‹ Œuvres complètes de ShakspeareChapitre 177 sur 294 · ACTE IV, SCÈNE V. 3o · texte numérisé non relu

ACTE IV, SCÈNE V. 3o

cachant? Si nous pi^enons ce parti , les Romains doivent ou nous tuer comme Bretons, ou nous adopter d'abord comme d'ingrats et lâches déserteurs tout le temps que nous leur serons utiles, et nous égorger après.

BÉLARIUS.

Mes enfans , nous monterons vers le sommet des montagnes, et là nous serons en sûreté'. Le parti du l'oi nous est interdit. La mort trop récente de Cloten , la nouveauté' de nos visages inconnus cjui n'auront point paru dans la revue des troupes, éveilleront le soupçon : on nous interrogera sur le lieu oîi nous avons vécu ; on nous arrachera l'aveu de ce que nous avons fait , et le dénoiiment pour nous , sera la mort dans les tortures.

GUIDÉRIUS.

Ce sont là des craintes, seigneur, qui, dans les circonstances, ne sont pas dignes de vous, et qui ne nous satisfont pas.

ARVIRAGUS

Est-il vraisemblable que les Bretons , étourdis par le hennissement des chevaux romains, voyant de si près les feux de leur camp, les yeux et les oreilles occupés de soins aussi importans , aillent perdre le temps à nous examiner , à s'enquérir d'oii nous venons ?

BÉLARIUS.

Oh! je suis trop connu de plusieurs soldats de l'armée. Tant d'années écoulées depuis que je n'avais vu Cloten , si jeune alors , n'ont pas , vous l'avez vu , effacé ses traits de ma mémoire. — Et d'ailleurs le roi n'a pas mérité mon service ni votre amour. Mon exil

3o4 CYMBELINE,

vous a privés de l'éducation , vous a condamnés à cette vie dure sans nul espoir de jouir des douceurs promises par votre berceau , esclaves dévoués au hâle brûlant des étés , et à l'âpre froidure des hivers.

GUIDÉPaUS.

Plutôt cesser de vivre que d'exister ainsi : de grâce, seigneur, allons joindre l'armée : mon frère et moi, nous ne sommes pas connus. Et vous, qui maintenant êtes si loin de la pensée des hommes , et si changé par l'âge, il est impossible qu'on vous soupçonne.

ARVIRAGUS.

Par ce soleil qui luit, je vais au camp. Quelle honte pour moi de n'avoir jamais vu d'homme mourir ! A peine ai-je vu d'autre sang couler que celui des biches timides, ou des lascifs chevreuils dans nos chasses; jamais je n'ai monté de cheval, qu'un seul, qui n'avait point de fer sous ses pieds , et qui ne connut de cavalier que moi, sans aiguillon pour presser ses flancs. Je rougis de lever les yeux sur ce soleil auguste; et de jouir du bienfait de ses rayons en restant si long-temps un malheureux ignoré.

GUIDERIUS.

Par le ciel, j'irai aussi, moi. Seigneur, si vous voulez me bénir et me permettre de vous quitter, je me charge des événemens ; si vous n'y consentez pas, alors que l'épée des Romains fasse tomber sur ma tête le sort dû à ma désobéissance.

ARYIEAGUS

Je dis comme lui.

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