‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 69 sur 689 · ACTE I, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE II

pêle : c'est là qu'il est caché. Les matelots sont couchés épars sous les écou tilles ; j'ai encore appesanti par mes charmes l'engourdissement où les plongeait la fatigue : je les ai laissés tous endormis. Quant au reste des vaisseaux que j'avais dispersés , ils se sont ralliés tous , et maintenant ils voguent sur les flots de la Méditerranée , et retournent tristement vers Naples, persuadés qu'ils ont vu le vaisseau du roi naufragé, et périr sa personne auguste.

PROSPERO

Tu t'es bien acquitté de ton emploi ; mais il reste de plus grands travaux. A quelle heure sommes-nous du jour?

ARIEL

Nous avons passé le midi.

PROSPERO

Oui, de deux sables au moins. Il nous faut mettre à profit chaque minute du temps qui nous reste jusqu'à la sixième heure.

ARIEL

Encore du travail! Puisque tu me donnes tant de fatigue, permets-moi que je te rappelle ta promesse. Je n'en ai pas encore vu l'accomplisse-

Quoi? Esprit fantasque, que peux-tu me demander?

ARIEL

Ma liberté.

PROSPERO

Comment? Avant que le temps soit expiré? Ne m'en parie plus.

ARIEL

Je te prie, souviens-toi que j'ai bien fait mon devoir ; que jamais je ne te fis de mensonge , jamais aucune bévue; que je t'ai servi sans rancune ni murmure. Tu m'avais promis de me rabattre une année de mon temps.

PROSPERO

Oublies-tu donc de quels tourmens je f ai délivré?

ARIEL

Non.

4es matelots, que plusieurs les nommaient la Iles da Diabla. En effet, elles sont environnées d'écuefls cachés toos les eaui , et dans un climat sujet à des ouragans aussi fréquens que terribles.

Wabdcrtoh

PROSPERO

Tu l'oublies, et tu comptes pour de grands travaux de courir sur les plaines salées de la mer, de monter sur les ailes glacées de l'aquilon, de creuser pour moi dans les entrailles de la terre, quand le feu de la gelée en a durci la surface.

ARIEL

Non, seigneur.

PROSPERO

Tu mens, malin génie. As-tu donc oublié l'af freuse Sycorax, cette fée décrépite, que sa ma lice et les ans avaient courbée en cerceau : l'as-tu oubliée ?

ARIEL

Non , seigneur.

PROSPERO

Tu l'as oubliée: où était-elle née? Parle, réponds-moi.

ARIEL

Dans Alger, seigneur.

PROSPERO

Oui, est-ce la vérité? Je suis obligé de te remettre une fois par mois sous les yeux ce que tu as été et ce que tu oublies. Cette sorcière maudite fut, tu le sais, bannie d'Alger pour nombre de maléfices et d'horribles sortilèges, que l'oreille de l'homme frémirait d'entendre ; mais pour une bonne action qu'elle avait faite , on lui laissa la vie. Cela n'est-il pas vrai?

ARIEL

Oui , seigneur.

PROSPERO

Cette mégère & l'œil bleuâtre, lorsqu'elle fut conduite ici, portait un fruit dans son sein. Les matelots la jetèrent dans cette île. Toi , qui me sers aujourd'hui, tu étais son esclave alors. Mais, comme tu me l'as raconté toi-même, esprit trop délicat pour te soumettre à la bassesse odieuse ses ordres, tu refusas d'exécuter ses magiques opérations; pour* t'en punir, dans l'accès de sa rage implacable,' elle mendia l'assistance de ses plus puissans génies , et t'enfonça de force dans le tronc d'un pin éclaté. Comprimé dans les entrailles de l'arbre , tu y vécus souffrant l'espace de douze années. Dans l'intervalle la sorcière expira, te laissant dans cette prison, où tu poussais des gémissemens aussi fréquens que les coups redoublés que frappe la roue du moulin. Cette lie alors n'était pas ornée d'une

LA TEMPÊTE

seule forme humaine , à moins qu'on ne compte ce fruit que Sycorax déposa dans ces lieux, ce monstre basané, digne rejeton d'une sorcière. ARIEL.

Oui, Caliban son fils.

PROSPERO

Lui-même, esprit mutin et sans mémoire : oui , ce Caliban que je tiens maintenant à mon service. Tu sais trop bien dans quels tourmens je te trouvai. Tes cris douloureux faisaient hurler les loups féroces, et frémir les entrailles émues des sauvages ours. C'était un supplice fait pour les damnés, et il n'était plus au pouvoir de Sycorax de rompre son charme. Ce fut mon art, lorsque arrivé dans ces lieux j'entendis tes cris, qui força le pin de t'ouvrir ses flancs et de te laisser échapper.

ARIEL

Je te remercie, maître.

PROSPERO

Si tu murmures encore, je fendrai un chêne , je te chevillerai dans ses noueuses entrailles, et t'y laisserai crier douze autres hivers.

ARIEL

Pardon , maître. Je serai souple à tes volontés, et je ferai mon service d'esprit de bonne grâce.

PROSPERO

Tiens parole, et dans deux jours je t'afirancbis.

ARIEL

Voilà qui est dit, mon noble maître : allons, que faut-il que je fasse? Parle, que faut-il que je fasse?

PROSPERO

Va , métamorphose-toi en nymphe de la mer ; invisible pour tous les yeux, ne te laisse voir qu'aux miens. Va prendre cette forme et reviens. Pars et sois prompt. (Ariel Mit.) Réveille-toi , ma chère enfant, réveille-toi : tu as dormi d'un bon aommeil; éveille-toi.

MIRANDA

C'est l'impression de votre étrange histoire qui m'a plongée dans cet assoupissement.

PROSPERO

Secoue ces vapeurs, lève-toi; viens; allons voir Caliban mon esclave , qui jamais ne nous fit une réponse obligeante.

IIIRANDA.

C'est un méchant, seigneur: je n'aime pas à

PROSPERO

Mais tout méchant qu'il est, nous ne pouvons nous en passer : c'est lui qui attise notre feu , qui fournil notre bûcher : il nous rend des services utiles. — Holà , ho, esclave! Caliban! masse brute : eh bien , répondras-tu ?

CALIBAN eodrdaru.

Il y a du bois de reste ici.

PROSPERO

Sors, te dis-je. Tu as d'autres tâches à remplir: allons, viens, tortue; viendras-tu?

(Botre Ariel, en nymphe des eaux.)

A merveille! Une forme charmante ! Mon bel Ariel, écoule un mot à l'oreille.

Monseigneur, cela sera fait.

(Il iort.)

PROSPERO 4 C«lib*n.

Eh bien ! esclave immonde , exécrable fruit des amours d'un démon avec ton infernale mère, sors, avance.

(CalibM entre.)

Tombe sur vous dcui le serein le plus coutagieux, tel que sur un marais infect ma mère en ramassa jamais avec la plume d'un hibou ! Que le souffle du vent d'aval vous pénètre et vous dessèche tout le corps !

PROSPERO

i Va, pour ce souhait, compte que cette nuit la crampe aiguë ira s'attacher à toi. Tu sentiras tes flancs dardés de pointes déchirantes qui couperont ton haleine oppressée. Déjà les esprits s'exercent, pour mieux s'évertuer sur tes membrts, tant que dureront les heures de cette longue nuit. Je veux que tes plaies se touchent pressées comme les cellules d'une ruche ; et chaque dard sera plus poignant que l'aiguillon de l'abeille.

CALIBAN

Il me faut le temps de manger en paix. Cette île que tu me voles, m'appartient par ma mère Sycorax. — Lorsque lu y vins, tu me caressas d'abord , et me fis féte : tu me donnais des mûres détrempées dans de l'eau , et tu m'appris à nommer la grande et la petite lumière qui brûlent le jour et la nuit. Je t'aimais alors : aussi je te i

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