ACTE 111, SCENE III
sais vrai. Cependant , madame , lorsque je m'évaluais a néant, voyez quel imposteur j'étais, quand je vous ai dit que mon bien n'était rien. J'aurais dû vous dire qu'il était au-dessous de rien. Je me suis engagé avec un tendre ami , et j'ai engagé cet ami avec le plus cruel de ses ennemis, pour me procurer des ressources. Voilà une lettre , madame , dont le papier me semble le corps de mon ami , et chaque mot une large blessure qui verse des flots de sang. Mais est - il bien vrai, Salérîo? Tous ses vaisseaux ont-ils manqué , aucun n'a-t-il réussi?
SALÉRIO.
Aucun , monseigneur. D'ailleurs il paraît que s'il avait à présent l'argent du billet, le Juif ne voudrait pas le prendre. Je n'ai jamais vu de créature revêtue de la forme d'un homme , aussi acharqée, aussi avide de persécuter un homme. Il assiège jour et nuit le doge, et il en appelle à la sûreté de l'état, s'il refuse de lui rendre justice. Vingt marchands et les chefs de la noblesse ont tenté de le persuader ; mais on n'a pu l'engager à se désister de ses droits affreux. Il demande l'acet son
JESSICA
Étant avec lui , je l'ai vu jnrer à Tubal et à Chus, ses compatriotes, qu'il aimerait mieux avoir la chair d'Antonio que vingt fois la somme qui lui est due; et je suis assurée que si les lois et l'autorité, et toute la force du pouvoir ne s'y opposent, il traitera mal le pauvre Antonio.
C'est votre ami qui se trouve dans cette perplexité 1
BASSANIO
Le plus cher de nies amis , le plus honnête des hommes , l'ame la plus noble , et le plus imprudent bienfaiteur ; enfin , l'homme qui nous retrace l'ancienne vertu romaine plus qu'aucun autre habitant de l'Italie.
Combien doit-il au Juif?
BASSANIO
Il doit pour moi trois mille ducats.
Quoi! pas davantage? Oonnez-lui en six mille, «c annulez le billet. Doublez les six mille , triplez-les, plutôt qu'un ami, dont vous me faites un. si beau portrait , perde jamais un cheveu par
la faute de Rassanio. Allons ensemble au temple, nommez-moi votre épouse, et courez aussitôt à Venise secourir votre ami ; car vous ne serez jamais reçu dans la couche de Portia avec une aine inquiète et troublée. Je vous donnerai de l'or assez pour payer vingt fois cette petite dette. Quand elle sera acquittée , amenez votre ami avec vous. Cependant Nérissa et moi nous vivrons comme des filles et des veuves. Allons, venez; car vous allez partir le jour même de vos noces. Traitez bien vos amis, montrez un cœux joyeux et content ; puisque je vous ai acheté cher, vous me serez cher, et je vous aimerai tendrement.— Mais voyons la lettre.
BASSANIO lu.
• Mon cher Bassanio, tous mes vaisseaux ont
• péri : mes créanciers deviennent cruels; ma » fortune est réduite à bien peu de chose. Ledélai » du billet du Juif est expiré ; et puisqu'en rem- ■ plissant la clause qu'il renferme , il est impossi- » ble que je vive, toutes vos dettes envers moi » seraient acquittées, si je pouvais vous voir avant » ma mort. Au reste, suivez votre inclination : si » votre amitié ne vous engage pas à venir, que ce
• ne soit pas ma lettre. •
Mon amour, dépêchez- vous et partezv
BASSANIO
Puisque j'obtiens mon congé de votre bouche > je vais me bâter. Mais jusqu'à mon retour, aucun lit ne sera complice de mon retard ; nul repos , nul sommeil ne prolongera le temps de notre séparation.
(1b sortent.)