‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 68 sur 689 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

ton cœur compatissant qu'il n'est arrivé aucun

mal.

MIRANDA

0 douloureux jour !

PROSPERO

Aucun mal. Je n'ai rien fait que par tendresse pour toi, toi que je chéris, toi. ma lille. Tu ne sais pas encore qui tu es , et tu ignores d'où je suis issu. Tu ne vois dans ton père que Prospero , que le maître d'une chétive caverne , sans le douter qu'U soit né dans un raug plus illustre.

MIRANDA

Jamais l'envie d'en savoir plus n'entra dans mes

pensées.

PROSPERO

Il est temps que je t'en apprenne davantage. Prèle-moi la main , dépouille-moi de mon manteau magique : — bon. (il quitte m» mtnu-au.) Repose ici , mon art. . . Essuie tes yeux, ma lille ; consoletoi. Ce naufrage, dont l'affreux spectacle a. ému au fond de ton cœur la pure et vertueuse pitié . j'ai su , par les ressources de mon art , le disposer de façon qu'U n'y a pas une seule créature vivante de perdue , pas un cheveu tombé de la tète des humains renfermés dans le navire que tu as entendu se fracasser, que tu as vu s'abîmer. Assiedstoi ; car aujourd'hui je te dois un plus long récit.

MIRANDA

Vous l'avez souvent commencé, vendant ra'apprendre qui je suis; mais toujours vous l'interrompiez aussitôt , et me laissiez livrée à de vaines conjectures, vous disant à vous-même : a ru u / Tpat encore.

PROSPERO

L'heure est venue maintenant; voici l'instant précis qui exige que tu prêtes l'oreille : obéis et sois attentive. Peux-tu te souvenir d'un temps de ta vie où nous n'étions pas encore venus dans cette caverne? Oh! non; je ne crois pas que lu le puisses, car alors tu n'avais pas trois ans accomplis.

MIRANDA

Très certainement , seigneur, je peux m'en souvenir.

PROSPERO

Comment le peux-tu? Quelle autre demeure que celle-ci, quelle autre personne , quel objet enfin , dis-moi , a gravé sou image dans ta mémoire?

MIRANDA

Ce temps est bien lob, et je le vois plutôt comme un songe confus que comme une image bien claire, dont ma mémoire me garantisse la Térité. ITavais-je pas alors quatre ou cinq femmes A mon service?

PROSPERO

Oui, Miranda, et m^me davantage. Mais comment se peut-il que ce souvenir vive encore dans ta mémoire? Distingues-tu quelque autre objet dans cette nuit profonde, dans cet abîme du passé? Si tu conserves quelque idée du temps qui précéda ton arrivée dans cette De, tu dois aussi te rappeler comment tu y es venue?

MIRANDA

Oh ! de cela je ne m'en souviens pas.

PROSPERO

B y a douze ans, ma fine , oui, douze ans d'éi depuis que ton père était duc de Milan et

Miranda.

r, n'étes-vous pas mon père?

PROSPERO

Ta mère était un trésor de vertu , et elle m'a dk que tu étais ma ûlle. Oui, ton père était le duc de Milan, et son unique héritière n'est pas moins que la fille d'un prince.

MIRANDA

O ciel 1 et quelle menée coupable nous a lait tomber de ce rang? Ou bien fut-ce pour nous un bonheur d'être venus ici?

PROSPERO

L'un et l'autre, ma fille, l'un et l'autre. C'est par une coupable menée, comme tu le dis , que nous fûmes chassés de ce duché , et c'est par un bonheur, un bienfait du ciel, que nous sommes abordés dans cette fle.

MIRANDA

Oh î le cœur me saigne , en songeant aux peines dont je renouvelle en vous l'idée, et qui sont sorties de ma mémoire. Vous plaît-il de continuer?

PROSPERO

Mon frère, ton oncle, Antonio... Songe bien à m'écouter... Qu'un frère ait pu être si perfide I... lui que dans le monde entier je chérissais le plus après toi , lui à qui j'avais confié le gouvernement démon état; et alors de toutes les principautés mon état était la première. Prospère était le premier duc par la prééminence de sa souveraineté et

par celle de sa science; dans les arts libéraux, personne n'était son égal. Ces arts faisaient toute mon étude. Je me déchargeai des soins de l'autorité sur mon frère. Enseveli dans la retraite, enivré du charme de mes secrètes éludes , je devins étranger à mes propres sujets. Ton perfide oncle... M'écoutes-tuî

MIRANDA

Avec la plus grande attention , seigneur.

PROSPERO

Dès qu'une fois il se fut perfectionné dans l'art d'accorder les grâces ou de les refuser, de connaître le sujet qu'il faut avancer, celui dont il faut ployer la tète trop ambitieuse, il créa de nouveau les créatures que j'avais formées : — je veux dire qu'il les changea de place ou qu'il changea leur esprit. Alors, disposant à la fois et de l'homme et de l'emploi , il monta tous les cœurs au ton qui flattait ses vues, et bientôt il fut le lierre qui investit l'arbre et usurpe sa verdure; il enveloppa mon trône et s'éleva sur la tète de son prince disparu... Tu ne me suis pas.

PROSPERO

Continue de m'écouter. Ainsi dévoué tout entier à la retraite, et au soin de perfectionner mon ame, avantage bien au dessus de tout ce que le vulgaire idolâtre (si cette vie solitaire peut se pardonner dans un souverain) , par cette indifférence pour les grandeurs du monde J'éveillai dans mon traître de frère son mauvais naturel : ma confiance, comme une mère malheureuse en postérité, n'engendra dans son cœur que le vice et une perfidie dont l'excès n'eut d'égal que l'excès de ma confiance, car elle était sans bornes. Devenu l'absolu possesseur de mes revenus annuels et des tributs encore que mon autorité avait droit d'imposer, lui, pareil à ces menteurs qui, à force de répéter une fable, subornent et corrompent leur mémoire au point de se persuader comme une vérité leur propre mensonge , il se crut en effet le duc de Milan. Il le crut, par l'habitude de commander à sa place , de marcher entouré de l'appareil visible de la royauté, et revêtu de toutes ses prérogatives. De là son ambition croissant... M*écoutes-tu?

MIRANDA

Seigneur, votre récit captiverait l'oreille la plus insensible.

kdt I, SCÈNE II.

PROSPERO

Toor combler la distance qui séparait encore âe la personne du souverain , le simulacre en représentation , il lui manquait un titre : il fallait se faire usurpateur. Pour moi , homme faible , une bibliothèque lui parait un domaine assez vaste. 11 me juge désormais inapte à toutes les dignités de la terre. Il se ligue avec le roi de Naples , et (tant son bras était débile pour le poids d'un sceptre ! ) il consent à lui payer un tribut annuel, à lui faire hommage , à soumettre sa couronne docale à la couronne d'un roi ; et mon duché , bêlas! pauvre Milan, indépendant et bbre jusqu'alors, |1 l'assujétit à la plus honteuse servi-

M1RANDA

Ocfel!

,ae bien les conditions du traité et l'événement qui suivit , et dis-moi s'il est possible que ce soit là un frère.

MIRANDA

Je ne pourrais sans crime concevoir de mon aïeule quelque idée qui ne fût pas noble. Plus d'une fois le sein d'une mère vertueuse porta d'indignes enfans.

PROSPERO

Voici les conditions de leur pacte. Ce roi de Naples , mon irréconciliable ennemi , accepte les propositions de mon frère. En retour de l'hommage dont je t'ai parlé , et d'un tribut dont j'ignore la valeur, il promet de me dépouiller à l'instant de ma principauté , moi et ma fille; il s'engage à faire passer à mon frère mon beau duché de Milan avec tous ses honneurs. Sur cet accord ils levèrent une coupable armée, et, au mUieu d'une nuit fatale marquée pour leur complot, Antonio ouvrit les portes de Milan. Dans l'horreur des ténèbres , les ministres de cet attentat me chassèrent de la ville moi et toi , qui jetais des cris dans mes bras.

MIRANDA

Hélas ! grâce. Ne me souvenant plus des cris que je poussais alors , je veux déplorer maintenant notre désastre ; il fait couler de mes yeux

PROSPERO

Ecoute un moment encore , et je vais Ramener à l'objet capital qui nous presse aujourd'hui ; c'est le but de mon récit , qui sans cela serait entièrement déplacé.

MIRANDA

Qui les empêcha alors de nous ôter la vie?

PROSPERO

Fort bien , ma fille : ta question est juste , mon récit l'amenait naturellement. Mon enfant, ils n'osèrent pas, tant était grande l'affection que me portait mon peuple ! ils n'osèrent pas marquer de sang leur forfait , et ils voilèrent de belles couleurs leurs criminels desseins ; en un mot, ils nous traînèrent rapidement à bord d'une barque , et nous éloignèrent quelques lieues en mer, où ils avaient préparé la carcasse d'un bateau pourri par les ans, sans agrès, sans cordages, sans mâts ni voiles; les rats mêmes, avertis par l'instinct, l'avaient déserté : ce fut là qu'ils nous hissèrent et nous envoyèrent jeter nos cris sur la vaste mer qui nous répondait par ses mugissemens, et exhaler nos soupirs dans- les vents. Les vents émus de pitié semblaient gémir, et en nous poussant loin de notre patrie , ils mêlèrent quelque clémence à cette injure.

MIRANDA

Hélas! quel objet de trouble et de peine je devais être pour vous !

PROSPERO

Oh ! tu étais un ange qui me conserva : lorsque je gémissais sous le poids de mon infortune et que je couvrais les flots de mes larmes amères, toi, pleine d'une sérénité qui venait du ciel, tn me souris, et ton sourire me donna un cœur intrépide, prtH à soutenu* tout ce qui pourrait suivre de revers.

MIRANDA

Comment pûmes-nous aborder à un rivage?

PROSPERO

Par une providence toute divine. Nous avions quelques provisions et un peu d'eau fraîche, qu'un noble napolitain, Gonzalo , chargé de l'exécution de leur dessein, nous avait données par pitié; il nous donna de plus de riches vétemens, du linge, des étoffes et autres meubles nécessaires, qui depuis nous ont bien servi ; et encore, par un mouvement d'humanité, sachant combien je chérissais mes livres, il me choisit de ma bibliothèque certains volumes qui me sont plus précieux que mon duché.

MIRANDA

Je voudrais bien voir un jour cet homme monfaisant!

LA TEMPÊTE

PROSPERO

Maintenant , voici mon grand objet. — Reste assise, et apprends comment finirent nos peines sur la mer. Nous fûmes jetés dans cette île, où nous sommes : c'est ici que je t'ai élevée, que ton père t'a servi de maître ; et je t'ai fait faire plus de progrès que n'en font tes égales qui dépensent leur temps en loisirs frivoles , et n'ont pas des maîtres si vigilans.

Que le ciel vous en récompense ! À présent , seigneur, daignez m'apprendre, je vous conjure, car mon cœur ému en est encore tout palpitant , quel a été votre dessein en soulevant cette tempête?

PROSPERO

Écoute cette dernière circonstance: par un hasard des plus étranges, b fortune bienfaisante, aujourd'hui ma souveraine chérie, m'amène mes ennemis sur ce rivage , et ma science de l'avenir me découvre qu'une étoile propice domine à mon zénith, mais que si je néglige son influence, ma fortune m'échappe sans retour. Gesse ici tes questions : je te vois prête à t'assoupir. C'est un heureux sommeil: cède à sa puissance. — Je sais que tu n'es pas maîtresse d'y résister.

(HJnuida «Va** )

Viens à ma voix , ministre de mes ordres , viens, me voilà prêt : approche, mon Ariel ; viens.

(BolwArM.j

Hommage et salut, mon puissant maître 1 vénérable seigneur, salut ! Je viens obéir à tes désirs : voler, nager, plonger, s'il le faut, dans les flammes, courir, m'asscoirsur les flocons de nuages; commande , quelque tâche que ton pouvoir m'impose, Ariel est prêt avec tout ce qu'il possède de facultés.

PROSPERO

Esprit, as-tu Gdèlement exécuté la tempête que je t'ai commandée?

ARIEL

De point en point: j'ai assailli le vaisseau du roi; et sur la proue, dans les flancs, sur le tillac , dans toutes les cabanes, j'ai semé la terreur et les flammes. Quelquefois, divisant mes feux, j'embrasais plusieurs lieux à la fois ; sur le mât de perroVruet, de beaupré, sur les vergues, à chacune un tourbillon de feu ; et soudain toutes ces flammes s'attiraient , s'unissaient en un seul et vaste incendie.

Oui, moins rapides sont les éclairs que Jupiter lance avant les terribles éclats de son tonnerre : Finstant est moins fugitif. On eût dit que tous ces tourbillons embrasés de soufre pétillant assiégeaient le puissant Neptune, bouleversaient, agitaient de terreur ses vagues menaçantes: oui , le redoutable trident a tremblé dans les mains du dieu.

PROSPERO

Mon brave esprit , s'est-il trouvé quelque amc assez intrépide, assez ferme au milieu de ce fracas, pour conserver sa raison tranquille î

ARIEL

Pas une ame qui n'ait senti la fièvre de la peur, qui n'ait offert quelque image de désespoir. Tous, hors les matelots, se sont .jetés dans les flots écumans, tous ont abandonné le navire, alors, comme moi , tout flambant Le flls du roi, Ferdinand, les cheveux dressés sur la tête, comme autant de roseaux , oui , des roseaux , s'est lancé le premier en criant: « L'enfer est dépeuplé, tous » ses démons sont ici. •

Il disait vrai, mon génie. Mais n'étiex-vous pas près du rivage?

ARIEL

Tout près, mon maître.

Mais, Ariel, sont-ils tous sauvés?

ARIEL

Pas un atome n'a péri; pas une tache sur leurs vêtemens, qui les soutenaient sur l'onde , et qui sont plus frais qu'auparavant. Ensuite , fidèle à les ordres , je les ai dispersés par troupes dans 111e. J'ai mis à terre le fils du roi séparément des autres ; je Fai laissé seul , avec ses pensées , dans un des coins les plus sauvages de File , rafraîchissant Fair du souffle de ses soupirs, assis, les bras croisés , dans cette mélancolique attitude.

PROSPERO

Et les matelots du vaisseau du roi , dis , qu'en as-tu fait? Et du reste de la flotte?

11 est en sûreté, le vaisseau du roi, dans un havre, dans cette baie profonde où tu m'appelas une fois à minuit pour t'a lier recueillir de la rosée sur les Bermudes (1) toujours tourmentées par la tem-

(1) Ces 11c» venaient d'être découvertes: Smilh, dans sa relation . dit que les Bermudes étaient si redoutées

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