ACTE Uî, SCÈNE î
SI
vous; et j'en sentirais bien moins la fatigue , car mon < œur serait à l'ouvrage, et le vôtre y répugne.
PROSPERO
Pauvre et sensible enfant ! Le poison a gagné ton cœur : cette visite en est la preuve.
MDAANDA.
Vous avez l'air fatigué!
FERDINAND
Non , ma noble maîtresse. Que vous soyez près de moi le soir, je me sens aussi frais qu'au matin. Je vous conjure, et c'est surtout pour le placer dans mes prières , apprenez-moi quel est votre nom .
MIRANDA
.Miranda. O mon père , en le disant , je viens de désobéir a tes ordres !
FERDINAND
Miranda , fille admirée! Oui, la plus admirable des merveilles , trésor digne de tout ce que l'univers enferme de plus précieux. J'ai vu nombre de femmes , mes yeux les observaient avec soin ; plus d'une fois la mélodie de leur voix a captivé mon oreille trop attentive à les écouter. Plusieurs belles me plurent, l'une par une vertu , l'autre par une antre ; mais une femme qui remplit mon ame tout entière, je ne la trouvai jamais; toujours quelque début jaloux , à côté de la plus belle des grâces , en détruisait le charme et ternissait sa beauté. Mais vous, Ô vous, que je vois si accomplie et sans éjjale , le ciel vous a formée du ttait le plus parfait de chacune de ses créatures.
MIRANDA
Je n'en connais pas une de mon sexe : je ne me rappelle les traits d'aucune femme , et ne connais que mon visage, que j'ai vu dans mon miroir. Je n'ai point vu non plus de ces objets qu'on appelle des hommes, que vous , mon doux ami, et mon tendre père. Je ne sais pas quels sont leurs D'arts hors de cette lie ; mais sur mon innocence , qui pst le joyau de ma dot, je ne souhaiterais dans le monde d'autre compagnon que vous ; et mon imagination ne peut se peindre d'autre figure que la vôtre, qui pût me plaire. Mais je cause un peu trop indiscrètement, et j'oublie les leçons de mon père.
FERDINAND
Je suis né prince, Miranda, et maintenant peut-être je suis un roi (que je voudrais me tromper!) , et je ne me soumettrais pas plus à
transporter ce bois en esclave que je n'endurerais l'avide moucheron importunant mon visage. Mais écoutez parler mon ame : à peine vous ai-je vue que mon cœur a volé à votre service. En vous réside la puissance qui m'assujétit à cette servitude , et c'est pour l'amour de vous que je suis ce bûcheron si docile.
MIRANDA
M'aimez-vous?
FERDINAND
O deux et terre ! soyez témoins de mon serment , et couronnez d'un succès fortuné le sentiment que je déclare, s'il est sincère; et s'il est vain , convertissez en revers tout ce qui m'est réservé de bonheur. Oui, je vous aime, vous estime, vous révère, au dessus de tous les biens que possède le monde.
MIRANDA. 1
Je suis folle de pleurer de ce qui me donne de la joie.
PROSPERO
Heureuse rencontre des deux plus rares penchans! Ciel, verse tes faveurs sur l'affection mutuelle qui naît entre ces enfans!
MIRANDA
C'est de mon peu de mérite , qui fait que je n'ose offrir ce que je désire donner, et bien moins encore accepter ce dont la privation me ferait mourir. Mais c'est une vraie enfance, et plus je veux cacher ce que je pense , plus mon secret s'élève et se découvre. Loin de moi , honte hypocrite! Délie ma langue, ô toi franche et sainte innocence! Je suis votre femme, si vous voulez m'épouser ; sinon je mourrai voue vierge fidèle. Vous pourriez me refuser pour votre compagne; mais, que vous le vouliez ou non, je veux du moins être votre suivante.
FERDINAND
Vous serez ma souveraine , ô ma bien -aimée ! et moi toujours soumis ainsi à vos pieds.
MIRANDA
Vous serez donc mon mari?
FERDINAND
Oui , et d'un cœur aussi joyeux que l'esclave qui épouse la liberté. Voilà ma main.
LA TEMPÊTE
lït voilà la mienne , et dedans est mon cœur. Maintenant adieu pour une demi-heure.
FERDINAND
Milfe adieux! oh! mille!
< Ut sortant.)
PROSPERO-
Je ne puis sentir aussi vivement qu'eux ce ravissement qui les transporte , mais il n'est rien qui pût me donner plus de joie. Je retourne à mes livres; car, avant l'heure du souper, il me reste
bien du travail pour l'intérêt de ce jeune couple.
(Uton.)
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ORS AVTftK fMTll DI l'iU
CALIBAN, STEPHANO « TRINCULO, q»i
STEPHANO
Ne m'en parle plus. Quand la futaille sera à sec nous boirons de l'eau, pas une goutte auparavant : ainsi , haut le flacon , et t'en donne à cœur joie, monstre. Allons, mon page, bois à ma santé.
TRINCULO
Son page! la folie de cette île! On dit que nie n'a en tout que cinq habitans. Des cinq nous voilà trois ; si les deux autres ont le cerveau timbré comme nous, l'état chancelle.
STEPHANO
Bois donc, mon page , quand je te l'ordonne. Comme tes yeux sont enfoncés dans ta tête! TRINCULO.
qn'aieseût?Asondos?Ce sei joli monstre.
STEPHANO
Mon ami le monstre a noyé sa langue dans le via. Pour moi, je défie la mer entière de me noyer. J'ai nagé trente-cinq beues nord et sud avant de pouvoir gagner terre (1). Par ce soleil, ta seras mon lieutenant, monstre, ou mon enseigne.
(1) Ces plaisanteries sont dirigées contre les Voyages ! et Aventures do célèbre Portugais Feraand Mandez Pinto, publiés en 1614 ( traduits en français, in-4», Paris, 16»), et qui, dam sa relation , prétend avoir fait naufrage cinq [ois de suite.
Enseigne, loi! il n'est bon qu'à servir d'èpouvantail.
STEPHANO
Va , seigneur monstre, nous ne reculerons pas.
Ni n'avancerez guère ; je veux i sur l'herbe comme du plomb, san ment crier ouf.
STEPHANO
Ours, mon ami, parle une fois dans ta vie, si tu es un ours d'honneur.
CALIBAN
Comment se porte ta grandeur? Permets-mot de lécher ton soulier. Je ne veux pas le servir, lui ; il n'est pas brave.
Tu mens, ignare amphibie. J'ai du cœur j pour colleter un prévôt; monstre dépravé, réponds : as-tu jamais vu poltron sabler autant de vin que j'en ai bu aujourd'hui? Oses-tu me faire un grossier mensonge, toi, avorton, qui n'es qu'une ébauche de monstre?
CAUBAN.
01) , connue il se moque de mot ! Le Iaissera»4a dire, mon prince?
Mon prince, dit-il! — Qu'un être si imbécile!
CALIBAN
Oh, encore! Je t'en prie, mords-le si serré qu'il en meure.
STEPHANO
Trinculo, garde entre tes dents une langue avisée. Si tu fais le mutin, le premier arbre..... Ce pauvre monstre est mon sujet ; et je ne souffrirai pas qu'on l'insulte.
CALIBAN
Je remercie mon noble maître. Te plalt-il d'ouïr encore une fois la prière que je t'ai laite?
STEPHANO
Oui-da , j'y consens. A genoux , et répète-la. Je resterai debout, et Trinculo ;
CAUBAN.
Comme je te l'ai dit tantôt, je suis sujet d'un tyran . d'un sorcier qui par ses fraudes m'a ©*torqué cette île.