ACTE III, SCÈNE I
CLOTEN.
Il passera bien des Ce'sars avant qu'il revienne un autre Jules. La Bretagne forme à elle seule un monde, et nous ne voulons rien payer pour le droit de porter nos nez au milieu du visage.
LA REINE
La même occasion qui servit les Romains et leur aida à ravir notre bien , nous l'avons aujourd'hui pour le reprendre. Souvenez-vous , seigneur , des rois vos ancêtres , et de la valeur naturelle aux peuples de votre île : cette île , comme le domaine de Neptune , est flanquée de rocs inaccessibles , ceinte d'ëcueils et de mers menaçantes , qui n'endureront jamais les vaisseaux de vos ennemis, mais les engloutiront jusqu'à la cime des mâts. Cësar fit bien ici une espèce deconquète : mais ce n'est pas dans nôtre île qu'il exécuta sa bravade : Je suis venu, fnivu, j'ai vaincu. Il connut pour la première fois la honte ; il se vit repousse de nos côtes et deux fois battu ; ses vaisseaux novices , chétifs jouets de nos terribles mers , ballottés sur leurs flots comme des coquilles fragiles , se brisaient de même contre nos rochers. Le célèbre Cassibelan se vit un moment sur le point, ô trompeuse fortune ! de s'emparer de l'épée de César. Triomphant et joyeux , il fit briller la ville de Lud (") de feux d'allégresse, et enfla de courage le cœur des Bretons.
Allons , il n'y a plus ici de tribut à payer. Notre royaume est plus puissant qu'il ne l'était alors ; et, comme je l'ai dit , il n'est plus de pareils Césars j
2l^o CYMBELINE,
d'autres pourront avoir son nez aquilia , mais la force
de son bras , aucun.
CYMBELINE
Mon fils , laissez parler votre mère.
CLOTEN.
Nous avons chez nous plus d'un Breton qui a des muscles aussi forts que Cassibelan : je ne dis pas que je sois de ce nombre, moi : mais j'ai aussi un bras. — Vraiment, un tribut? Et pourquoi paierions-nous un tribut ? Si Cësar peut nous cacher le soleil avec une couverture, ou mettre la lune dans sa poche, alors nous lui paierons un tribut pour revoir la lumière : autrement , Lucius , ne parlons plus de tribut , de grâce.
CYMBELINE
Vous devez savoir qu'avant que les injustes Romains eussent extorqué de nous ce tribut injurieux, nous étions libres. Ce fut la seule ambition de César : cette ambition , qui s'enflait sans cesse , au point qu'elle eût bientôt embrassé les deux flancs de l'univers ; ce fut elle qui sans aucun droit nous imposa ce joug : le secouer est le devoir d'un peuple belliqueux , tel que nous nous vantons de l'être. Dis donc à César que nous eûmes pour ancêtre ce Mulmutîus , qui fonda nos lois : l'e'pée de César les a trop mutilées. Rendre à ces lois leur vigueur et leur libre cours, sera l'emploi de l'autorité que nous tenons en mains ; ce sera notre illustre ouvrage , quoique Rome s'en irrite. Oui : Mulmutius fut le premier des Bretons qui ceignit son front d'une couronne d or , le premier qui se nomma roi.