‹ Œuvres complètes de Shakespere, 1Chapitre 76 sur 689 · ACTE II, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE I

combien il chatouille votre âme , le projet dont tous vous raillez d'avance, comme, en y résistant, vous vous y attachez davantage! En effet, souvent les caractères indécis et flottans creusent, s'enfoncent plus avant dans un projet , par l'effet même de leur crainte et le poids de leur indolence.

De grâce , explique-toi. Ton œil fixe, ton visage animé annoncent un projet conçu dans ton sein , et dont ton ame en travail aspire à se déli-

ANTONIO

Le voici. Quoique ce seigneur, dont la mémoire est si courte , et qui sera d'aussi courte mémoire dès qu'il sera logé sous terre, ait presque réussi à persuader au roi que son fils est vivant ; car c est un génie persuasil qui entreprend de faire croire ce qu'il ne croit pas lui-même, il est aussi impossible que ce fils ne soit pas noyé , qu'il l'est que cet homme qui dort ici nage en ce mo-

Moi , je n'ai pas le moindre espoir qu'il ne soit pas noyé.

ANTONIO

Oui , mais ce défaut d'espoir, quelles hautes espérances il doit vous faire naître! N'avoir plus d'espérances de ce coté , c'est en avoir d'un autre coté de si vastes, que l'œil de l'ambition même s'arrête ébloui à cette borne lointaine , et doute de la réalité de ce qu'il y découvre. Voulez-vous demeurer d'accord avec moi que Ferdinand est noyé?

Un',

SÉBASTIEN

ANTONIO

Maintenant, nommez-moi l'héritier présomptif de Naples?

Claribel.

ANTONIO

Qui? La reine de Tunis? Elle qui habite cent lieues par delà les probabilités de la vie; qui ne peut jamais avoir de Naples aucune nouvelle , à moins que le soleil ne se charge du message; le char de la lune est trop lent dans sa course. Oui, tVnfant né au jour d'un événement , avant que le bruit en parvienne jusqu'à elle, aurait le menton

bruni par la toison de Mge viril. Cette femme que nous avons été conduire si loin , qu'au retour nous avons trouvé le naufrage ; nous venons d'être engloutis tous. A la vérité, la mer en a rejeté quelques uns , et par l'ordre de la destinée , pour exécuter une action dont ce qui vient d'arriver n'est que le prologue. Ce qui doit suivre nous regarde ; c'est votre rôle et le mien.

SÉBASTIEN

Où tendent ces ambiguïtés? Que voulez-vous dire? Oui , rien n'est si vrai ; la reine de Tunis est la fille de mon frère : à ce titre elle est l'héritière de Naples. Entre ces deux régions il y a quelque

ANTONIO

Une telle distance, que chaque coudée, chaque vague semblent s'élever et dire : « Comment cette « Claribel nous affranchira- t-eile jamais pour re- « tourner à Naples?» Laissez-la dans Tunis, et que Sébastien se réveille. Répondez-moi : si c'était la mort qui les eût ici terrassés tous , eh bien ! leur état ne serait pas pire qu'il ne l'est en ce moment. Il existe tel homme qui peut gouverner Naples aussi bien que ce roi qui dort; des courtisans qui sauront pérorer aussi longuement, aussi ennuyeusement que ce Gonzalo; moi-même je puis , guindé sur une tribune , offrir un orateur aussi disert. Oh! que n'avez- vous mon ame! Quel sommeil que celui-ci pour votre élévation ! Me comprenez-vous ?

SÉBASTIEN

Je crois vous comprendre.

ANTONIO

Et comment la joie de votre cœur accueiJlet-elle votre bonne fortune?

SÉBASTIEN

Je me rappelle que vous avez jadis supplanté votre frère Prospéra.

Oui; et vous voyez depuis comme ce manteau me sied bien : il a bien plus de grâce sur moi qu'auparavant. Les sujets de mon frère étaient mes égaux alors; fis sont mes vassaux maintenant.

SÉBASTIEN

Mais votre conscience?

ANTONIO

Bon ! la conscience ! Et où cela gtt-tl? Si c'é-

LA TEMPÊTE

tait one tumeur à mon pied , elle me forcerait d'élargir ma chaussure; mais je ne sens point cette déité dans mon sein. Dix consciences qui s'élèveraient entre moi et mon trône de Milan , pourraient subir le froid et le chaud , se calciner ou se morfondre, avant que j'en ressentisse ni trouble ni peine. Yoila votre frère gisant à nos pieds. — 11 ne vaudrait pas mieux que cette terre où il est couché , s'il était ce qu'il paraît être : mort. Moi-même, je puis avec cette obéissante épéc.... Seulement trois pouces de ce fer, et je l'endors pour jamais. Vous , en m'imitant, vous plongez dans l'éternel silence ce vieux moraliste , ce grave prud'homme, que nous n'aurons plus ici à censurer notre conduite : tout le reste des courtisans embrassera notre plan avec l'ardeur dont l'enfant s'attache au sein qui l'allaite. Tous donneront eux-mêmes le signal de toute entreprise dont nous leur' dirons : Voilà l'heure de l'exécuter.

Ta conduite , ami , me servira d'exemple. Comme tu gagnas le trône de Milan , je veux gagner le trône de Naples. Tire ton épée. Un seul coup va l'affranchir du tribut que tu paies, et faire de moi un roi dont tu seras chéri.

ANTONIO

Allons, ensemble; et quand je lèverai mon bras , songe à lever le tien pour frapper Gonzalo.

SÉBASTIEN

Oh ! un mot encore.

(Iti conversent à part.)

ARCEL.

Mon maître prévoit par son art le danger qui vous menace, vous, son ami. — Il m'envoie sauver leurs jours; autrement son projet échoue.

(Il cUato * l'oreille do Gooialo.)

Tandis que tous dormez ici dans une paix profonde, La conspiration a l'oeil ouvert choisit son moment. Si you» attachez quelque prix à la vie , SiTouei lo sommeil et soyez sur vos gardes. Révcillcz-vous, réveillea-vous.

ANTONIO

Ainsi , frappons tous deux.

GONZALO

Anges du ciel , sauvez le roi !

(Alooio et suit» s'Cmilent.)

ALONZO

Quoi ! réveillés? Qu'y a-t-il? Pourquoi ces épée» " Pourquoi ces regards farouches?

GONZALO

Quel sujet?...

Tandis que nous veillions ici à la sûreté de votre sommeil , à l'instant nous venons d'entendre bruire d'épouvantables rugîssemens comme de taureaux, ou plutôt de lions. N'est-ce pas ce bruit qui vous a réveillés? 11 a frappé mon oreille d'épouvante.

ALONZO

Je n'ai rien entendu.

ANTONIO

Oh! c'était un bruit capable d'effrayer un monstre, de faire trembler la terre: sûrement c'étaient les rugissemens d'une foule de bons attroupés.

ALONZO

Avcz-vous entendu cela , Gonzalo?

GONZALO

Sur mon honneur, seigneur, j'ai ouï un murmure confus et bien étrange : il m'a réveillé ; je vous ai poussé en jetant un cri. Mes yeux , en s'ouvrant, les ont vus l'épée nue. Un bruit s'est fait entendre , c'est la vérité. Il faut nons tenir sur nos gardes, ou plutôt quittons ce heu ; tirons nos épées.

ALONZO

Quittons ce lieu et continuons la recherche de mon malheureux fils.

GONZALO

Que le ciel le préserve de la dent de ces monstres; car sûrement il respire dans cette île !

ALONZO

Marchez, je vous suis.

ARCEL à paru

Prospero, mon maître, saura ce que je vienf de faire. Va, prince, poursuis sans danger la recherche de ton fils.

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