‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 664 sur 689 · ACTE II. SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE II. SCÈNE VII

— Approchez ; c'est ici la demeure de mon père le Juif. -«Holà! bolà ! quelqu'un !

(JcMica p«r«ll à la fenêtre , dcg-nt»ée en page.) JESSICA.

Qui êtes-vous? Nommez-vous, pour plus de certitude ; quoique je jurerais tous connaître à votre voix.

LORENZO

Lorenzo , ton bien-aimé.

JESSICA

Oui , Lorenzo, sûr ; mon bien-aimé , sûr aussi; car quel autre aimé-je autant? Et quel autre que vous, Lorenzo , sait si je suis votre amante î

LORENZO

Le ciel et ton cœur sont témoins que tu l'es.

JESSICA

Tenez , saisissez cette cassette ; elle en vaut la peine. Je suis bien aise qu'il soit nuit, et que vous ne me voyiez point; car je suis bien honteuse de mon évasion ; mais l'amour est aveugle , et les amans ne peuvent voir toutes les belles folies qu'ils font eux-mêmes : si elles étaient visibles, Copidon lui-même rougirait de me voir ainsi travestie en page.

LORENZO

Descendez, car il faut que vous me serviez de porte-flambeau.

Quoi ! faut-il que j'éclaire ma propre honte? Oh ! elle n'est , je le jure , que trop éclairée par ma conscience. Vous me donnez là , mon amour, un office propre à me faire découvrir ; il faudrait que je fusse cachée et invisible.

LORENZO

Et vous l'êtes , ma chère , même sous cet aimable travestissement de page. Mais venez sans différer; car la nuit secrète fuit à grands pas , et nous sommes attendus à la fête de Bassanio.

JESSICA

Je vais fermer les portes , et me dorer encore de quelques ducats de plus, et je suis à vous dans le moment.

(Elle quitte U fenêtre.)

GRAT1ANO

Par mon chaperon, c'est une gentille (1), et non pas une Juive.

1 1) Jeu de mots sur l'équivoque de gentile, qui lignifie un païen et une personne bien née.

Stebvew».

Malheur à moi, si je ne l'aime pas de toute mon âme ! Car elle est sage, si je puis la juger ; elle est belle, si mes yeux sont bons ; elle est sincère et fidèle , comme je l'ai éprouvée telle ; et en conséquence, comme fille sage, belle et fidèle , elle sera placée pour toujours dans mon cœur constant. (je«ira rep«r«tt à u porte.) Quoi! te voilà? — Allons, amis, partons. Nos camarades masqués attendent après nous.

(Il tort avec Jeaiica, etc.) ( Entre Antonio.)

ANTONIO

Qui est là?

C'est vous, seigneur Antonio?

ANTONIO

Fi , fi , Gratiano ! où sont tons les autres? Il est neuf heures. Tous nos amis attendent après vous. — Point de mascarade ce soir. Les vents sont levés, et Bassanio va s'embarquer tout à l'heure. J'ai envoyé vingt personnes vous chercher.

GRATIANO

Oh ! j'en suis ravi : je ne désire pas de plus grand plaisir que d'être sous ses voiles , et de partir cette nuit.

SCÉXE VII.

nELMOirr.

PORTIA, LE PRINCE DE MAROC

Allons, qu'on tire les rideaux, pour découvrir les coffres à ce noble prince. — Maintenant, choisissez.

LE PRINCE DE MAROC

Le premier est d'or, et porte cette inscription:

Qui me prendra , gagnera ee que beaucoup d'hommes

dénirent.

Le second est d'argent, et porte cette pro-

Qui nie prendra , recevra le prix de son mérite.

Le troisième est de plomb , avec une inscription aussi grossière que le métal :

LE MARCHAND DE VENISE

Qui me prend , doit donner et riMjucr tout ce qull a. Comment saurai-je si je choisis bien?

Prince, l'un des trois renferme mon portrait : ri vous le choisissez , je vous appartiens avec lui.

LE PRINCE DR MAROC

Puisse quelque dieu diriger mon jugement et ma main ! Voyons un peu. Je veux encore jeter les yeux sur les inscriptions. Que dit le coffre de plomb ?

Qui me prend , doit donner et risquer tout ce qu'il a.

Doit donner! Pourquoi? Pour du plomb 1 Risquer pour du plomb? J'augure mal de ce coffre. On ne hasarde tout que dans l'espoir de grands avantages. Un cœur d or ne se laisse pas prendre à l'amorce d'un vil plomb. Je ne veux ni donner ni risquer rien pour du plomb. — Que dit l'argent avec sa couleur virginale?

Qui me prendra, recevra le prix de son mérite.

Le prix de son mérite... arréie-là, prince, et |>cse ta valeur d'une main impartiale. Si tu juges de ton prix par l'opinion que tu as de toi , ton mérite est assez grand ; mais assez n'est pas assez pour valoir et mériter cette belle. — Il y aurait pourtant de la faiblesse d'esprit à douter de ce que je vaux , et à me déprécier. Le prix de mon mérite!.... Mais vraiment : c'est cette beauté. Je la mérite par ma naissance , par mes richesses , par mes grâces , par les qualités que j'ai reçues de l'éducation ; mais plus que tout cela Je la mérite par mon amour. Si je ne m'égarais pas plus loin , et que je ûxasse ici mon choix.... Voyons encore une fois ce qui est gravé sur le coffre d'or.

Qui me prendra, gagnera ce que beaucoup désirent

Mats c'est cette dame. Le monde entier la désire , et l'on vient des quatre coins de la terre pour baiser cette châsse où respire cette sainte vivante. Les déserts de l'Hyrcanie et les vastes solitudes de l'aride Arabie sont devenus de grands chemins fray és , depuis que les monarques de ces régions s'empressent de venir contempler la belle Portia ; le liquide empire de l'océan , dont la téte ambitieuse vomit ses flots sur la face des cieux , n'en pas une barrière capable d'arrêter l'ardeur de ces étrangers lointains : ce n'est pour eux qu'un léger ruisseau qu'ils traversent , pour venir admirer la belle Portia. UnTle ces trois coffre» contient

son divin portrait. Est-il probable qu'elle soit dans du plomb? Quelle horreur de le croire! Ce métal est trop grossier pour renfermer même son linceul dans la nuit du tombeau. Croirai-je qu'elle est cachée dans l'argent , tandis qu'elle est d'un prix dix fois au-dessus de l'or le plus pur? Idée coupable ! Jamais brillant si précieux ne fut enchâssé dans un métal au-dessous de l'or. Les Anglais ont une monnaie d'or qui porte pour empreinte U figure d'un ange : il n'y est que gravé en dehors; mais ici c'est un ange réel couché dans un lit d'or. Donnez-moi la clef. Je choisis celui-ci , â tout hasard.

La voilà , prince; et si mou portrait s'y trouve, je vous appartiens.

(Elle omm le eofre d'or. ) l£ PRINCE DE MAROC.

O enfer! Quel objet se présente? Un cadavre, et dans le creux de son .œil, un rouleau de papier! Je veux lire cet écrit :

Tout ce qai reluit n'est pas or,

Vous l'avez souvent ouï dire.

Hien dei hommes ont vendu leur vie

Pour ne contempler que mon éclat.

Lot tombes dorées n'enferment que des vers.

Si voua eussiez été aussi sage que hardi ,

Jeune par la force el vieux par le jugement ,

Votre réponse n'eût pas été dans ce rouleau.

Adieu. Votre but est manqué.

Oh ! oui , manqué vraiment ! et ma peine perdue. Adieu donc, feux de l'amour. Froide et insensible indifférence, sois mon lot. — Portia, adieu ; mon cœur est trop accablé pour se répandre en insipides adieux. Les malheureux qui ont tout perdu se retirent en silence.

CU sors.)

Nous en voilà heureusement délivrées. Ferma les rideaux ; allons. — Puissent tous ceux de sa couleur choisir de même!

- (Os sortent.)

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