ACTE H, SCÈNE I
fils pour toujours. Naples et Milan auront gagné a. cette belle expédition plus de veuves que nous ne ramènerons d'hommes pour les consoler : la faute en est à tous.
alonzo.
Et c'est anssi moi qui la paie le plus cher.
GONZALO
Monseigneur Sébastien, vous diteslàdes vérités, mais elles sont un peu trop dures, et, je crois, hors de saison. Vous irritez la plaie , lorsqu'il faudrait du baume pour l'adoucir.
SÉBASTIEN
Fort bien ait.
ANTONIO
Et dans les termes de l'art.
GONZALO an roi.
Bon seigneur, le plus beau jour devient sombre pour nous , dès que votre front se couvre de nuages.
SÉBASTIEN
Devient sombre !
Oh! fort sombre!
GONZALO
Seigneur, si fêtais chargé du soin de défricher cette lie
ANTONIO
Ce serait une île bien cultivée ! Il y sèmerait de Pivraic.
SÉBASTIEN
Avec des halliers et des ronces.
GONZALO
Et si j'en étais le roi , savez-vous ce que je ferais?
SÉBASTIEN
Jamais on n'y verrait le roi pris de vin , faute de vignes.
GONZALO
(1) Je voudrais gouverner ma république sur des principes tout opposés à ceux qu'on suit partout D'abord je n'y admettrais aucune espèce de trafic. Le nom de magistrat, les procès, l'écriture, n'y seraient point connus. Ni pauvreté, ni richesse, ni maîtres, ni serviteurs. Point de contrats , d'héritages , de limites , de partages de
(1) L'Anglais Warburton dit , et Dont sommes de son avis, que ce passage est dirigé contre l'utopie de Thomas Morus; mais nous ajouterons que cet ouvrage, pour renfermer des choses inapplicables, n'en est pas moins, dans plusieurs de ses parties, digne d'être médité par les penseurs. J. A. II.
champs; ni vignobles, ni terres en friche; rien de tout cela. Je n'y voudrais ni argent, ni huile , ni blé , ni vin. Nul travail : tous les hommes seraient oisifs et les femmes aussi ; mais elles seraient vertueuses et chastes. Surtout point de souverai neté,
SÉBASTIEN
Et cependant il voudrait en être le roi.
ANTONIO
Oui , la fin de sa république eu défait le commencement.
GONZALO
Tous les biens seraient en commun , tels que ia nature les donnerait à l'homme, sans peine ni labeur. On n'y verrait ni trahison , ni félonie. J'en bannirais épées, piques, mousquets, et toute autre machine de guerre. Mais la terre d'ellemême, de sa libéralité pure, produirait tout à foison. Abondance de tout, pour nourrir mon peuple innocent.
SÉBASTIEN
Sans doute le roi proscrirait le mariage parmi ses sujets?
ANTONIO
Oui , sans doute, tous fainéans; un peuple de concubines et de lâches.
GONZALO
Je voudrais régir mon état , seigneur, rfan« une perfection , oh ! à éclipser l'âge d'on
Dieu conserve Sa Majesté!
ANTONIO
Long règne à Gonzalo !
GONZALO
Eh bien ! m'écoutez-vous, seigneur?
ALONZO
Eh! de grâce, trêve de paroles: tout ce que vous dites est perdu pour moi.
GONZALO
J'en crois sans peine votre Altesse. Ce que j'ai dit, n'était que pour animer ces deux nobles cavaliers, qui ont l'oreille si chatouilleuse et les fibres si sensibles! — Toujours les mêmes! Un rien les égaie et les fait rire.
ANTONIO
Cest de vous que nous avons ri.
GONZALO
De moi ! et je ne suis rien auprès de vous en fait
LA TEMPÊTE
de saillies et d'épigrammes. Allons, continua de rire sur des riens.
Quel coup terrible il nous a porté là I
SÉBASTIEN
Nous sommes heureux qu'il ait glissé de côté.
GONZALO
Oh ! vous êtes des hommes d'une trempe impénétrable. — Vous seriez capables d'aller attaquer la lune , et de la précipiter de sa sphère , si elle s'avisait de s'y montrer cinq semaines sans varier sa forme.
(Entra Ariel eiéeuunt une musique grtr«.)
SÉBASTIEN
Oui, nous en serions capables; et alors, malheur aux oiseaux de nuit!
ANTONIO
Allons , mon bon seigneur, ne vous courroucez pas.
GONZALO
Non , d'honneur, je ne compromets pas si légèrement ma prudence. Voulez-vous me bercer de vos risées pour achever de m'assoupir?déjà je me sens appesanti.
ANTONIO
Allons , dormez , et prêtez-nous l'oreille.
ALONZO
Quoi ! déjà tous endormis soudain? Plût au ciel que ce sommeil , en fermant mes yeux , endormît aussi mes pensées. Je sens mes paupières prêtes à se clore aussi.
Seigneur, ne vous refusez pas à cet heureux sommeil qui s'offre à vous. Rarement il visite le chagrin ; quand il daigne le faire , c'est un consolateur tout-puissant.
ANTONIO
Tous deux , seigneur, nous allons faire la garde auprès de votre personne; et tandis que vous prendrez du repos, nous veillerons à votre sûreté.
ALONZO
Je vous remercie. — Je suis étrangement assoupi.
(Toui •'endorment, k reieeption de Soutien et d'Antonio.)
SÉBASTIEN
Quelle est donc cette étrange léthargie qui les saisit tous?
ANTONIO
C'est la nature du climat
SÉBASTIEN
Si c'est elle , pourquoi nos yeux n'en ressentent-ils pas l'influence? Je ne me sens point disposé au sommeil.
ANTONIO
Ni moi; mes esprits sont éveillés et dispos. — Ils sont tous de concert tombés de sommeil; les voilà tous étendus à nos pieds, comme terrassés d'un même coup de tonnerre. Quelle fortune ! — Je ne dis que ce mot ; et pourtant.... je crois lire sur votre visage tout ce que vous pourriez être. . . . L'occasion vous parle, et mon imagination exaltée voit une couronne descendre sur votre tête.
SÉBASTIEN
Quoi 1 êtes-vous bien éveillé?
ANTONIO
Ne m'entendez-vous pas parler?
SÉBASTIEN
Je vous entends ; mais sûrement vos discours sont d'un homme qui dort. Vous parlez en songe. Que me disiez-vousdonc? C'est un étrange sommeil que de dormir les yeux ouverts, debout, marchant , parlant , et cependant d'être si profondément endormi
ANTONIO
Noble Sébastien, tu laisses dormir ta fortune. Meurs plutôt: toi qui veilles, tu fermes les yeux et refuses de voir.
SÉBASTIEN
Oh ! tu parles au milieu d'un rêve; mais dans ton rêve il y a du sens.
ANTONIO
Je suis plus sérieux que je n'ai coutume de l'être ; si tu m'entends bien , tu dois être sérieux aussi. Écoute-moi, et tu montes au faîte de la grandeur.
SÉBASTIEN
Soit : je suis une eau dormante.
ANTONIO
Je t'enseignerai à prendre ton cours.
A la bonne heure; car une paresse héréditaire me rentraîne toujours dans l'inertie.
ANTONIO
Oh! si vous vouliez seulement vous avouer