'ancre était levée; mais on a donné à entendre au doge qu'on avait vu dans une gondole Lorenzo et sa tendre Jessica. D'ailleurs Antonio a certifié qu'ils n'étaient pas dans le même vaisseau que Bassanio.

salari.no.

Jamais je n'ai été témoin d'une fureur si forcenée, si bizarre, si violente et si variée, sur tous les tons, que celle que le Juif a fait éclater dans les rues : « Ma fille ! Ô mes ducats ! ô ma fille! Un » chrétien les emporte. Ornes chrétiens de ducats! » Justice, loi ! Mes ducats, ma fille ! Un sac, deux » sacs de ducats, de doubles ducats , que ma fdle » m'a volés! Et des bijoux, deux pierres, deux » pierres rares et précieuses, que ma fille m'a voit lés! Justice! Qu'on trouve ma fille; elle a sur » elle les pierres et les ducats. •

SALANIO.

Tous les enfans de Venise sont après lui qui courent, criant : Ses pierres, sa filtc et ses tlucats!»

SALARINO.

Qu'Antonio prenne garde au jour fixé. Qu'il tienne sa parole ; sinon il le paiera cher.

SALANIO.

Vraiment , vous avez raison. J'ai parlé hier à un Français qui m'a dit que, sur le détroit qui sépare la France de l'Angleterre , il avait péri un vaisseau de notre pays, richement chargé. A ce discours j'ai songé à Antonio, et j'ai souhaité en secret que ce ne fût pas un des siens.

SALARINO.

Vous ferez mieux de dire à Antonio ce que vous savez; mais ne le faites pas trop brusquement, de peur de l'affliger.

SALANIO.

Il n'est pas de plus honnête homme sur la terre. J'ai yn Bassanio et Antonio se séparer. Bassanio lui disait qu'il hâterait son retour; Antonio lui répondait :« Gardez-vous-en bien, Bassanio; ne » gâtez pas vos affaires pour moi ; mais employez » tout le temps nécessaire pour réussir. Quant au • billet qui est entre les mains du Juif, que votre <■ amené s'en embarrasse pas, au nom de l'amour!

» Soyez joyeux : que votre imagination ne s'oc- » cupe qu'à trouver les moyens propres à ton- » cher votre amante. » A ces mots , les yeux chargés de larmes et détournant le visage , il a passé sa main derrière lui , et il a serré celle de Bassanio avec une sensibilité déchirante , et ils se sont séparés.

SALARINO.

Je crois qu'il n'aime la vie que pour son ami. Courons le chercher, je vous en prie, et tâchons de lui offrir quelques plaisirs, pourle tirer de cette mélancolie où il se plaît à s'enfoncer.

SALANIO.

Oui, allons.

(Ilatortent.)

SCËXE IX.

Entre NÉRISSA ara UN VALET.

NÉRISSA

Vite, et vite, tire vite le rideau. Le prince d'Aragon a prêté le serment, et il s'avance pour choisir.

(Entrent U prince d'Aragon, ara «a toile, et Portia, ara la liesse; Nerim. Fanfare* de cor*.)

Voyez, noble prince. Voici les coffres. Si vous prenez celui qui contient mon portrait, notre hymen sera célébré sur-le-champ ; mais si vous vous trompez , il faut, monseigneur, sortir aussitôt de ces lieux sans prononcer un mot.

LE PRINCE

Je suis obligé par mon serment d'observer trois choses : la première , de ne jamais révéler à personne quel est le coffre que j'aurai choisi. Ensuite, si mon choix n'est pas heureux, de ne jamais faire de proposition de mariage à aucune femme. Enfin, si la fortune ne favorise pas mon jugement, de vous quitter et de partir sur-le-champ.

Ce sont les conditions que jurent d'observer ceux qui viennent s'exposer au hasard de m'avoir pour épouse.

LE PRINCE

Et je les ai remplies. Fortune, fais-moi rencon-

LE MARCHAND DK VENISE

trer l'espoir de mon cœur. De l'or, de l'argent et du vil plomb!

Qui me prend , doit donner et risquer lotit ce qu'il a.

Vous aurez une plus belle apparence, avant que je donne ou risque rien pour vous. Que dit le coffre d'or? Eh, voyons.

Qui méprend , receTra ce que bien dei hommes désirent.

Ce que bien des hommes désirent... Cela peut s'entendre du sot vulgaire, qui détermine son choix sur l'apparence , n'apercevant rieu au delà de ce que son œil charmé lui présente, qui ne perce pas jusque dans l'intérieur, mais,semblable à l'hirondelle , bâtit en dehors du mur, et expose son nid aux injures de l'air, à la portée et dans le chemin même desaccidens. Je ne choisirai point ce que tant de gens désirent; je ne veux pas me confondre avec la grossière multitude des esprits vulgaires. Je viens à toi , riche sanctuaire d'argent. Répcie-moi ton inscription:

(Jui me prend , recerra le prix de son mérite.

C'est bien dit. Car qui peut chercher à duper la fortune , et s'élever honorablement aux grandeurs, sans l'empreinte du mérite? Que personne ne prétende se revêtir d'honneurs dont H est indigne... Oh! plût au ciel que les biens, les charges , les dignités ne fussent pas enlevés par la corruption , et que le pur et brillant honneur ne s'acquît jamais que par les vertus de celui qui en est revêtu ! Que de gens qui sont nus seraient couverts! que d'autres qui commandent seraient commandés ! Que de grains de bassesse à séparer delà vraie semence de l'honneur! Que l'on retrouverait d'honneur caché sous le chaume et sous les ruines du temps , et auquel l'on devrait rendre son premier éclat ! Riais choisissons.

Qui me prend, recevra le prix de son mérite.

Je prendrai ce que je mérite. Donnez-moi la clef de celui-ci , et découvrez mon sort sur-lecltamp.

Vous avez perdu trop de temps pour ce que vous trouverez ici.

LE PRINCE

Que vois- je? la figure d'un idiot , qui d'un œil louche me présente un papier? Je veux le lire. Que tu es différent de Portia ! Que tu es loin de combler mon espérance et d'égaler mon mérite!

Qui me prend , recevra le pnx de son mérite.

N'ai-je mérité que la tête d'un sot? Etteenct que je vaux? Ne mérité-je rien de mieux?

Offenser et juger sont deux emplois différas « de nature opposée.

LE PRINCE

Qu'y a-t-il ici?

Le feu a éprouTé sept fois ce métal ; Le Jugement doit l'être autant de fois Pour ne jamais mal choisir.

Il est des gens qui n'embrassent que des wnbrw, Ceux-là n'ont que l'ombre du bonheur.

Je sais qu'il y a des sots sur la terre , Vêtus d'argent , comme je te suis.

Epousez quelle femme vous voudrez , \i>ire t<Hr si ra toujours la mienne.^

Plus je tarderai dans ces lieux, plus je montrerai ma sottise. Je suis venu faire ma cour a»eciiK tête de sot , et je m'en retourne avec deux. Adieu, madame , je remplirai mon serment de supporte: patiemment mon malheur.

Le moucheron s'est brûlé à la lumière. Oh lis graves sots ! Quand ils choisissent, ils font lut, i force d'esprit et de raisonnement, qu'ils se troapent.

NÉRISSA

Le vieux proverbe n'a pas tort : Pendxu ou mariés, nous le devons au sort.

Allons, ferme le rideau, Nérissa.

(Entre u nUt) LE VALET.

Où est madame?

NERISSA.

La voici : que lui veut-on ?

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