ACTE III, SCÈNE I
une fois la raison et la jeunesse seront mûries chez vous, votre épouse a bien l'air de posséder un beau mari. — Voilà votre chemin à l'occident.
VIOLA
C'est le chemin de la comédie ^^^K Que la grâce et la belle humeur vous accompagnent ! Vous ne voulez donc , madame , me charger de l'ien pour mon maître ?
OLIVIA
Arrêtez, je vous prie; dites-moi, que pensezvous de moi?
VIOLA
Que vous pensez ne pas être ce que vous êtes.
OLIVIA
Si je pense cela , je le pense aussi de vous.
Hé bien , vous pensez juste : je ne suis pas ce que je suis.
OLIVIA
Je voudrais que vous fussiez ce que je vous souhaiterais être.
VIOLA
Si c'était pour changer en mieux que je ne suis , madame, je souhaiterais que votre vœu s'accomplît; car maintenant je suis votre dupe.
OLIVIA
Oh! qu'il y a de grâce et de noblesse dans le mépris et le courroux qu'on reconnaît au mouvement de ses lèvres ! Un meurtrier ne se trahit pas plus vite que l'amour qui voudrait se cacher. La nuit de l'a-
44o LA DOUZIÈME NUIT,
mour est aussi claire que le milieu du jour. Cësario, par les roses du printemps , par la virginité , par l'honneur, par la foi, par tout ce qu'il y a de plus sacré, je le jure, je t'aime tant que, malgré tes dédains, ni l'esprit, ni la raison ne peuvent cacher ma passion. Ne va pas puiser dans cet aveu des raisons de me mépriser; car, quoique je sois la première à te déclarer mon amour , ce n'est pas pour toi un motif de le dédaigner. Impose plutôt silence à tes raisonnemens par cette réflexion : l'amour qui se rend aux sollicitations a son prix ; mais l'amour qui se donne de lui-même , et sans qu'on le demande , est bien au-dessus.
VIOLA
Je jure, par mon innocence et par ma jeunesse , que j'ai aussi un cœur, une foi, mais qu'aucune femme ne les possède ; jamais femme n'en sera la maîtresse que moi seule. Et adieu, chère dame; je ne viendrai plus déposer à vos pieds les larmes de mon maître.
OLIVIA
Revenez encore , peut-être pourrez-vous émouvoir et porter à goûter son amour , ce cœur qui le hait maintenant.
( Elles sortent. )