Oeuvres Completes de Sir Walter Scott, Vie de Napoleon Buonaparte
Arrivée de Buonaparte k Paris. — Les deux Chambres s'assemblent , et adoptent des mesures qui montrent qu’elles désirent l’abdication de Napoléon. — Buonaparte tient un grand conseil. — Fouché présente aux représentai l’acte d’abdication de Napoléon , qui stipule que son fils lui succédera.
— Rapport exagéré de Carnot à la Chan^bre des Pairs, sur les moyens de défense. — Il est contredit par Ney. — Débats orageux dans la Chambre des Pairs sur l’acte d’abdication. — Les deux Chambres éludent de reconnaître formellement Napoléon II. — Nomination d'un gouvernement provisoire.
— Napoléon est prié de se retirer à la Malmaison. — Il offre ses services pour la défense de Paris : ils sont rejetés.
— Il est placé sous la surveillance du général Becker. — Mesures prises k Rochefort pour son départ pour les États- Unis. — Il arrive à Rochefort le 3 juillet. — Le gouvernement provisoire cherche en vain k traiter avec les Alliés, ou k exciter les Français k la résistance. — Les Alliés s’avancent sur Paris pun armistice est conclu , et ils y entrent le y juillet/ — La Chambre des Pairs se disperse, et les membres de l’autre Chambre sont exclus du lieu des séances. — Louis XVIII rentre dans Paris le 8 juillet. — Réflexions sur le second retour des Bourbons.
Quelque immenses que fussent assurément les conséquences directes et immédiates de' la
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bataille de Waterloo, puisque ce n’était rien moins que la perte entière de la campagne et la destruction complète de la belle armée de Napoléon , les événemens même les plus éloignés auxquels elle donna lieu, furent d’une telle importance, qu’il est permis de douter s’il y eut jamais dans l’histoire une grande bataille suivie d’aussi nombreux et d’aussi grands résultats.
La partie de l’armée française qui avait échappé aux désastres de la bataille de Waterloo, se retira dans le plus affreux désordre vers les frontières de France. Buonaparte luimême continua sa fuite ; et de Charleroi, ville près de laquelle il s’était d’abord arrêté , il se dirigea en toute hâte sur Philippe ville. De là son intention, a-t-on dit, était d’aller se mettre à la tête de l’armée de Grouchy ; mais aucune troupe d’aucune espèce n’avait été ralliée ; et Charleroi ayant été occupé presque aussitôt par les Prussiens, le bruit se répandit que la division était détruite , et que Grouchy luimême était fait prisonnier. Napoléon continua donc à fuir, laissant l’ordre , qui ne fut pas exécuté , de rallier les débris de l’armée à Avesnes. Mais ce ne fut* qu’à Laon que Soult réussit à rassembler quelques milliers d’hommes. Pendant .ce temps, Buonaparte avait pris la poste,
et était arrivé à Paris , où il apporta lui-même la nouvelle de sa défaite.
Le 19 juin, cent coups de canon avaient assourdi les habitans de la capitale pour annoncer la victoire de Ligny, et les papiers publics avaient été remplis des relations les plus emphatiques et les plus mensongères sur le passage de la Sambre , l’affaire de Charleroi et la bataille de Quatre - Bras. Les Buonapartistes étaient au comble de l’ivresse , les Républicains indécis, et les Royalistes consternés. Le ai , dans la matinée, trois jours après la fatale affaire de Waterloo, on commença à se dire d’abord à l’oreille , et bientôt ouvertement , que Napoléon était revenu seul de l’armée la veille au soir, et qu’il était alors au palais de l’Élysée- Bourbon. L’affreuse vérité ne tarda pas à transpirer. Il avait perdu une bataille rangée , une bataille terrible, décisive, et l’armée française, qui avait quitté la capitale , si fière , si déterminée , si pleine de confiance et d’espoir, était entièrement détruite.
On a allégué beaucoup de raisons pour justifier Napoléon de n’étre pas resté avec son armé# dans cette occasion, et de n’avoir pas tenté du moins de la réorganiser; mais le secret semble expliqué par la crainte que lui inspiraient les Républicains et les Constitu-
tionnels deParis.il dut se rappeler que Fouché, et d’autres du même parti, lui avaient conseillé, même avant qu’il se mît à la tête de l’armée , de terminer les malheurs de la France, en abdiquant la couronne. Il sentait que ce qu’ils avaient osé lui suggérer à l’heure de sa puissance , ils n’hésiteraient pas à le demander, k l’exiger même au moment de sa défaite, et que la Chambre des Représentans chercherait à faire sa paix en le sacrifiant. «On sait, dit un auteur déjà cité, et partisan de Buonaparte, on sait qu’il dit, après les désastres de la campagne de Russie, qu’il confondrait les Parisiens par sa présence , et qu’il tomberait au milieu d’eux comme la foudre. Mais il est des choses qui ne réussissent que parce qu’elles n’ont jamais été faites , et qui , par cette raison, ne doivent jamais être tentées une seconde fois. Sa cinquième fuite de son armée lui fit perdre le reste de ses partisans , et détacha de sa cause tous ceux qui auraient pu lui pardonner ses malheurs, mais qui voulaient du moins qu’il fut le premier k se relever du coup qui l’avait frappé. » *
C’est une preuve curieuse de l’esprit public
1 Lettres écrites de Paris pendant le dernier règne de Napoléon.
qui régnait alors à Paris , qu’à la nouvelle de cette terrible catastrophe , les fonds montèrent aussitôt après que le premier étonnement causé par cette nouvelle fut passé , c’est-à-dire dès qu’on eut le temps d’examiner les conséquences probables du succès des Alliés. On eût dit que le crédit public renaissait à la première nouvelle, quelque désastreuse qu’elle fût d’ailleurs, qui faisait espérer la fin du règue de Buonaparte.
Les conjectures de Napoléon ne l’avaient pas trompé. Il était clair que, quelque déférence que les Jacobins lui eussent témoignée dans sa puissance, ils étaient sans pitié pour lui dans ses revers. Ils sentirent que l’occasion était favorable pour se débarrasser de lui , et ils ne cherchèrent pas à cacher qu’ils étaient résolus d’en profiter.
Les deux Chambres s’assemblèrent à la hâte.
La Fayette prit la parole dans celle des Repré sentans , et son langage fut celui d’un vieil ami de la Überté. Il parla des bruits sinistres qui circulaient , et invita tous les membres à se rallier autour de l’étendard tricolore, celui delà liberté, de l’égalité et de l’ordre public, et à déclarer : i°. que l’indépendance de la nation était menacée; a", que les Chambres se constituaient en permanence , et que toute tentative
peur les dissoudre serait un crime de haute trahison ; 3°. que les troupes avaient bien mérité de la patrie; 4°- que la garde nationale serait convoquée; 5°. que les ministres seraient invités à se rendre sur-le-champ dans le sein de l’assemblée.
Ces propositions indiquaient assez que la Chambre des Représentans craignait d’être dissoute une seconde fois de vive force , en même temps qu’elles annonçaient qu’elle était déterminée à se mettre à la tête des affaires , sans faire plus long-temps attention à l’Empereur. Elles furent adoptées toutes , à l’exception de la quatrième , relative à la garde nationale, qui fut regardée comme prématurée. Régnault de Saint- Jean-d’Angely essaya de lire un bulletin qui contenait une relation inexacte et imparfaite de ce qui s’était passé sur les frontières ; mais les Représentans l’interrompirent à grands cris, et demandèrent les ministres ; enfin , après un délai de trois ou quatre heures , Carnot , Caulaincourt , Davoust et Fouché entrèrent dans la salle avec Lucien Buonaparte.
La Chambre s’étant fonnée en comité secret, les ministres lui firent coimaître toute l’étendue du désastre , et annoncèrent que l’Empereur avait nommé Caulaincourt, Fouché et Carnot commissaires pour traiter de la paix
avec les Alliés. Jjes membres du parti républicain , et notamment Henri Lacoste , dirent en face aux ministres , qu’on ne pouvait entamer aucune négociation au nom de l’Empereur, puisque les puissances alliées avaient déclaré la guerre à Napoléon ; et plus d’un membre dit même alors en termes précis qu’il n’y avait que lui entre la paix et la nation. Des applaudissemens universels partirent de tous les coins de -la salle , et Lucien ne put douter plus longtemps que les Représentans n’eussent l’intention de séparer leur cause de celle de son frère. Il employa tous les moyens de conciliation, n’omit aucun genre de prières ; et , plus éloquent sans doute en prose qu’en vers , il fit un appel à leur amour de la gloire , à leur générosité, à leur fidélité et aux sermens qu’ils avaient si récemment prêtés. « Nous avons été fidèles, répondit La Fayette; nous avons suivi votre frère dans les sables de l’Egypte, dans les neiges de la Russie. Les ossemens des Français , disséminés dans tous les pays , attestent notre fidé-* lité.»Tous semblaient n’avoir qu’un sentiment, c’était que l’abdication de Buonaparte était une mesure indispensable. Davoust , ministre de la guerre, se leva, et protesta qu’il n’entreprendrait jamais rien contre la liberté ni l’indépen-
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brasser sa cause. On nomma un comité de cinq membres pour se concerter avec les ministres ; ceux-ci mêmes, quoique nommés par Napoléon , ne passaient point pour lui être très attachés. Carnot et Fouché étaient les chefs naturels du parti populaire ; on supposait que Caulaincourt n’était pas très bien avec Napoléon , en sorte que les ministres semblaient plus disposés à prendre les intérêts de la Chambre que les siens. Lucien vit que c’en était fait de l’autorité de son frère , s’il ne parvenait à la maintenir par la violence. Peut-être la Chambre des Pairs eût-elle été plus favorable à la cause impériale; mais telle était sa constitution qu’elle avait aussi peu de confiance en elle-même que d’influence sur l’esprit public. Elle adopta les trois premières résolutions de la Chambre basse , et nomma un comité de salut public.
La ligne de conduite que les Représentans voulaient suivre était claire alors; ils s’étaient expliqués , ils avaient dit quel était le sacrifice qu’ils exigeaient de Buonaparte, et ce n’était rien moins que son abdication. Il restait à savoir si l’Empereur tenterait de résister , ou s’il se soumettrait à cet empiétement sur son autorité. S’il pouvait y avoir un point de droit à discuter lorsque les deux partis ont si complètement tort, le droit était; /certainement du
CHAPITÜ1S I.
cAté de Napoléon. Ces mêmes Représentons étaient ses sujets; ils l’étaient volontairement, autant que des sermens et des promesses peuvent lier les hommes ; ils avaient été convoqués en son nom ; ils n’avaient d’existence politique que comme faisant partie de son nouveau gouvernement constitutionnel. Quelque grands que fussent ses torts envers le peuple français , il n’en avait pas envers ces hommes , complices de son usurpation , qui n’étaient législateurs qu’au même titre qu’il était leur empereur.
Leur droit de le mettre à l’écart et de le fouler aux pieds, parce qu’il était malheureux, ne consistait que dans le pouvoir qu’ils avaient de le faire ; et l’empressement qu’ils montrèrent à exercer ce pouvoir , parlait aussi peu en faveur de leur foi aux sermens que de leur générosilé.
En même temps , notre commisération pour la grandeur déchue se perd dans le sentiment de cette justice qui veut que les fauteurs et les • complices d’un usurpateur soient les premiers , à devenir les instruinens de sa ruine.
Quand Buonaparte revint à Paris, la première personne qu’il vit , fut Carnot, auquel il demanda, du ton d’autorité qui lui était ordinaire, de l’argent à l’instant même , et une levée de trois cent mille hommes. Le ministre répondit qu’il ne pouvait avoir ni Fun ni l’autre ;
JO VIE DE NAPOLÉON IHTON APARTE.
alors Napoléon fit venir Maret, duc de Bassano, et plusieurs autres de ses conseillers intimes; mais, quand ceux-ci parlèrent de défense, ce mot lui arracha cette exclamation amère : « Ah ! ma vieille garde , s’ils savaient seulement se défendre comme vous ! » Faisant ainsi l’aveu pénible que le bâton de commandement , celui de tous les emblèmes de la puissance qu’il préférait, s’était brisé entre ses mains. Lucien pressa son frère de maintenir son autorité , et de dissoudre les Chambres de vive force ; mais Napoléon , qui savait que la garde nationale pourrait bien prendre le parti des Représentans , refusa de recourir à une mesure si hasardeuse. On sonda néanmoins Davoust pour savoir si l’on pourrait compter sur . lui au cas qu’il fallût agir contre les Chambres; mais il refusa positivement de le faire. Fouché suggéra à Napoléon l’idée de se faire nommer dictateur; mais ce n’était évidemment qu’une proposition mise en avant pour l’amuser. Ce fut dans ce moment qu’arriva la nouvelle du résultat de la séance des Représentans en comité secret.
Le sort en était jeté; il fallait que Napoléon résistât ouvertement ou lâchât pied; qu’il se déclarât souverain absolu, qu’il prononçât la dissolution des Chambres, ou bien qu’il abdi-
quât la couronne qu’il avait si récemment reprise. Lucien , en le voyant encore indécis , n’hésita pas à dire que la fumée de la bataille de Mont-Saint-Jean lui avait fait tourner la tête. Dans le fait, sa conduite dans ce moment de crise ne fut pas celle d’un grand homme. Il n’eut le courage, ni de hasarder les mesures désespérées qui seules auraient pu soutenir encore quelque temps sa puissance , ni de prendre le noble parti de faire une abdication qu’on eût * pu croire volontaire. Il s’attachait à ce qui ne pouvait plus lui être d’aucun secours , comme . le criminel qui , dans* sa détresse , n’a pas assez de résolution pour s’élancer au-devant de sa destinée par un effort volontaire, et qu’il faut que la main du bourreau 'pousse de l’échaffaud . 1
Dans la nuit du 21 , Buonaparte tint un conseil spécial , où se trouvèrent appelés tous les ministres , le président et quatre membres de la Chambre des Pairs, le président et quatre vice-présidens de la Chambre des Représentans ; ainsi que plusieurs conseillers d’Etat et autres personnes en place. L’Empereur exposa devant cette assemblée l’état de la nation, et • '
* Il est inutile de rappeler au lecteur que les criminels condamnés à mort sont pendus en Angleterre. ( Édit . )
la VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
lui demanda son avis. Régnault, qui d’ordinaire était l’orateur impérial , prit alors la parole pour proposer qu’on fît une levée dehéros pour recruter l’armée héroïque , et pour secourir ce que, par une phrase heureusement choisie , il appelait l’aigle étonne. Il opina donc pour que les Chambres fissent un appel k la valeur française , tandis que l’Empereur traiterait de la paix , « d’une manière tout à la fois noble et ferme. » La Fayette exposa que la résistance ne ferait qu’aggraver les maux de la France. Il y avait un sacrifice particulier que les Alliés s’étaient engagés à demander au commencement de la guerre; il n’était pas probable qu’ils y renonçassent après cette victoire décisive. Il ne voyait qu’une seule mesure qui pût préserver le pays d’une lutte sanglante et ruineuse ; il ne doutait pas que l’âme grande et généreuse de l’Empereur ne la lui révélât. Maret, duc 'de Bassano, depuis long-temps l’arni le plus intime de Buonaparte (amitié d’autant plus funeste que, meilleur courtisan qu’homme d’Etat , il cherchait plutôt à calmer son humeur qu’à le guider par ses conseils) , Maret prit feu à cette courageuse insinuation. Il demanda des mesures sévères contre les Royalistes et les mécontens ; une police et des peines comme pendant la révolution. « Si l’on y eut eu recours
plus tôt, s’écria-t-il, un de ceux qui m’écoutent ( voulant sans doute désigner F ouché ) , ne rirait pas dans ce moment des malheurs de son pays , et Wellington ne marcherait pas sur Paris. » Ce discours fut reçu avec des marques de désapprobation que la présence même de l’Empereur , pour la cause duquel Maret montrait tant de véhémence , ne put contenir ; des huées, et des murmures couvrirent la voix de l’orateur. Carnot , qui avait des vues plus justes sur la force militaire , ou plutôt sur la faiblesse de la France dans ce moment, désirait, tout démocrate qu’il était, conserver à son parti les talens de Napoléon. On dit qu’il versa des larmes en entendant insister sur la nécessité de l’abdication. Lanjuinais et Benjamin-Constant appuyèrent l’avis de La Fayette; mais l’Empereur avait l’air sombre, mécontent , indécis , et le conseil se sépara sans avoir pris de détermination.
Une autre nuit se passa dans la même anxiété sans que Buonaparte se fût décidé. Si la nation ou même les ministres eussent pris unanimement la résolution de se défendre, et que Napoléon eût paru vouloir soutenir la lutte , il est certain que la France eût été exposée à toutes les chances d’une guerre poussée à l’extrémité ;
quoique , si l’on considère dans quel court
• ïf
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espace de temps les Alliés introduisirent sur le territoire français huit cent mille hommes de troupes effectives , il soit difficile de croire que la résistance eût pu dans aucun cas être couronnée de succès. Il serait injuste de refuser à Napoléon le sentiment naturel de compatir aux maux qu’une lutte aussi prolongée aurait imposés à la nation, et nous aimons à supposer qu’il n’eût pas voulu, pour conserver la couronne quelques instans de plus , devenir cause de la ruine du beau pays qu’il avait si long-temps gouverné. Comme la plupart des hommes qui se trouvent dans l’embarras , il reçut plus d’avis que d’offres de service. Le meilleur conseil fut, peut-être , celui d’un Américain , qui l’engagea à partir à l’instant même pour les États de l’Amérique du Nord, où il ne jouirait pas , il est vrai , des prérogatives royales et du vain cérémonial des cours , auquel il tenait plus que la philosophie ne le permet , mais où il serait l’objet du respect général que ses talens supérieurs et les vicissitudes de son étonnante carrière étaient si propres à commander. Mais alors, comme à Moscou, il hésita trop longtemps à prendre un parti; car, quoique l’importunité de ses amis et de ses adversaires lui eût arraché l’acte d’abdication qu’on demandait de tous côtés à grands cris , cependant cet
acte repfermait des conditions qui n’avaient pu être dictées que par l’espoir de conserver une influence suprême dans le gouvernement qui devait succéder au sien.
Le 22 juin, quatre jours seulement après la défaite de Waterloo, la Chambre des Représentans s’assembla à neuf heures du matin , et témoigna la plus grande impatience de recevoir l’acte d’abdication. Duchesne faisait la motion qu’on le demandât péremptoirement à l’Empereur , lorsque l’arrivée du message si vivement attendu vint rendre inutile cette mesure violente. Fouché en était porteur, Fouché dont toutes les intrigues réussissaient au gré de
ses désirs. L’acte était conçu dans les termes
• * suivans :
a Français ! en commençant la guerre pour soutenir l’indépendance nationale , je comptais sur la réunion de tous les efforts , de toutes les volontés , et le concours de toutes les autorités nationales. J’étais fondé à en espérer le succès , et j’avais bravé toutes les déclarations des puissances contre moi.
« Les circonstances paraissent changées. Je m’offre en sacrifice à la haine des ennemis de la France. Puissent-ils être sincères dans leurs déclarations , et n’en avoir jamais voulu qu’à ma personne ! Ma vie politique est terminée ,
l6 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE. „ et je proclame mon fils sous le titre de Napoléon II , Empereur des Français.
« Les ministres actuels formeront provisoirement le conseil de gouvernement. L’intérêt que je porte à mon fils m’engage à inviter les Chambres à organiser sans délai la régence par une loi.
a Unissez-vous tous pour le salut public , et pour rester une nation indépendante.
« Signé, Napoléon. »
Le parti républicain ayant obtenu cette victoire , proposa à l’instant même d’arrêter les bases d’une nouvelle constitution, en remplacement de celle à laquelle trois semaines auparavant ils avaient prêté serment au Champ-de- Mai. Cette proposition parut un peu prématurée ; et il fut résolu qu’on se bornerait pour le moment à nommer un gouvernement provisoire, composé de cinq membres chargés d’exercer le pouvoir exécutif, et dont deux seraient pris dans la Chambre des -Pairs de Buonaparte , et trois dans la Chambre des Représentans.
En même temps , pour conserver les égards dus à l’ex-Empereur, la Chambre nomma une commission chargée de lui présenter une adresse de remercîmens , dans laquelle elle évitait soi-
giieusoment de faire mention de son fils et dç le reconnaître. Napoléon, pour la dernière fois, reçut la commission dans le costume impérial , et entouré de ses gardes et de ses grands-officiers. Il avait l’air pâle et pensif, mais ferme et résigné j et il entendit avec une froide indifférence les éloges que l’on donnait à son sacrifice patriotique. Dans sa réponse , il recommanda l’union , insista sur la nécessité de préparer promptement des moyens de défense ; mais il eut soin , en finissant , de leur rappeler que son abdication était conditionnelle , et qu’elle conservait à son fils fous ses droits.
Lanjuinais, président de la Chambre, répondit, avec un profond respect , que la Chambre ne lui avait pas donné d’instructions à ce sujet. «Je vous avais bien dit», reprit Napoléon en se tournant du côté de son frère Lucien,
« qu’ils n’en feraient rien. Dites à l’Assemblée » , ajouta-t-il en s’adressant au président, « que je recommande mon fils à sa justice. C’est en sa faveur que j’ai abdiqué. »
La reconnaissance de Napoléon II devint donc dès ce moment le point de discussion entre l’ex - Empereur et les Chambres. Il est certain que celte reconnaissance n’eût jamais pu être approuvée par les Alliés; et l’influence que Buonaparte et ses partisans auraient eue
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probablement dans une régence", était un argu ment irrésistible en faveur de ceux qui repoussaient ses efforts, et qui se réunissaient pour •mettre de côté sa famille et sa dynastie.
I)ans cette même journée du 22 juin, une scène étrange se passa k la Chambre des Pairs. Le gouvernement avait reçu la nouvelle que le maréchal Grouchy, que nous avons laissé sur les bords de la Dyle, près de Wavres, et qui continua à soutenir le combat contre Thielman, auquel il était opposé, jusqu’au milieu de la nuit, avait, en apprenant la perte de la bataille de Waterloo , opéré habilement sa retraite par Namur, qu’il s’était défendu contre plusieurs attaques, et qu’il avait enfin réussi k gagner Laon. Encouragé par ces bonnes nouvelles, Carnot se mit k faire à la Chambre un exposé brillant de la situation des affaires : Grouchy était k la tête d’une armée intacte de plus de soixante mille hommes (tandis que Grouchy n’avait jamais eu k Wavres plus de trente -deux mille hommes); Soult rassemblait vingt mille hommes de la vieille garde à Mézières ; dix mille hommes de nouvelles levées allaient être dirigés de l’intérieur sur ce point, ainsi que deux cents pièces de canon. Ney ne put entendre ces rapports exagérés sans un accès de colère ; et , le cœur ulcéré de l’injustice avec laquelle il
avait été traité par Napoléon dans ses bulletins , il se leva tout à coup, et parla comme s’il eût été monté sur le trépied de la sybille ; dans sa manière de contredire les assertions du ministre, il régnait une sorte de désespoir qui n’admettait pas de réflexion. On eût dit qu’en le pulvérisant, il eût voulu pulvériser en même temps l’univers. «Ce rapport est faux, s’écria-t-il, faux de tous points. Grouchy ne peut avoir sous ses ordres que vingt à vingt-cinq mille hommes tout au plus. Si son corps eût été plus nombreux , il aurait pu couvrir la retraite , et l’Empereur aurait encore une armée à commander sur les frontières. Il n’y a plus un seul homme de la garde à rallier, ajouta-t-il; c’est , moi qui la commandais , et je l’ai vu massacrer tout entière , avant de quitter le champ de bataille : il n’en reste rien. L’ennemi est à Nivelles avec quatre-vingt mille hommes; il peut être à Paris dans six jours. Il n’y a d’autre voie de • salut pour la France que de faire à l’instant des propositions de paix. » Le général Flaliault veut le contredire, mais Ney reproduit son exposé sinistre avec encore plus de véhémence; et enfin abordant tout d’un coup le sujet que tous avaient sur les lèvres, mais qu’aucun n’avait osé entamer, il dit d’une voix basse , mais dis-tincte : « Oui, je le répète, vous n’avez d’autre
voie que la négociation. Il faut que vous rappeliez les Bourbons. Quant à moi , je me retirerai aux Etats-Unis. »
Ces derniers mots attirèrent sur Ney les reproches les plus amers. Lavalette et Carnot surtoutsemblaient indignés contre lui . N ey répondit avec un morne dédain à ceux qui blâmaient sa conduite : cc Je ne suis pas de ces hommes pour qui leur intérêt est tout; que gagnerai-je au retour de Louis , que d’être fusillé pour crime de désertion? Mais je dois la vérité à mon pays. » Cette scène étrange fit une profonde impression sur l’e$prit des hommes qui réfléchissent , et qui dès ce moment furent portés à regarder les bruyans débats des Chambres, et toutes ces mesures qu’on faisait sonner si haut, comme • un vain bruit , qui ne pouvait avoir aucun résultat puisqu’il ne restait aucune ressource à la nation.
Après cette discussion sur l’état de l’armée , il s’en éleva une autre dans la Chambre des Pairs, qui ne fut guère moins orageuse, lors de la lecture de l’acte d’abdication. Lucien Buonaparte aborda la question de la succession au trône , el insista pour qu’aux termes de la constitution , son neveu fût reconnu à l’instant. Le comte de Pontécoulant interrompit l’orateur en demandant de quel droit Lucien, un étranger,
un prince romain , se permettait de donner un souverain à la France , lorsque lui-même il n’était pas naturalisé Français? Cette objection était étrange sans doute si l’on réfléchit qu’elle sortait des mêmes lèvres qui, il n’y avait encore que vingt-deux jours , avaient prêté serment à une constitution par laquelle Lucien était reconnu non seulement comme citoyen , mais même comme prince du sang royal. Lucien répondit qu’il était Français par ses sentiinens et en vertu des lois. Pontécoulant présenta alors une autre objection en disant qu’il était impossible de reconnaître pour souverain un enfant qui résidait dans un royaume étranger. A ces mots, Labédoyère, remarquant de l’hésitation ' dans l’assemblée, se leva, et se démenant avec fureur, il montra pour Napoléon ce même dévoûment aveugle qui l’avait porté à donner l’exemple de la défection à Grenoble.
« L’Empereur, s’écria-t-il, n’avait abdiqué qu’en faveur de son fils. Son abdication était nulle , si son fils n’ était pas proclamé à l’instant. Et quels étaient ceux qui s’opposaient à cette résolution généreuse? Les mêmes hommes qui étaient aux pieds de l’Empereur dans sa prospérité, et qui étaient déjà impatiens de porter le joug des étrangers. Oui», continua cet impétueux jeune homme en accompagnant ses pa-
rôles des gestes les plus violens, et couvrant par sa voix retentissante les murmures de l’assemblée , « si vous refusez de faire reconnaître Napoléon II, il faut que l’Empereur tire de nouveau l’épée ; il faut que de nouveau le sang commence à couler. A la tète des braves Français qui sont couverts de blessures qu’ils ont reçues pour le défendre , nous nous rallierons autour de lui ; et malheur aux généraux perfides qui peut-être, dans ce moment même , méditent de nouvelles trahisons ! Je demande qu’ils soient poursuivis et condamnés comme déserteurs du drapeau national ; que leurs noms soient notés d’infamie, leurs maisons rasées, leurs familles proscrites et exilées. Nous ne souffrirons pas des traîtres parmi nous. Napoléon en abdiquant la couronne pour sauver la nation, a fait ce qu’il se devait à lui-même; mais la nation n’est pas digne de lui , puisqu’elle l’a une seconde fois forcé à l’abdication , elle qui avait juré de le défendre dans la prospérité comme dans les revers. » Les cris à V on/re/partis de tous les coins de la salle , couvrirent enfin la voix de cet enthousiaste , qui , dans le fond , ne faisait qu’exprimer les sentimens d’une grande partie de l’armée française. «Jeune homme, vous vous oubliez», s’écria Masséna. «Vous vous croyez encore au corps de garde», dit Lameth.
Labédoyère voulut élever de nouveau la voix, mais elle fut étouffée par les murmures de toute l’assemblée, qui mirent enfin un terme à cette scène scandaleuse.
Les Pairs ayant éludé , comme les Représentai , de reconnaître formellement Napoléon II, les deux Chambres procédèrent à la nomination des membres du gouvernement provisoire. Ce furent Carnot, Fouché, Caulaincourt, Grenier et Quinette. Us annoncèrent , dans leur proclamation, que Napoléon avait abdiqué, et que son fils avait été proclamé , ce qui ( soit dit en passant) n’était pas vrai : ils invitaient les Français à rester unis , et à n’épargner ni efforts ni sacrifices pour le triomphe de la cause nationale, et promettaient sinon une constitution nouvelle, ce qui avait toujours été l’usage en pareil cas , du moins une révision et un remaniement complet de celle qui avait déjà trois semaines d’existence, et qu’on rendrait, sous tous les rapports , aussi borme qu’une neuve.
Cette adresse produisit peu d’effet sur les troupes et sur les fédérés, qui pensaient, comme Labédoyère, que l’abdication de Napoléon ne pouvait être reçue qu’aux conditions qu’il y avait mises lui-même. Ces fédérés étaient armés ; ils se formaient en groupes et allaient défiler sous les fenêtres de Buonaparte , devant le
24 VIE DE NAPOLÉON BIION APARTE, palais de l’Élysée-Bourbon. On leur faisait des distributions de vin et d’argent , ce qui redoublait leurs cris de vive Napoléon ! vive V Empereur ! Ils insultaient la garde nationale, et semblaient vouloir attaquer la maison de Fouché. D’un autre côté , les gardes nationaux , au * nombre de trente mille hommes, étaient disposés en général à maintenir l’ordre , et beaucoup d’entre eux penchaient pour Louis XVIII. Une convulsion intérieure semblait inévitable, car on disait que si Napoléon II n’était pas reconnu à l’instant , Buonaparte viendrait dissoudre la Chambre à la tête de ses troupes.
Dans la séance du 24 juin , la question importante de la succession fut décidée , ou plutôt éludée de cette manière : Manuel , qui passait généralement pour être l’organe de Fouché dans la Çhainbre des Représentans , fit un long discours pour démontrer qu’il n’était pas nécessaire de reconnaître formellement Napoléon II, puisqu’aux termes de la constitution, il était déjà en possession du trône. Quand l’orateur eut fait ce raisonnement profond , que leur souverain ne pouvait être ni reconnu ni proclamé , uniquement parce qu’i/ était leur souverain , tous les membres se levèrent aux cris de vive Napoléon II ! mais quand on fit la proposition
de prêter serinent au nouvel empereur - , un cri général : Point de serment ! point de serment! * se lit entendre de toutes parts , comme si la Chambre eût senti intérieurement qu’elle n’avait été que trop prodigue de ces sermens si souvent violés , et quelle répugnât à s’oüvrir une nouvelle sôurce de parjures.
Si cette reconnaissance apparente et en quelque sorte négative des droits du jeune Napoléon à la couronne ne satisfit pas les Buonapartistes , du moins la Chambre des Représentans les réduisit par là au silence, tandis qu’en même temps , en déclarant que le gouvernement provisoire était nécessaire, pour la garantie des intérêts de la nation, elle empêchait que ni Napoléon , ni aucun de ses adhérens ne pût intervenir dans l’administration du pays. Cependant, malgré le peu de franchise avec lequel ils admettaient la condition spéciale que Napoléon avait mise à son abdication , la commission de gouvernement et les Chambres exigèrent de l’ex-Empereur la stricte exécution du contrat , avec autant de rigueur que si , de leur côté , ils eussent payé le prix stipulé en argent de bon aloi , et non pas en fausse monnaie. Ce fut ainsi qu’ils lui arrachèrent une proclamation adressée en son nom à l’armée , pour lui confirmer le fait de son abdication , que les troupes ne voulaient
z6 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTK.
oroire que s’il le leur assui’ait lui-même. Néanmoins il y avait dans cette adresse quelques expressions qui prouvent qu’il sentait vivement la contrainte qui lui était imposée. Après avoir exhorté les soldats à suivre toujours la carrière de l’honneur, et les avoir assurés qu’il ne cesserait jamais de s’intéresser k leurs exploits , il leur dit : « Vous et moi nous avons été calomniés; des hommes incapables d’apprécier nos travaux, ont vu dans les marques d’attachement que vous m’avez données , un zèle dont j’étais seul l’objet. Que vos succès futurs leur apprennent que c’était la patrie avant tout que vous serviez en m’obéissant ; et que si j’avais quelque part k vos affections, je la devais k mon ardent amour pour la France , notre mère commune. »
Ces expressions déplurent vivement k la Chambre des Représentai, qui regardait en même temps la présence de Napoléon dans la capitale comme dangereuse pour la tranquillité publique, et inquiétante pour le maintien de ses prérogatives. L’agitation commençait k régner parmi les farouches habitans des faubourgs; et des soldats, tristes débris de la bataille de Waterloo, se rassemblaient tous les jours dans les murs de Paris , furieux de leur récente défaite , et demandant k grands cris k leur Empereur de les conduire k la vengeance. Peu s’en fallut, k
ce qu’il paraît, que Napoléon ne se mît encore à la tête d’une armée peu nombreuse , mais redoutable. Pour l’éloigner de cette tentative , le gouvernement provisoire l’engagea à se retirer dans le palais de la Malmaison , près de Saint- Gernrain-en-Laye , qui avait été si long-temps la résidence favorite de l’épouse qu’il avait répudiée, de la malheureuse Joséphine. Napoléon y était à peine depuis un jour, que déjà, entouré de la police de Fouché , il s’était aperçu que celui qui , il n’y avait pas un mois , disposait de la vie de millions d’hommes , n’était plus maître de ses démarches. On épiait , on contrôlait se moindres actions , quoique sans employer la violence ; et pour la première fois alors il sentit ce que c’était que de perdre cette liberté dpnt , pendant tant d’années, son despotisme avait privé une si grande partie du genre humain.
Cependant il semblait se soumettre à son sort , et ne témoignait de l’impatience que lorsqu’il était assiégé par ses créanciers personnels , qui , sachant qu’il n’était pas probable qu’il restât long-temps en France, s’efforçaient d’obtenir le réglement de leurs créances. Cette petite persécution était encouragée par le gouvernement ; c’était un des expédiens employés pour abréger son séjour en France. Si aucun ne réussissait,
il restait toujours la ressource d’employer la
force.
Ce qui paraîtra incroyable , c’eSt que , quelque courts qu’aient été les instans que Napoléon passa à la Malmaison, il n’en était pas encore parti qu’il était déjà presque oublié à Paris. « Personne » , dit un auteur bien informé , qui demeurait dans cette ville pendant ce moment de crise » , personne , à l’exception des agens immédiats du gouvernement, ne paraît savoir s’il est encore à la Malmaison , ni même trouver que ce soit une chose dont on doive s’inqjldéter. Samedi dernier le comte M*** l’y a vu ; il était tranquille, mais tout-k-fait absorbé. Ses amis prétendent à présent que depuis son retour de l’ile ^ d’Elbe , il n’était plus tout-k-fait ce qu’il avait été précédemment ; cependant , en prolongeant son séjour à la Malmaison , il pouvait céder à un motif plus honorable que cette simple répugnance qu’éprouve la nature humaine à se soumettre même k un malheur inévitable. » 1
Les troupes anglaises et prussiennes approchaient alors rapidement de Paris. Chacune des villes sur lesquelles on avait compté pour retarder leur marche , ouvrait aussitôt ses portes
1 Lettres écrites par ud Anglais résidant à Paris , etc. ; tome II.
à leur arrivée. Au moment où la capitale allait se voir entourée de nouveau d’armées ennemies, un sentiment honorable, joint à des considérations politiques, pouvait faire espérer à Napoléon que les Représentai seraient disposés à laisser de côté toute animosité personnelle, pour se servir cfe ses talens extraordinaires et de soninfluence sur l’esprit des troupes et des fédérés , qui seuls pouvaient défendre Paris, et qu’ils lui permettraient de reprendre de nouveau l’épée pour protéger la capitale. Il offrit de commander l’armée pour son fils en qualité de général en chef, ou de coopérer à la défense comme simple citoyen; mais ladiscorde avait fait trop de progrès dans l’intérieur. Le parti populaire, qui dominait alors, craignait encore plus le triomphe de Napoléon que celui des Alliés, qu’il espérait se concilier par un traité; car il sentait avec raison qu’il n’avait pas les moyens de leur résister. Mais si cette résistance était organisée avec succès par Napoléon, on redoutait sa suprématie comme commandant militaire ,' au moins autant que la domination des Alliés : ses offres de service furent donc rejetées.
Comme d’habiles pécheurs, les membres du gouvernement provisoire avaient jeté graduellement leurs filets autour de Napoléon , et ils
* 3o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
crurent qu’il était temps de les tirer à terre. Ils commencèrent par le mettre en quelque sorte aux arrêts, en chargeant le général Becker, officier qui avait personnellement à se plaindre de Napoléon, de surveiller, et même , au besoin , de restreindre ses inouvemens, de manière à prévenir toute possibilité d’évasion, et d’employer des mesures pour le décider à quitter la Malmaison et a partir pour Rochefort , où tout était préparé pour son départ de France. L’ordre fut' donné en même temps à deux frégates de se tenir prêtes à transporter aux Etats-Unis l’ex-Empereur, qui devait rester sous la surveillance du général Becker et de la police, jusqu’au moment de son embarquement. Les instructions portaient qu’on devait prendre toutes les précautions possibles pour la sûreté de Napoléon. Un ordre semblable fut transrnis par Davoust , qui, par un de ces compromis commodes à l’aide desquels on cherche à concilier ses sentimens avec ses devoirs ou ses intérêts , refusa de le signer , mais ordonna à son secrétaire de le faire à sa place , ce qui , dit-il , reviendrait au même. '
Napoléon se soumit à son sort avec résignation et avec dignité. Il reçut le général Becker
* Journal de Las-Cases, tomel", pages 18 et tçj.
sans embarras et môme avec affabilité ; et celuici , par un sentiment qui lui faisait honneur , trouva la mission dont il était chargé d’autant plus pénible , qu’il avait éprouvé l’inimitié personnelle de l’homme qui était alors confié à sa garde. Quarante personnes environ de tout rang et de toute condition, firent l’offre généreuse d’accompagner dans ses revers celui qu’ils avaient servi pendant sa prospérité.
Cependant, au milieu de tous ces préparatifs de départ, Buonaparte conservait encore un reste d’espoir. Il entendait le bruit de la canonnade dans l’éloignement , comme le cheva^de bataille entend la trompette. Il offrit de nouveau de marcher contre Blücher, comme simple volontaire , promettant qu’après avoir repoussé l’invasion , il continuerait sa route pour s’expatrier. Il espérait tellement que sa demande lui serait accordée , qu’il faisait tenir ses chevaux tout prêts , afin de pouvoir partir au premier avis pour aller rejoindre l’armée ; mais le gouvernement provisoire rejeta de nouveau une offre dont l’acceptation eût en effet détruit tout espoir de traité avec les Alliés. On dit que Fouché s’écria, en entendant la proposition de Buonaparte: « Se moque -t- il de nous? » Il est certain que s’il se fût retrouvé à la tête des troupes , il eût été bientôt maître du
3a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
gouvernement provisoire, quel qu’eût pu être d’ailleurs le résultat définitif de son entreprise.
Le 29 juin , Napoléon partit de la Malmaison ; le 3 juillet il arriva à Rochefort. Le général Becker l’accoinpagna , et il n’arriva rien de remarquable pendant le voyage. Partout où il passait, les troupes le recevaient avec de grandes acclamations ; les habitans respectaient les malheurs d’un homme qui s’était vu presque le maître du monde; et ne pouvant applaudir, ils gardaient le silence.
Ainsi finit à jamais le règne de l’empereur Napoléon. Mais avant de le suivre dans ses nouvelles destinées , il nous faut achever en pei^de mots’ce qui nous reste à dire des conséquences de son abdication, et présenter quelques remarques sur les circonstances à l’aide desquelles elle fut obtenue, ou plutôt arrachée.
Le gouvernement .provisoire avait envoyé des commissaires auprès du duc de Wellington, demander des passe-ports pour Napoléon, afin qu’il pût se rendre aux États-Unis. Le duc répondit qu’il n’avait aucune autorité de son gouvernement pour en accorder. Les généraux anglais et prussien repoussèrent également toutes les ouvertures qui leur furent faites pour l’établissement ou pour la reconnaissance , soit du gouvernement provisoire actuel, soit de
tout autre plan d’administration qu’on pût leur suggérer, autre que le rétablissement des Bombons sur le trône. Les membres de la commission de gouvernement cherchèrent , avec aussi peu de succès, à réveiller l’esprit national ; ils avaient perdu toute influence sur les troupes. Les idées du patriotisme étaient inséparables pour l’armée de la personne et des talens de Napoléon. En vain des députés firent-ils de pompeuses déclarations de principes ; en vain appelèrent-ils à leur secours tous les vieux mots d’ordre de la révolution pour ranimer l’esprit de 1793. Les soldats et les fédérés répondaient d’un air morne : « Pourquoi nous battrionsnous encore? nous n’avons plus d’Empereur. »
Pendant ce temps , le parti royaliste reprenait courage ; il se montrait en armes dans plusieurs départeinens, dirigeait l’opinion publique dans beaucoup d’autres, et faisait de grandes recrues dans les rangs des Constitutionnels. Il est certain que s’il en était encore parmi ces derniers qui redoutassent le retour des Bourbons , c’était dans la crainte que les Royalistes triomphans ne se livrassent à un système de réaction et de représailles , et en même temps , que Louis , indisposé par les derniers événemens, ne fût tenté de sortir des limites constitutionnelles, de s’éloigner de ceux qui voulaient
Vie db N*p. Brow. Tome 9. 3
34 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, qu’on s’y renfermât , et de recourir aux mesures arbitraires par lesquelles ses ancêtres avaient gouverné leur royaume. Ceux qui nourrissaient ces appréhensions ne pouvaient s’empêcher de convenir qu’elles provenaient originairement de l’inconstance et de l’ingratitude du peuple lui-même, qui s’était montré indigne de vivre sous les lois douces et faciles d’une monarchie tempérée , en se laissant entraîner à conspirer contre elle ; mais les conséquences n’en eussent pas été moins terribles, si le Roi eût voulu agir d’après des principes de rigueur et de vengeance ; et ce furent ces appréhensions d’une part , de l’autre les craintes de quelques individus pour leur sûreté personnelle , jointes à la morne confusion d’un troisième parti , et à la haine de l’armée pour les princes qu’elle avait trahis, qui prolongèrent de quelques jours l’existence du gouvernement provisoire.
C’est en même temps ce qui explique la résistance prolongée des Chambres à recevoir leur monarque légitime , quoiqu’elles ne pussent parvenir à exciter d’autres mouvemens d’enthousiasme que ces explosions du moment, qui éclataient dans le lieu même de leurs séances , et qui ne flattaient d’autres oreilles et n’échauffaient d’autres têtes que les leurs. Pendant ce temps , les corps d’armée de Soult et
de Grouchy étaient repoussés sous les murs de Paris, où ils furent bientôt suivis par les Anglais et les Prussiens. La bravoure naturelle des Français leur inspira alors une résistance qui, tout en les couvrant de gloire , n’eut aucun résultat. Les Alliés , au lieu de tenter de nouveau les chances d’une attaque sur Montmartre , traversèrent la Seine , et menacèrent Paris du ' côté qui n’était pas défendu. Il n’y avait pas , comme en 1814, d’année ennemie qui menaçât de leur couper toute communication par-derrière. Les Français n’en déployèrent pas moins un grand courage dans deux tentatives qu’ils firent, l’une pour défendre Versailles, l’autre pour reprendre cette ville par un coup de main dirigé par le général Excel mans. Mais enfin, à V la suite d’un conseil de guerre, tenu à Paris
dans la nuit du 2 au 3 juillet , un armistice fut conclu , en vertu duquel la capitale se rendait aux Alliés, et l’armée française devait se retirer • derrière la Loire.
Les Alliés suspendirent leurs opérations jusqu’à ce qu’on eût pu décider les troupes françaises à effectuer leur retraite ; mesure qu’un stérile enthousiasme leur faisait repousser avec indignation. Pour leur laisser le temps de se calmer, ils différèrent d’occuper Paris jusqu’au 7 juillet, jour où la capilale se trouvait être en-
tièremcnt évacuée. Les Anglais et les Prussiens en prirent possession avec le plus grand ordre; mais les sentimens manifestés de part et d’autre étaient bien différens de ceux cpii avaient éclaté en 1814, lorsque, à leur première entrée, ils avaient défilé sur les boulevards. Le gouvernement provisoire continua ses fonctions , quoique Fouché, qui en était le chef, intriguât depuis long -temps (et, depuis la bataille de Waterloo, avec une apparence de sincérité), pour négocier le second retour des Bourbons , à des conditions qui assurassent les libertés de la France. On reçut, le 6 juillet, la déclaration des souverains alliés, qu’ils regardaient toute autorité émanant de l’usurpation de Napoléon Buonaparte , comme nulle et de nul effet , et que Louis XVIII , qui était alors à Saint-t)enis , ferait le lendemain , ou le surlendemai n au plus tard, son entrée dans sa capitale , et reprendrait son autorité royale.
Le 7 juillet, la commission de gouvernement cessa ses fonctions ; la Chambre des Pairs , après avoir entendula lecture de l’acte de capitulation, se sépara en silence ; mais celle des Représentans continua encore à siéger, à voter et à discuter. Le président suspendit alors la séance jusqu’aii lendemain huit heures du malin , malgré les représentations de plusieurs membres, qui pré-
tendaient que la Chambre s’étant déclarée en permanence , on devait exécuter à la lettre cette décision. Le lendemain matin, les membres qui se rendirent à la Chambre trouvèrent dans la cour un détachement de gardes nationaux qui leur en refusèrent l’entrée , sans avoir aucun égard à leurs plaintes ni à leurs remontrances. En outre , les législateurs désappointés et écumant de rage , furent exposés à la risée des spectateurs , qui accueiüirent chaque membre , k son arrivée et à son départ , par de grands éclats de lire , proportionnés au degré de mortification qu’il laissait paraître sur sa figure.
Le 8 juillet, Louis entra dans sa capitale, précédé d’un grand nombre de gardes nationaux et de volontaires royaux , ainsi que des troupes de sa maison. A la suite 3e ces soldats venait un nombreux état-major dans lequel on distinguait les maréchaux Victor, Mannont, Macdonald , Oudinot , Gouvion - Saint - Cyr, Moncey et Lefebvre. Un immense concours de citoyens reçut, avec de vives acclamations, le souverain légitime, et l’on remarqua surtout l’enthousiasme avec lequel les femmes exprimèrent leur joie. Ce fut amsi que Louis rentra dans le palais de ses ancêtres , sur lequel on vit flotter de nouveau le drapeau blanc. Ici se termine ce court espace de temps, si rempli
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d’événernens qu’on a peine à y croire ^période de cent jours , qui semble renfermer * les événemens d’un siècle. Avant de poursuivre cette narration, qui ne sera plus désormais que l’histoire d’un individu , il ne sera peut-être pas hors de propos de jeter un regard en arrière sur les événemens compris dan» cette période , et d’en faire remarquer en peu de mots le caractère et la tendance politique.
Il est inutile de rappeler au lecteur que l’élévation de Napoléon au trône fut le résultat des efforts réunis de deux partis : l’un comprenait l’armée, qui désirait rétablir son bon- , y ueur souillé par les dernières défaites , et replacer l’Empereur à sa tête , pour qu’il prévînt sa dissolution et la conduisit à de nouvelles victoires. L’autre parti se composait de ceux qui non seulement désiraient que le royaume eût une portion considérable de liberté effective , mais qui se sentaient intéressés à ce que l’on reconnût les principes de la révolution , et surtout celui qui attribuait * au peuple ou à ceux qui pourraient parvenir à s’arroger le droit de le représenter, le pouvoir d’altérer à son gré la constitution , et d’être , commé on le disait du grand comte de Warwick, le faiseur et le défaiseur de rois. Ce parti, se prévalant de quelques fautes réelles de la famille
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CHAPITlUi I.
régnante , en supposant d’autres , et en plus grand nombre, excitant une foule de vagues inquiétudes , avait fait naître un sentiment général de mécontentement contre les Bourbons ; mais, quoiqu’il eût fini probablement par avoir recours à la force, rien n’autorise le moins du inonde à croire qu’il eût réussi à renverser complètement le gouvernement royal, s’il n’eût été appuyé par les soldats. L’armée , qui accourut si promptement à l’appel deBuonaparte, n’avait rien de commun dans sa manière de voir avec les Jacobins, comme on les appelait; et, sans l’apparition subite de son ancien général sur la scène politique, elle eût agi, on n’en saurait guère douter, d’après les ordres des maréchaux, qui étaient presque tous dévoués à la famille royale. Ce fut donc l’attachement de l’armée à Buonaparte qui fit réussir l’entreprise combinée , que le parti des Jacobins, réduit à lui-même, aurait inutilement essayée.
Le parti républicain ou jacobin s’arrangea avec son puissant allié. Les chefs de l’armée acceptèrent des titres de sa main , reçurent des places , et devinrent membres de la Chambre des Pairs ou de celle des Représentans , convoquées par son autorité. Ces Chambres reconnurent Napoléon pour leur Empereur,
\o Vin DE NAPOLÉON BUON APARTE.
reçurent de lui en échange une nouvelle constitution , et, à la face de la France entière, ils prêtèrent serinent de fidélité et à la constitution et à leur souverain. Ce fut dans ces dispositions que l’Empereur et son Corps Législatif se séparèrent le 7 juin. Il régnait certainement dès -lors de la défiance entre eux ; mais, à en juger par les apparences, le prince et le peuple se séparèrent également contens l’un de l’autre. Onze jours amenèrent la bataille de Waterloo avec toutes ses conséquences. Une politique sage etloyale aurait conseillé auxChambres de défendre l’Empereur qu’elles avaient fait ; de l’armer du pouvoir qu’exigeaient les circonstances , et de se servir de son rare talent militaire pour chercher à arrêter les progrès de l’invasion. Une sorte de pudeur devait les empêcher de prêter leurs bras pour renverser ce trône chancelant , au pied duquel ils s’étaient si récemment prosternés : mais ils eu décidèrent autrement. Dès l’instant où il devint malheureux, Napoléon cessa d’être leur empereur, la source de leur pouvoir et de leur autorité.
Us ne voient plus en lui que le daim blessé ( qu’il faut repousser du troupeau, que le Jonas sur le vaisseau qu’il faut jeter à la mer. Aussi, lorsque Napoléon leur parla d’armes et de soldats, ils lui répondirent par les mots d 'égalité
et des droits de l’homme. Tout espoir de réparer les suites de la bataille de Waterloo fut perdu, et l’einpereur de leur choix fut, sinon ostensiblement, du moins par le fait, arrêté et envoyé sur les côtes de la mer, comme un criminel condamné à la déportation. Leur conduite néanmoins montra clairement que Napoléon n’était pas élu par le choix libre du peuple français, et surtout qu’il n’était pas l’élu de ceux qui s’appelaient exclusivement les amis de la liberté.
Ayant ainsi montré combien il leur était facile de se débarrasser du monarque de qui elles tenaient leur existence politique , les Chambres '"s’adressèrent aux Alliés , pour les inviter à ( concourir à l’élection d’un nouveau souverain , et a aider à élever un nouveau trône sur le sable mouvant qui venait d’engloutir celui de Napoléon. Sous un rapport, leur opiniâtreté n’était pas déraisonnable ; ils s’inquiétaient fort peu d’avoir tel ou tel souverain, que ce fût d’Orléans ou d’Orange ’, l’anglais Wellington ou le cosaque Platoff. Ce qu’ils voulaient , c’est que ce souverain n’eût de droit que ceux qu’ils lui auraient donnés eux-mêmes , et qu’ils fussent libres de les lui retirer quand il leur plairait de le faire. Et l’on peut être sûr que , quelque nouveau roi^ quelque nouvelle con-
fc - f».
4a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
stitution que l’on eût établie par le moyen de pareils hommes , on aurait vu bientôt recommencer cette espèce de danse sauvage de la révolution, jusqu’à ce qu’enfm, comme autant . * de dervis frénétiques, étourdis par ce rapide tournoiement, les Français fussent tombés cje nouveau d’épuisement et de fatigue pour goûter r le repos sous la verge de fer du despotisme.
Les souverains alliés virent ces propositions, de mauvais œil , tant à cause de leur nature même que du caractère de ceux qui les leur adressaient. De tous les garans qu’ils pouvaient offrir, le plus respectable était le duc d’Otrante, et ce même duc d’Otrante avait été Fouché de Nantes. Le nom de Carnot se retrouvait suP tous les édits sanguinaires de Robespierre', oh jAn - * la conscience du vieux décemvir ni celle du jeune comte n’avait jamais rien vu qui pût le faire reculer. Il y en avait beaucoup d’autres qui s’étaient distingués daûsla révolution. Le langage qu’ils tenaient était déjà une sorte de * jargon démocratique; et, quoiqu’il y eût parmi eux un grand nombre de gens de bien et l* d’hommes de talens , on ne devait pas oublier ,
combien il y en avait aussi dans la première „
r ff%* assemblée , qui n’avaient rendu d’autre service que de sceller de leur sang la modération et la raison de leurs opinions politiques. Il était
d’une nécessité urgente d’éviter tout ce qui pourrait ramener ces scènes de honteuse mémoire, et ce fut pour avoir mie garantie contre le retour de pareÿs attentats que les souverains . ■* alliés insistèrent pour que Louis XVIII remontât sur le trône , comme en étant le légitime possesseur.
La légitimité , ou le droit de succession héréditaire , adoptée dans la loi commune des ; constitutions les plus monarchiques , est empruntée par analogie à la vie privée , où le fils aîné devient naturellement le chef et le protecteur de la. famille après la mort du père.
Sans doute , tant que les Etats sont peu consi- •* dérables , avant que les lois soient établies , quand l’habileté et les talens personnels du 1110narque exercent une puissante influence , le pouvoir de choisir un magistrat suprême après la mort de son prédécesseur, ou plus souvent encore, ce pouvoir qui, autant qu’il nous est permis d’en juger, fait peut-être partie des droits * abstraits de l’homme , peut s’exercer sans beau- ' < «coup d’inconvénient : mais lorsque les États deviennent plus étendus, et que leurs constitutions sont définies et circonscrites par des lois qui laissent moins de laîtiliide et par Conséquent moins d’ambition ^dans' l’exercice des fonctions les hommes échangent sans peine le
suprêmes ,
• privilège illimité d’un Couroultaï tartare, ou d’une Diète polonaise, contre le principe de la légitimité , parce qu’il y a au moins autant
i de chances pour qu’un successeur héréditaire » soit en état d’accomplir les devoirs de sa position, qu’il y en a pour que le choix du peuple tombe sur un digne candidat ; enfin , parce que , dans le premier cas , on épargne à la nation les convulsions qu’occasionnent les bringues , les intrigues qui précèdent toute élection, et cette suite d’animosités , de divisions , de guerres civiles, de ruines, que finit toujours par entraîner une constitution élective.
Le principe de la légitimité absolue est surtout important dans une monarchie limitée , parce qu’il lui donne un degré de stabilité qu’elle ne peut atteindre autrement. Le principe de l’hérédité , joint à celui qui déclare que le roi ne peut faillir, assure la permanence du pouvoir exécutif, et réprime l’ambition qui ' . enflammerait tant de coeurs, s’ils avaient la perspective d’une vacance du pouvoir suprême, ou d’une élection de temps à autre. Les ministres , du roi , d’un autre côté , étant responsables de
ses actes , opposent , dans leur propre intérêt , une digue à l’exercice de son pouvoir ; et ainsi
• on pourvoit à la répression de toutes les fautes • ordinaires du gouvernement, puisque, pour se
Digitizï
servir d’une comparaison connue, mais expressive , il vaut mieux , pour corriger quelque déviation accidentelle de la course régulière , changer le conducteur que renverser le char.
Tel est le principe de légitimité qui fut invo qué par Louis XVIII , et qui fut reconnu pâlies souverains alliés ; mais il ne faut pas le confondre avec cette doctrine servile que le droit dont on est ainsi investi a reçu d’une origine divine une sanction irrévocable. L’héritier légal , dans la vie privée , peut dissiper par sa fo- . lie , ou forfaire 1 par ses crimes l’héritage que la loi lui transmet ; de même le roi légitime peut sans le moindre doute , en se départant des principes de la constitution sous laquelle il est appelé à régner, forfaire pour lui-même et pour ses héritiers, si la puissance législative le juge convenable, cette couronne que le principe de la légitimité lui donnait par droit de naissance. La peine de forfaiture est un cas extraordinaire, mais prévu , non en vertu de la constitution , qui ne reconnaît la possibilité d’aucune faute \ dans le souverain , mais parce que la constitution a été attaquée et violée par le monarque , et qu’on ne doit plus souffrir qu’elle le couvre
1 Terme- de jurisprudence qui veut dire rendre confit* fable de droit. [Éilit.)
46 VJE Ut; N A POLliON BUONAPÀH'Ï»;.
de son ombre. Les crimes qui méritent d’encourir cette haute punition doivent donc être d’une nature extraordinaire, et dépasser la portée de ceux auxquels la constitution poun^ voit par la punition des ministres et des conseillers de la couronne. L’égide constitutionnelle de l’inviolabilité met à couvert le monarque personnellement , s’il fait un usage blâmable de son pouvoir, pourvu qu’il l’exerce sans* sortir des bornes de la constitution. C’est quand il ose aller au-delà , mais pas avant , qu’elle cesse de protéger le cœur d’un tyran. Un roi d’ Angle- . terre, par exemple, peut s’engager dans une guerre insensée , ou signer une paix désavantageuse, en faisant un usage légal, quoique blâmable et peu judicieux , du pouvoir dont»
l’investit la constitution j ce sera sur les conseillers et non sur lui-même que pèsera en pareil cas la responsabilité ; mais si, comme Jacques II, le souverain brise ou s’efforce de dé truire la constitution elle-même , c’est alors que la résistance devient légale et honorable , et que le roi est justement regardé comme ayant perdu par forfaiture le droit qu’il tenait de ses ancêtres , en s’efforçant d’empiéter sur les droits de ses sujets.
Les principes de l’hérédité de la monarchie , de l’inviolabilité de la personne du roi, et de
CHAFITRE J.
la responsabilité des ministres, étaient reconnus par la Charte constitutionnelle. Louis XVIII était donc , pendant l’année qui précéda le retour de Napoléon , le souverain légal de la France , et il reste à prouver par quel acte de trahison à la constitution il avait forfait son droit de légitimité. Si le lecteur veut se reporter au vol. VIII, chap. xio ( où nous ne croyons pas avoir épargné la conduite des Bourbons) , il pensera probablement avec nous que les fautes du gouvernement du Roi furent non seulement moins nombreuses qu’on ne pouvait l’attendre dans des circonstances si nouvelles et si difficiles , mais qu’elles étaient même d’une na-
ture telle qu’une opposition honnête , loyale et bien intentionnée les aurait facilement réprimées; il trouvera qu’aucune de ces fautes ne pouvait être attribuée personnellement à Louis XVIII, et que loin d’avoir encouru la forfaiture de ses droits légitimes , il avait, pendant ce peu de mois , acquis de puissans droits à l’amour, au respect et à la reconnaissance de ses sujets; sa chute avait été en partie l’ouvrage des caprices et de l’imprudence de personnes attachées à sa famille et à sa maison , mais bien plus encore de ces défiances sans mo-
hf; de ces soupçons sans fondemens, couleurs dont la révolte n’hésite jamais à revêtir sa
cause ; elle provenait de la légèreté du peuple* français, qui se fatiguait du gouvernement simple , tranquille et pacifique de son Roi ; enfin , par-dessus tout , du mécontentement d’une soldatesque frénétique , qui se croyait tout permis parce qu’on lui permettait tout , et de ces club? de cerveaux exaltés qui soupiraient après un temps de désordre et de bouleversement général. Le départ forcé de Louis XV III , provenant de pareilles causes , ne pouvait rompre le pacte solennel conclu par la France avec toute l’Europe , quand elle reçut son monarque légitime des mains de ses conquérons magnanimes ; quand , avec lui et par égard pour lui , elle obtint des conditions de paix que sa position ne lui permettait nullement d’espérer, et qu’autrement elle n’aurait jamais obtenues. Le malheur du Roi , puisqu’il ne venait d’aucune faute qu’il eût commise , ne pouvait entraîner aucune forfaiture des droits dont il était investi. L’Europe, garante du traité de Paris, pouvait aussi à juste titre, quand de sa main armée et victorieuse elle ramenait le Roi légi time, exiger de la France qu’il fût rétabli dans ses droits; et quand c’était à cette condition qu’elle offrait de mettre fin à la guerre , elle se montrait aussi équitable que la conduite des souverains , durant cette courte campagne , avait
'été honorable et couronnée par le succès.
A ces argumens , un homme impartial pourrait à peine découvrir une réponse ; mais le parti populaire s’efforça de trouver un argument contre la seconde restauration , dans la déclaration même des Alliés. Ce manifeste avait annoncé , disaient-ils , que la guerre était dirigée contre Buonaparte personnellement, et que, quand il serait détrôné, l’intention des puissances alliées était de laisser aux Français une entière liberté sur le choix dê leur gouvernement intérieur. ’On citait en particulier la déclaration du prince régent , qui proclamait que le traité de Vienne , dans lequel on avait décidé de détrôner Napoléon, n’obligeait pas le gouvernement anglais à insister sur le rétablissement des Bourbons comme sur une condition indispensable pour la paix. Ceux qui faisaient valoir cette objection ne considéraient pas, ou ne voulaient pas considérer la nature du traité auquel se rapportait cette explication. Le traité de Vienne avait expressément pour objet le rétablissement de Louis XVIII , et le prince ré- , gent y adhéra avec l’intention de faire de son côté tous ses efforts pour parvenir à ce but. On * * y introduisit seulement cette clause restrictive, parce que son altesse royale n’entendait pas s’obliger, pour cette restauration seule , à pous-
Vie îtK Buok. Tome 9. 4
ÔO VIE DE NAPOLÉON BUONAFARTE.
ser la guerre jusqu’à la dernière extrémité.
Mille circonstances auraient pu faire qu’un engagement de cette nature , pris sans restriction, aurait été extrêmement difficile à remplir ; mais puisque aucune de ces circonstances n’était arrivée, et que le rétablissement du trône des Bourbons était ,*par suite de la bataille de Waterloo, une mesure qui pouvait être aisément exécutée , il s’ensuivait nécessairement qu’elle devait l’être , aux termes du traité de Vienne.
- Mais quand les souverains auraient positivement annoncé , dans leurs manifestes , que la volonté du peuple français serait exclusivement consultée , quel droit avait le Corps Législatif, ,, assemblé par Buonapartc , de se prétendre le peuple français? Il n’avait ni crédit ni influence sur aucun des partis de l’État , si ce n’est par la possession motnentanée d’une autorité qui était à peine reconnue quelque part.
Ce fait, que le pouvoir de Napoléon avait cessé d’exister, ne rendait pas son titre plus légitime. Au contraire , émané de son autorité , il devait être considéré comme étant tombé avec lui ; ou le Corps Législatif formait une Chambre convoquée par Napoléon, et liée envers lui autant que des sermens et des déclarations peuvent lier les hommes, ou bien c’é-
tait un corps qui n’avait point de caractère politique.
La Fayette prétendait que les représentans actuels de la France se trouvaient dans la même situation que le parlement anglais assemblé comme Convention 1 , et que l’armée campée à Hounslow lors de la révolution anglaise *.
Pour que la comparaison fût juste, il aurait fallu qu’on retrouvât ici la même sagesse que dans les circonstances particulières du grand événement de 1688. Les Français auraient pu alors justifier leurs procédés par les agressions de leur monarque exilé , et par la volonté générale et même presque unanime de la nation ; mais l’histoire anglaise a offert effectivement un exemple d’une assemblée exactement semblable à la leur pour l’absence de tout droit et l’exagération des prétentions, et ce précédent, on le trouve lorsque le parlement, surnommé - Croupion 3 , voulut souffler les cartes à Riêhard Cromwell, comme la commission provisoire de Paris essaya , par un tour adroit , de ravir l’autorité à Napoléon II. Le Croupion aussi siégea quelque temps comme gouvernement ,
. 1 Premières guerres civiles. ( Edit. )
1 Sous Jacques II.
3 The rump parliament. ( Édit. ) *
5a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
et s’efforça de réformer la constitution d’après ses propres vues , en dépit de tout le peuple anglais, qui soupirait après le retour de son monarque légitime , comme il fut facile de s’en convaincre lorsque Monlc , à la tète d’une armée, parut pour protéger la manifestation de leurs sentimens réels. Tel était le point de comparaison le plus exact qu’offrait l’iiistoire d’Angleterre avec la situation des commissaires provisoires de la France. Cette commission et le Croupion étaient également des intrus qui avaient usurpé l’autorité suprême , et qui en furent également privés par le retour du monarque légitime.
Tandis que les puissances alliées désiraient que le roi de France fût remis en possession d’un trône qu’il n’avait jamais perdu de droit, ces mêmes puissances , et surtout l’Angleterre , sentaient qu’il était de la justice et d’une bonne politique d’assurer a la France le maintien de tout ce qu’elle avait gagné de Liberté sage et modérée par la révolution et à travers ses orages, eu introduisant en même temps dans sa constitution toutes les améliorations dont l’expérience avait démontré l’utilité. Ces améliorations furent indiquées et vivement appuyées par le célèbre Fouché, qui, en cette occasion, rendit un grand service à son pays ; mais, non content
de ce premier succès , il lutta long-temps pour , que le Roi, tout en reconnaissant, comme il était prêt à le faire , les différens avantages que la France avait retirés delà révolution, fît quel- «• "
ques démarches pour reconnaître aussi la révolution elle-même. Il insistait sur l’adoption du drapeau tricolore , comme sur un point de la plus haute importance , ressemblant un peu en cela au démon des légendes de nécromancie, qui , lorsque |ps malheureux avec qui il est en relation refusent de s’abandonner à lui corps et âme, comme il l’avait d’abord exigé, est assez modéré pour demander et accepter les plus légers sacrifices , une rognure d’ongle , une tresse de cheveux , pourvu qu’on la lui offre en signe d’hommage et de dévoûinent. Mais Louis XVIII n’était pas homme à se laisser entraîner à une »
homologation 1 accidentelle et équivoque , comme le disent les jurisconsultes, de tous les résultats affreux d’une aussi horrible période, ce qui aurait nécessairement impliqué une sorte de ratification de la mort même de son vertueux frère , indignement assassiné. Conserver et maintenir tout le bien sorti de la révolution , était tout autre > chose que ratifier la révolution elle-même. Une tempête peut jeter de
' Ratification. [Édit. )
54 VIE DE NAPOLÉON BUONAPA RTE
riches trésors sur le rivage , un ouragan peut purifier l’air ; mais quoique l’on se félicite et que l’on jouisse de ces avantages, personne assurément n’exigera que , comme l’Indien ignorant , nous adorions la vague furieuse , ou que nous élevions des autels aux vents déchaînés.
Le roi de France ayant constamment rejeté toutes les propositions qui tendaient à attribuer à son gouvernement une autorité fondée sur la révolution , on doit reconnaître 1 ^ constitution de France comme celle d’une monarchie héréditaire , limitée par la Charte royale et par les principes de la liberté. Elle assure ainsi aux autres monarchies existant en Europe une garantie contre toute commotion soudaine et dangereuse, tandis qu’en faveur des sujets elle oppose à l’arbitraire une barrière impénétrable , et renferme tous les principes nécessaires pour améliorer et développer les avantages des institutions libérales , à mesure que les circonstances le permettront , et qu’elles seront dictées par le progrès des lumières.
Quoique le traité des Alliés avec la France ne fût pas conclu avec le même esprit de générosité romanesque qui dicta celui de 1814, ils n’insistèrent cependant sur aucun article qui pût être considéré comme déshonorant pour la nation. Si l’on détacha du territoire français
trois ou quatre places fortes des frontières , ce fut pour rendre à l’avenir plus difficile une invasion subite en Allemagne ou dans les Pays- Bas. Des sommes considérables furent aussi exigées en compensation des énormes dépenses faites par les Alliés; mais elles n’allèrent pas audelà de ce que la richesse de la France pouvait supporter. Une partie de ses forteresses fut aussi occupée par les Alliés pour servir de garantie de la conduite pacifique de la France; mais on devait les rendre au bout d’un certain terme, et les armées de l’Europe , qui restaient pendant quelque temps sur le territoire français , devaient être retirées à la même époque. Enfin le Musée , cette brillante collection que le droit de conquête avait formée des dépouilles de tant d’Etats, passa, en vertu de ce même droit de conquête , non à ceux des Alliés qui avaient de grandes armées sur pied , mais à .ces États pauvres et secondaires que l’influence de la terreur avait forcé de céder à la Franc/e ce qui leur appartenait, et qui le reçurent alors des mains des Alliés avec autant de sur prise que de gratitude.
Sans doute ces circonstances devaient faire pour le moment une impression douloureuse sur le cœur des Français; mais elles étaient la conséquence nécessaire de la position plus passive qu’active peut-être dans laquelle la ré-
56 VIE DE NAPOLÉON buonaparte.
volution des cent jours avait placé la France. Toutes ces prédictions que l’on avait répandues pour animer le peuple contre les Alliés, en disant qu’ils n’étaient guidés que par des vues d’intérét ou de vengeance , et qu’ils s’efforçaient de faire descendre la France du haut rang que ce beau royaume devait occuper en Europe, se trouvèrent entièrement fausses. Les , provinces conquises , comme on appelait les acquisitions de Louis XIV, ne furent point détachées de l’empire français; et les colonies furent laissées dans le même état qu’à la paix de Paris. Les Anglais n’imposèrent point un traité de commerce défavorable à la France , ce que Napoléon assurait être leur dessein. Il blâma même ensuite le ministère anglais de ne pas l’avoir fait , l’accusant d’avoir, dans cette occasion , négligé les intérêts de la Grande-Bretagne. La France fut laissée, comme elle doit l’être , entièrement indépendante et dans un brillant état de puissance. *
Les prédictions sur la durée du nouveau gouvernement royal ne furent pas moins fausses que ne l’avaient été les pronostics sur les intentions des Alliés. Bien des gens annonçaient la
1 Dans cette discussion , l’auteur nous semble éluder, par les généralités , la simple question de savoir si les Alliés furent fidèles ou non au traité de Paris. (Édit.)
chute de la dynastie des Bourbons; c’était à peine si les augures politiques lui permettaient de prolonger son e^itence jusqu’à la mort de Louis XVIII. Il dort maintenant dans le tombeau de ses ancêtres, et son successeur, . s’attirant l’affection générale par ses manières affables, et commandant le respect par son caù ractère juste et intègre, règne sur un peuple libre et florissant. Le temps , ce grand pacificateur, adoucit tous les jours l’aigreur des factions , et écarte de la scène politique les hommes de tous les partis qui , peu accoutumés à l’exécution générale et impartiale des lois, seraient prêts à attaquer toutes les améliorations et à décider toutes les questions politiques l’épée à la main , ou , comme ils le disent eux-mêmes , par voie de fait. Les garanties de la liberté sont le seul sujet sur lequel les Français raisonnables conservent aujourd’hui de l’inquiétude : nous sommes convaincu que leur sollicitude n’est nullement fondée. Fatal serait l’avis qui engagerait le gouvernement françai#à donner le plus léger sujet à de justes plaintes. L’ultra Royaliste, le Jacobin enragé, disparaissent insensiblement de la scène du monde ; ou la mort les a frappés , ou l’âge les a refroidis par degrés. Ceux qui leur succèdent n’ayant jamais vu l’épée hors du fourreau, seront moins disposés à se
58 VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE, précipiter dans la guerre civile ; et les hommes habiles et bien intentionnés de tous les partis , tout en trouvant dmis les Chambres une arène où ils pourront exprimer leur différence d’opinions, prendront l’habitude de supporter la contradiction sans mécontentement et sans aigreur; ils en viendront à douter sagement si dans l’état imparfait de l’intelligence humaine , il est pos- <, sible qu’un parti politique ait toujours absolu^ ment et invariablement raison, et que ses adversaires, dans tout ce qu’ils demandent, aient décidément tort. Les Français apprendront que c’est par la liberté des discussions , par un appel , non aux armes , mais au bon sens du peuple, par la lumière qui jaillit d’une discussion éclairée , et non par une lutte brutale corps à corps , que les institutions politiques de ce peuple spirituel doivent se perfectionner à l’avenir.
La soif des Français pour la gloire militaire avait été pleinement assouvie pendant la période que nous avons retracée ; mais si les autres pays avaient cruellement souffert, les représailles que la France eut à supporter furent terribles. Une heureuse disposition à la paix et à la bonne intelligence a , pendant les dernières années, distingué même ces deux nations que, par une expression aussi fausse que haineuse , on a appelées souvent ennemies naturelles. Les*
idées libérales relativement au commerce , à mesure qu’elles se répandront davantage et qu’elles seront mieux comprises, fourniront les motifs les plus puissans et les plus irrésistibles pour le maintien des relations d’amitié , qui ne sont durables que lorsqu’elles ont pour base l’intérêt mutuel ; car le commerce marche de pair avec la civilisation, et une nation, à mesure qu’elle s’enrichit par sa propre industrie, prend de plus en plus le goût des objets de luxe ou d’aisance que produisent le sol ou l’industrie des autres contrées. L’Angleterre, de la part de laquelle Napoléon et ses adhérens n’attendaient et n’annonçaient rien qu’égoïsine ; l’Angleterre, qui, disait -on, allait enchaîner la France par un traité de commerce ( qui eût ruiné ses propres manufactures), a eu l’honneur, en ouvrant au contraire ses ports aux produits des fabriques de ses voisins , de donner l’exemple d’un nouveau système de commerce auquel on peut, jusqu’à un certain point, appliquer ce que le poète dit de la Pitié :
» Elle fait deux heureux :
L’un, celui qui reçoit, l’autre celui qui donne."
Aux yeux d’un étranger, le nombre de maisons nouvelles construites à Paris , comme dans toute la France, est un indice plus saris-
faisant de l’affluence des capitaux et de l’activité de l’industrie , que les édifices publics superbes, mais imparfaits, que Napoléon était si prompt à commencer, mais qu’il n’achevait presque jamais. Lorsque l’on compare le peuple français de i 8 i 5 à celui de 1826, on est également frappé d’une grande amélioration morale , en voyant des préjugés , long-temps entretenus avec une sorte de prédilection , s’effacer graduellement , et les idées s’améliorer et s’agrandir dans une progression non moins sensible.
Ce mouvement progressif ne saurait être régulier sans doute ; il a nécessairement ses flux et reflux ; mais en somme, il semble qu’il y ait plus de raison qu’à aucune autre époque du monde d’espérer que rien ne troublera , du moins pendant long-temps , la paix générale ; et que l’Angleterre et la France en particulier, cqntentes de la moisson de lauriers que chacune d’elles a recueillie sur les champs de bataille , et jouissant des souvenirs de leur gloire , ne se disputeront plus d’autre palme que celle de l’industrie , heureux don de la paix et de la civilisation.
Disposition de la flotte anglaise le long des côtes occidentales de France , pour empêcher l’évasion de Buonaparte. — Le Belle'rophon est en station à la hauteur de Rochefort. — Ordres d’après lesquels agit le capitaine Maitland. — Projets formés pour l’évasion de Napoléon. — Circonstances qui prouvent que si Napoléon prenait le parti de se rendre, c’est qu’il ne pouvait faire autrement. — Savary et Las- Cases entament une négociation avec le capitaine Maitland.
— Relation du capitaine Maitland de ce qui se passa dans leurs entrevues. — Relation de Las-Cases. — Les deux relations comparées entre elles ; — préférence donnée à celle du capitaine Maitland. — Lettre de Napoléon au prince régent. — Il se rend à bord du Belle’rophon le i5 juillet.
— Sa conduite pendant la traversée. — Son arrivée à la hauteur de Torbay , — à la hauteur de Piymouth. — . Grande curiosité des Anglais pour le voir. — Toute communication avec le vaisseau est interdite. — Le gouvernement anglais décide que Buonaparte sera envoyé à Sainte- Hélène. — Protestation et remontrances de Napoléon.
Nous revenons maintenant k celui qui est le sujet principal de notre histoire. Napoléon arriva k Rochefort le 3 j uillet, tant avait été court l’intervalle qui s’était écoulé entre l’instant où \ il avait hasardé la sanglante partie de Waterloo -A et celui où il se voyait exilé ; et cependant ces quiùze jours avaient suffi pour rendre sa retraite difficile, sinon impraticable. Des mesures «
VIE DE NAPODÉON BUON APARTE.
avaient été prises, il est vrai, pour sa transition. Deux frégates françaises, la Saale et la Méduse, une corvette à trois mâts, laBayadère, et un fort brick, l’Épervier, attendaient l’arrivée de Buonaparte, et, à l’ancre sous l’île d’Aix, étaient prêts à mettre à la voile pour l’Amérique ; mais , comme Napoléon le dit lui-même bientôt après, partout où il y avait de l’eau pour faire flotter un vaisseau , il était sûr d’y rencontrer le pavillon anglais.
La nouvelle de la défaite de Waterloo avait été pour l’amirauté le signal d’établir une croisière sur la côte occidentale de France, pour ôter à Napoléon toute possibilité de s’échappe» par mer d’aucun des ports qui s’y trouvent.
L’amiral lord Keith , officier aussi actif qu’expérimenté , qui commandait alors en chef la
flotte de la Manche , avait disposé les bâtimens
sous ses ordres d’une manière très judicieuse , en établissant une première ligne de vaisseaux à la hauteur des principaux ports , entre Brest et Bayonne ; tandis qu’une seconde ligne extérieure , nécessairement beaucoup plus étendue , bloquait tous les passages entre Ouessant et le cap Finistère. Les capitaines de ces vaisseaux avaient les ordres les plus stricts de ne laisser passer aucun bâtiment sans en faire la visite. „ Pas moins de ; trente vaisseaux de différens genres
étaient employés à maintenir ce blocus. D’après ces dispositions , le vaisseau de ligne anglais le Bellérophon croisait à la hauteur de Rocliefort, ayant quelquefois avec lui le Slaney, la Phœbé et autres petits bâtimens, qui de temps à autre s’en détachaient suivant les besoins du service. Le capitaine Maitland, qui commandait le Bellérophon, est un homme bien né, d’une grande fermeté , d’un caractère à l’abri de tout reproche, et qui jouit d’une haute réputation dans la marine. Il est nécessaire de faire men-
tion de ces circonstances, parce que les faits que nous allons rapporter n’intéressent pas seulement l’honneur du capitaine Maitland, mais bien celui de l’Angleterre tout entière.
Les différentes instructions d’après lesquelles cet officier régla sa conduite portaient toutes qu’il ne fallait négliger aucun effort pour empêcher Buonaparte de s’échapper, et pour s’emparer de sa personne ; elles spécifiaient tous les moyens qu’il pouvait employer pour se soustraire à sa vigilance. Dans une dépêche postérieure on lui recommandait de surveiller les frégates en rade à l’ile d’Aix , et on lui disait à quel service on présumait qu’elles étaient des.- .tinées. Enfin, le 8 juillet i8i5, l’amiral Hotham lui donna les instructions suivantes :
« Les lords commissaires de l’amirauté ayant
. tout lieu de croire que Napoléon Buonaparte médite de s’évader de France pour passer en Amérique avec sa famille, il vous est recommandé et prescrit par ces présentes, conformément aux ordres émanés de leurs seigneuries , lesquels m’ont été signifiés par le très honorable * vicomte Keith, amiral, d’exercer la surveillance la plus active à l’effet de lui fermer tout passage , et de faire les recherches les plus strictes * à bord de tout bâtiment que vous rencontrerez. Si vous avez le bonheur d’intercepter son navire, vous devez transférer Buonaparte, lui et sa • famille , à bord du vaisseau que vous comman- > dez , l’y tenir sous bonne et sûre garde , et de là regagner en toute hâte le port d’Angleterre le , plus voisin ( allant à Torbay de préférence à Plymouth). A votre arrivée, vous devrez interdire toute communication avec la terre ,
». excepté dans le cas dont il sera parlé ci-après ; et vous veillerez , sous votre responsabilité personnelle, à ce que le plus profond secret soit '« gardé sur toute l’affaire jusqu’à ce que vous receviez des ordres ultérieurs de leurs seigneunes.
«S’il se trouve un chef d’escadre dans le port où vous arriverez , vous devrez lui écrire pour l’informer de tout ce qui se sera passé , et vous > recommanderez formellement à l’officier por-
teur de votre lettre , de n’en point divulguer le contenu. S’il n’y en a point,. vous enverrez une lettre par courrier extraordinaire au secrétaire de l’amirauté, et une autre k l’amiral lord . Keith, avec la plus stricte injonction aux officiers porteurs de ces dépêches, de garder le plus profond secret. »
Nous transcrivons ces instructions littéralement pour montrer qu’elles ne laissaient pas au capitaine Maitland la faculté de rien promettre et de rien stipuler, dans lé cas où Napoléon viendrait à se rendre, ni de le traiter autrement
que comme un simple prisonnier de guerre.
Le capitaine Maitland se mit en devoir d’exercer toute la vigilance qu’exigeait une mission aussi importante; et bientôt il devint évident que la présence du Bellérophon était un obstacle invincible k ce que Napoléon s’échappât sur l’une des frégates, k moins qu’il ne tentât de s’ouvrir un passage de vive force. Dans ce dernier cas , l’officier anglais avait formé le plan de tomber sur celle qui se présenterait la première, de faire taire son feu, de jeter k bord cent hoimnes d’élite de son équipage, de courir aussitôt k toutes voiles à la poursuite de l’autre frégate, et de s’emparer ainsi de toutes les deux. Il avait aussi deux petits bàtimens , U’ Slaney et la Phœbe, qu’il pouvait employer a Vif on N»p. Buow. Tome o. -.5
66 VIE DE NAPOLÉON BüON APARTE.
leur donner la chasse , de manière k ne pas les perdre de vue. Le hasard pouvait faire échouer ce plan; mais il était combiné avec tant d’adresse que tout semblait devoir en assurer le succès. Du reste, il ne paraît pas que les cominandans des frégates aient engagé Napoléon à tenter ce moyen désespéré pour échapper à ses ennemis.
Il fut ensuite question de fuir secrètement.
Un chasse-marée, sorte de bâtiment qui ne sert que pour le commerce des côtes , était prêt à appareiller, et il devait être monté par de jeunes aspirans de marine qui répondent à nos midshipmen. On pensait qu’il pourrait tromper la vigilance des croiseurs anglais qui étaient près des côtes ; mais , une fois en pleine mer, il serait devenu suspect, et, en outre, il était au moins douteux qu’il pût aller jusqu’en Amérique. On acheta alors une corvette danoise; et comme il était certain que , dès qu’elle quitterait le port , les Anglais la forceraient d’amener, et en feraient la visite, on imagina d’y pratiquer une retraite pour y cacher Napoléon. C’était une barrique arrimée parmi le lest , et garnie de tubes destinés à y introduire l’air. Mais l’extrême rigueur avec laquelle la recherche eût sans doute été faite , et l’embonpoint de Buonaparte , qui ne lui permettait pas
de rester long-temps aussi étroitement renfermé, et dans une position aussi incommode , firent renoncer à cet expédient , de même qu’à tous ceux qu’une sorte de désespoir suggérait tour k tour.’
Il est certain qu’à cette époque l’armée, qui, forcée de se retirer derrière la Loire , était encore animée de la soif de la vengeance et du désir de réparer son honneur, lui fit proposer à plusieurs reprises de venir se mettre k sa tête , et il n’y a pas de doute qu’il n’en eût été reçu avec de grandes acclamations 5 mais si , en 1 8 1 4, lorsqu’il lui restait encore une armée nombreuse et une étendue de territoire considérable, il n’avait pas voulu prendre un parti désespéré , k plus forte raison devait-il le rejeter en 181 5 , lorsque ses forces étaient bien plus disproportionnées encore qu’elles ne l’avaient jamais été, et lorsque ses meilleurs généraux avaient embrassé la cause des Bourbons , ou avaient quitté la France. Adopter une pareille mesure, c’eût été se mettre dans la position du chef d’une bande errante de partisans, qui, malheureux eux-mêmes , et faisant le malheur des contrées qu’ils parcourent , prolongent k force de luttes et de combats leur triste existence , jusqu’à ce qu’enfin ils soient accablés et détruits par le nombre.
68 VIE UK N AFOEÉON IJEONjWAK'ÏE.
Cet expédient rejeté , il ne lui restait d’autre alternative (pie de se rendre, soit aux puissances alliées en masse, soit k l’une d’elles en particulier. Le premier moyen aurait été difficile a exécuter, à moins que Napoléon n’y eût eu recours plus tôt, ce qu’il avait négligé de faire, dans l’espoir de s’échapper par mer. Il n’avait plus le temps de négocier avec aucun des souverains alliés, et il n’eût pas été prudent de tenter de retourner k Paris dans cette vue , car les Royalistes avaient alors le dessus dans toutes les villes, et plus d’un de ses généraux était tombé sous leurs coups.
Il se trouvait donc bloqué daas Rochefort , et le drapeau blanc était k la veille d’y être arboré; déjà le commandant lui faisait entendre, avec tout le respect possible, qu’il fallait songer au départ. Napoléon dut prévoir que bientôt il ne serait plus protégé par les batteries de l’île d’Aix. Il est certain, quoique ce fait ne Soit pas généralement connu, que, le i3 juillet, lord Casllereagh écrivit k l’amiral sir Henri Hothain , dont la flotte croisait à la hauteur du cap Finistère, pour lui conseiller d’attaquer, avec une partie de ses forces, les deux frégates en rade de l’île d’Aix , après avoir informé le commandant qu’il le faisait en qualité
d’allié du roi de France, et qu’il le rendait
* CHAPITRE II. , 69 ’ v
responsable des conséquences, si les batteries
de l’ile faisaient feu sur ses vaisseaux. Sans doute Napoléon ne pouvait avoir la certitude qu’un plan de cette nature fût projeté, et fût même à la veille d’être exécuté; mais il dut le supposer en voyanL le parti royaliste triompher * partout, et le drapeau blanc flotter sur la ville voisine de La Rochelle. En vain donc vou- ‘ drait-on prétendre que la conduite subséquente • de Buonaparte ne fut que le résultat de la con- • fiance volontaire qu’il mit dans l’honneur de la Grande-Bretagne. Il se trouvait exactement dans la même position que le commandant d’urte ville assiégée, qui a le choix de se rendre ou de courir les risques d’un assaut. Et il ne lui restait pas même la ressource de protester qu’il ' • • choisissait l’Angleterre de p^Jjjèrenee à toutes les autres puissances, pour .traiter avec elle dans cette occasion. Comme le commandant dont nous venons de parle^ il ne pouvait se rendre qu’à ceux qui étaient les assiégeans im médiats ; il fut donc obligé de s’adresser à celui . ' . * qui seul avait le pouvoir direct de lui accorder ... . sa demande , c’est-à-dire à Frédéric Maitland , capitaine du lïellérophon.
Napoléon entra en pourparler avec cet officier le 10 juillet, par l’intermédiaire de deux de ses serviteurs , le général Savary et le comte «
70 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, de Las-Cases , qu’il envoya à bord du BelUrophon sous prétexte de demander si l’on avait reçu les sauf- conduit que Napoléon prétendait attendre d’Angleterre , et qui lui avaient été promis , à ce qu’il disait , sans qu’il spécifiât par qui ’ ; sur cette assertion hardie, qui n’avait pas le plus léger fondement, MM. Savary et Las-Cases désirèrent savoir si le capitaine Maitland laisserait passer les frégates , l’une d’elles ayant Buonaparte à son bord, ou du moins s’il lui permettrait de partir sur un bâtiment neutre. Le capitaine Maitland répondit sans hésiter qu’il ne permettrait à aucun vaisseau de guerre sortant du port de Rochefort de prendre la nier.
« Il était également hors de son pouvoir, ajouta-t-il , de laisser partir l’Empereur à bord d’un bâtiment nlfctre , sans y avoir été autorisé par son chef, l’amiral Hotliam. Il offrit cependant de soumettre cette demande à cet officier, et les envoyés dc Éhonaparte y ayant consenti, il écrivit en leur présence à l’amiral , pour lui faire part de la visite qu’il avait reçue , et lui demander ses ordres. Tout cela n’était que le prélude du véritable sujet de la négociation. Le duc de Rovigo (Savary) et le comte de Las-
1 M. de Las-Cases dit dans son jourrfal , que c’était par ie gouvernement provisoire. ( Édit. )
Cases restèrent deux ou trois heures à bord , et dirent tout ce qu’ils purent pour persuader au capitaine Maitland que c’était de sa propre volonté et nullement par contrainte, que Napoléon se décidait à quitter l’Europe , et qu’jl était de l’intérêt de l’Angleterre de consentir à ce qu’il passât en Amérique , mesure qui , disaient-ils , ne lui était inspirée que par l’humanité , et par le désir d’épargner l’effusion du sanghumain. Le capitaine Maitland leur fit cette question , bien qaturelle, que nous transcrivons littéralement : « En supposant que le gouvernement Anglais se déterminât à accorder à Buonaparte un passeport pour l’Amérique, qui lui garantira qu’il ne reviendra pas un jour, et que l’Angleterre , ainsi que toute l’Europe , ne se verra point forcée de prodiguer de nouveau , comme elle vient de le faire , son sang et ses trésors ? » ,
Le général Savary fit la réponse suivante :
« Quand l’Empereur abdiqua pour la première fois , il fut éloigné du trône par une faction à la tête de laquelle était Talleyrand , et l’opinion publique ne fut pas consultée ; mais cette fois , il a renoncé volontairement au pouvoir. L’influence qu’il exerçait autrefois sur le peuple français est passée ; il s’est opéré un grand changement dans les sentimens qu’on lui portait, depuis son départ pour l’ale d’Elbe, et il ne pour-
rait jamais reprendre l’ascendant qu’il avait sur les esprits. C’est pourquoi il préférait finir paisiblement ses jours dans quelque retraite obscure et tranquille 5 et quand même on l’inviterait à remonter sur le trône, il le refuserait.
— « S’il en est ainsi , dit le capitaine Maitland, pourquoi ne pas demander un asile eu Angleterre ? » Savary répondi t : « Il y a bien des raisons pour qu’il ne désire pas y fixer sa résidence; le climat est trop humide et trop froid ; l’Angleterre est trop près de la France. Il serait en quelque sorte au centre de tous les changemens, de toutes les révolutions qui pourraient y arriver, et il serait enbutte aux soupçons. Il a toujours regardé les Anglais comme ses ennemis les plus invétérés , et on leur a appris à ne voir en lui qu’un monstre dépouillé de toutes les vertus de l’humanité. »
Le capitaine Kuight, commandant du Palmouth, fut présent pendant toute cette conversation, de laquelle le capitaine Maitland, en habile diplomate , tira une conclusion toute contraire de celle qu’on s’efforçait d’inculquer dans son esprit ; car elle le convainquit que la position de Buonaparte devait être désespérée.
Le 14 juillet, le comte Las-Cases revint à bord du Bellerophon. Cette fois il était accompagné du général Lallemand. Le prétexte de
cette visite était d’apprendre si le capitaine Maitland avait reçu la réponse de l’amiral. Le capitaine leur fit observer que si c’était l’objet de leur visite, elle était tout-à-fait inutile, puisqu’il n’aurait pas manqué de leur envoyer la réponse, aussitôt qu’elle lui serait parvenue. Il ajouta qu’il n’approuvait pas les communications fréquentes sous pavillon parlementaire , cherchant ainsi à les éloigner bien plus qu’à les attirer. La conférence fut reprise après le déjeuner; le capitaine Maitland avait envoyé chercher dans l’intervalle le capitaine Sarto rius, commandant du Slaney, pour qu’il fût témoin de ce qui se passerait. En rendant compte d’un entretien aussi important, il serait injuste de ne pas nous servir des propres expressions du capitaine Maitland, telles que nous les avons copiées sur son journal, dont nous avons eu l’avantage d’avoir le manuscrit entre les mains.
« Quand le déjeuner fut fini, nous passâmes dans la chambre d’arrière. Le comte de Las- Cases dit alors : a L’Empereur a tellement à cœur de prévenir une nouvelle effusion de sang , qu’il se rendra en Amérique dé la manière que le gouvernement anglais préférera, soit sur un vaisseau de guerre français , sur un navire armé en flûte , sur un bâtiment marchand , ou
74 VIE DE NAPOLÉON BÜON APARTE, i
même sur un vaisseau de guerre anglais. » — -Je répondis : Je ne suis pas autorisé à acquiescer à aucun arrangement de cette nature, et je ne pense même pas que mon gouvernement y consente; mais je crois pouvoir prendre sur moi de le recevoir à bord de ce vaisseau pour le conduire en Angleterre. Toutefois , ajoutai-je, s’il adopte ce plan, je ne puis m’engager à rien , relativement à l’accueil qu’il pourra recevoir, puisque, même dans le cas que je viens de supposer, j’agirais sous ma propre responsabilité, et je ne puis avoir l’entière certitude que le gouvernement anglais approuvera ma conduite.
« La conversation roula long-temps sur ce sujet: on cita le nom de Lucien Buonaparte; on rappela la manière dont il avait vécu en Angleterre ; mais je ne cessai de déclarer à Las- Cases, dans les termes les plus positifs, que je n’avais nulle autorité pour régler des conditions d’aucune espèce sur la réception de Napoléon en Angleterre. Le fait est que je n’aurais pu faire autrement, puisqu’à l’exception de l’ordre (inséré plus haut, page 63), je n’avais aucune instruction pour me guider, et j’ignorais par con séquent quelles pouvaient être les intentions des ministres de sa majesté, et de quelle manière ils comptaient disposer de la personne de Bùo-
imparte. Une des dernières observations que lit Las-Cases avant de quitter le vaisseau , fut : «Dans tous les cas, je n’ai guère de doute que vous ne voyiez l’Empereur à bord du Bellèrophon. » Et en effet Buonaparte devait s’étre déterminé à prendre ce parti, avant que Las-Cases vînt à bord , puisque sa lettre à son altesse royale le prince régent est datée du i3 juillet, veille du jour où eut lieu cette conversation. »
Le comte de Las-Cases raconte les choses à peu près de la même manière; seulement la couleur qu’il donne à son récit est forcée, et l’arrangement des dates est évidemment fautif. Il faut aussi remarquer que le comte Las- Cases feignit de ne pas comprendre l’anglais , et que par conséquent, s’il y avait eu quelque méprise entre lui et le capitaine Maitland , qui s’exprimait difficilement en français , il ne pouvait en accuser que lui seul. Après avoir rendu le même compte que le capitaine Maitland de la visite qu’il fit à bord du Bellèmphon, pour demander les sauf-conduit, le comte ajoute :
cc II nous fut suggéré de nous rendre en Angleterre et affirmé qu’on ne pouvait y craindre aucun mauvais traitement. » 1
Le i4, date de sa seconde visite, il dit que
■ Journal de Las-Cases , tome I* r , partie i", page 18 .
l’invitation de passer en Angleterre fut réitérée, et il rapporte même les termes dans lesquels elle était conçue. « Le capitaine Maitland l’assura, dit-il, que si l’Empereur voulait dès cet instant s’embarquer pour l’ Angleterre , il avait autorité de le recevoir pour l’y conduire. » Cette phrase est présentée de manière à faire croire au lecteur que le capitaine Maitland parlait ainsi par suite de quelques nouvelles instructions qu’il avait, ou qu’il préten- . dait avoir reçues, relativement à Buonaparte. Cette induction serait entièrement erronée. Le capitaine Maitland n’avait point reçu de nouveaux ordres , et il était incapable de vouloir faire croire qu’il lui en était parvenu. Ses seules instructions étaient renfermées dans les dépêches de l’amiral Hothain, citées page 63, qui lui recommandaient , s’il avait le bonheur de prendre Buonaparte , de le transférer à bord de son vaisseau , de faire voile pour le port d’Angleterre le phas voisin , et à son arrivée, de faire aussitôt son rapport à l’amiral du port, ou à l’amirauté.
Le comte de Las-Cases dit ensuite que le capitaine Maitland lui assura, ainsi qu’à Savary, que, « d’après son opinion privée , il n’y avait nul doute que Napoléon ne trouvât en Angleterre tous les égards et les traitemens
auxquels il pouvait prétendre; que, dans ce pays, le prince et les ministres n’pxerçaient pas l’autorité arbitraire du continent ; que le peuple anglais avait une générosité de sentiment et une libéralité d’opinion supérieure à la souveraineté même. » Le comte Las-Cases dit lui-même qu’il répondit à ce panégyrique de l’Angleterre par une oraison en l’honneur de Buonaparte, qu’il peignit comme se retirant d’une lutte qu’il avait encore les moyens de soutenir, pour que 'son nom et ses droits ne servissent ni de cause ni de prétexte à la guerre civile. Le comte , d’après son propre récit , finit par dire « qu'il était possible que , vu les circonstances , l’Empereur se rendit à bord du Bellérophon, et allât en Angleterre avec le capitaine Maitland, afin d’y prendre ses sauf-conduit pour l’Amérique 1 . » Le capitaine Maitland désira qu’il fût bien compris qu’il ne garantissait pas qu’on les lui accorderait.
« Au fond du cœur, dit Las-Cases, je ne pensais pas non plus qu’on voulût nous les accorder^ mais l’Empereur ne voulait plus que vivre tranquille ; il était résolu de demeurer
’ Nous rétablissons ici , comme en quelques autres passages, les paroles mêmes de M. de Las-Cases, que l’auteur ne cite pas toujours exactement. ( Édit. )
78 VIE DE NAJPOUÎON BUON APARTE.,
désormais personnellement étranger aux événemens politiques : nous voyions donc , sans beaucoup d’inquiétude , la probabilité qu’on nous empêchât de sortir d’Angleterre; mais là ,y se bornaient toutes nos craintes et nos suppositions ; là se fixait aussi , sans doute, la croyance de Maitland. Je lui rends la justice de croire qu’il était sincère et de bonne foi , ainsi que les autres officiers , dans la peinture qu’il nous • avait faite des sentimens de l’Angleterre. »
Les envoyés retournèrent auprès de Napoléon , qui , suivant le récit de Las-Cases , tint ’ une*sorte de conseil, dans lequel on débattit > toutes les chances : là fuite sur le bâtiment danois parut impraticable ; il n’était plus question des chasse-marées ; la croisière anglaise ne ' pouvait être forcée ; il ne restait plus qu’à revenir à terre entreprendre la guerre civile , on à accepter les offres du' capitaine Maitland, et se rendre à bord du Bellérophon. On s’arrêta à ce . dernier parti, et alors , dit M. Las-Cases, Napoléon écrivit au prince régent. La lettre.se trouve ensuite; mais il est à remarquer que la date est omise. Voilà, sans doute, pourquoi le comte Las-Cases ne découvrit pas que sa mémoire le trompait , puisque cette date lui eût rappelé que la lettre avait été écrite avant, et non pas après, la conférence du 14 juillet.
Deux choses ressortent de cette relation :
1 °. qu’aucun article de capitulation ne fut accordé par le capitaine Maitland; 2 U . quelle comte Las-Cases cherche à faire croire que ce fut par suite des argumens employés par le capitaine Maitland , et appuyés par les officiers anglais qui se trouvaient présens , qu’il conseilla k Napoléon, et que celui-ci résolut, de se rendre à bord du Bellérophon. Mais il suffit de deux pqtits chiffres pour détruire tout cet échafaudage laborieusement construit , c’est-à-dire de cette date du i3 juillet, que porte la lettre adressée au prince régent , lettre qui par conséquent , dans l’ordre naturel des choses , ne pouvait pas avoir été écrite à la suite d’une conférence entre Las-Cases et le capitaine Maitland , et d’un conseil tenu par Napoléon avec ses officiers, laquelle conférence et lequel conseil n’eurent lieu que le i4 juillet. Ainsi donc la résolution fut prise et la lettre écrite la veille du jour où l’on met dans la bouche du capitaine Maitland toutes ces belles phrases sur le caractère du peuple anglais; et la confiance de Napoléon n’avait d’autre fondement qu’une simple suggestion de se rendre en Angleterre , suggestion qui ue lui était même pas personnelle , puisqu’elle était adressée à Las-Cases et k . Savary , lors de leur première visite k bord du Bellèro ••
8o VIE DE NAPOLÉON BUON A PARTE.
phon La conférence du i\ ne fit assurément que le confirmer dans la résolution qui avait été adoptée la veille.
Il n’y eut pas de retard, le même jour, 14 juillet, le général Gourgaud fut envoyé avec la lettre , si célèbre et si souvent citée , que Napoléon adressait au prince régent, et qui était conçue en ces termes :
Rochefort, 1 3 juillet 1 8 1 5.
«Altesse Royale,
« En butte aux factions qui divisent mon pays , et à l’inimitié des plus grandes puissances de l’Europe , j’ai consommé ma carrière politique. Je viens , comme Thémistocle , m’asseoir sur le foyer du peuple britannique ; je me mets sous la protection de ses lois , que je réclame de votre altesse royale, comme celle du plus puissant , du plus constant , du plus généreux de mes ennemis.
« Napoléon. »
Le capitaine Maitland dit au comte Las- Cases , qu’il ferait partir k l’instant le général Gourgaud pour l’Angleterre , sur le Slanej, et
1 « Il nous fut suggéré de nous rendre en Angle- * terre», etc. Voyez plus haut.
qu’il allait tout disposer pour recevoir Napoléon et sa suite. Le général Gourgaud demanda alors à écrire au général Bertrand pour l’en informer, et au moment où il allait prendre la plume, en présence des capitaines Sartorius et Gambier, le capitaine Maitland montra de nouveau combien il désirait prévenir tout malentendu dans une occasion aussi importante.
« M.Las-Cases, dit-il , vous vous rappellerez que je ne suis pas autorisé à rien stipuler pour ce qui concerne la réception de Buonaparte en Angleterre , mais qu’il doit se considérer comme entièrement à la disposition de son altesse royale le prince régent. » M. Las-Cases répondit : « Je le sais parfaitement, et j’ai déjà informé l’Empereur de ce que vous avez dit à ce sujet. »
Le capitaine Maitland fait ensuite cette remarque aussi juste que naturelle :
« Peut-être aurait-il mieux valu donner à cette déclaration une forme officielle en la faisant par écrit, et si j’avais pu prévoir les discussions qui eurent lieu dans la suite , comme on le verra bientôt, je n’aurais pas manqué de le faire ; mais comme je l’avais réitérée mainte et mainte fois en présence de témoins, il ne me vint pas à l’idée que cela fût nécessaire. Et quelle
Vir DR NaP. Buok. Tome y. • 6
8a VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
preuve plus forte pourrait-on donner qu’il ne fut fait aucune stipulation pour la réception de Buonaparte en Angleterre , que le fait môme qu’elles n’ont point été mises par écrit? Ce qui certainement aurait eu lieu si quelques conditions avantageuses eussent été demandées par M. Las-Cases et acceptées par moi. »
Pour l’ensemble des faits relatifs à ce sujet, nous joignons la lettre du capitaine Maitland, adressée au secrétaire de l’amirauté , le i4 juillet :
« Je vous prie d’annoncer aux lords commissaires de l’amirauté que le comte Las-Cases et le général Lallemand sont venus aujourd’hui à bord du vaisseau que je commande m’apporter une lettre du général Bertrand, dans laquelle il me propose de recevoir Napoléon Buonaparte, qui veut confier sa personne à la générosité du prince régent. M’y croyant autorisé, par l’ordre secret de leurs seigneuries , j’ai accédé à cette proposition , et il doit s’embarquer à bord de ce vaisseau demain matin. Afin qu’il ne pût y avoir de malentendu , j’ai déclaré clairement et explicitement au comte Las-Cases que je n’avais nulle autorité pour accorder aucune espèce de condition, mais que tout ce que je pouvais faire était de transporter Buonaparte et sa suite en Angleterre , pour qu’il y fût reçu de telle ma-
nière que Son Altesse Royale pourrait juger convenable. »
Est-il dans la nature humaine ftc supposer qu’un officier anglais , qui avait pour témoins de toute la négociation deux militaires du même grade , eût envoyé un rapport qui ne fût pas exactement conforme à ce qui s’était passé dans une circonstance qui ne pouvait manquer de provoquer le plus strict examen ?
Le i5 juillet i8i5, Napoléon quitta définitivement la France, à l’histoire de laquelle il avait ajouté tant de victoires et tant de revers ; ce pays que son élévation avait sauvé de la discorde civile et de l’invasion étrangère, et que sa chute livrait de nouveau à ces deux fléaux ; en un mot , cette belle contrée pour qui il avait été si long-temps une espèce de divinité, et où il allait à l’avenir avoir une importance moindre que celle du dernier paysan de ses campagnes ' . Il était accompagné de quatre de ses généraux , Bertrand, Savary, Lallemand et Montholon, et du comte Las-Cases , qui est toujours désigné
* L’auteur laisse ici douter si cette dernière phrase est une expression de pitié , ou la même idée philosophique renfermée dans le vers un peu vulgaire de La Fontaine :
Vaut mieux goujat debout qu’empereur enterré.
Ce serait tenir peu de compte de la gloire. {Édit.)
g/ VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
comm e conseiUer d’État. Les comtesses Bertrand et Mgntholon étaient avec leurs époux; la première avait ses trois enfans avec elle, et madame de Montholon en avait «n. Le fils de Las-Cases était attaché au service de 1 Empereur en qualité de page. Il y avait neuf officiers d’un grade inférieur et trente-neuf domestiques. Les principaux personnages furent reçus a bord du Bellérophon et les autres sur la corvette.
Buonaparte sortit de la rade d’Aix a bord de l’Épervier. Le vent et la marée étaient contraires. Le capitaine Maitland envoya la chaloupe du Bellérophon pour le transporter à bord de ce vaisseau. La plupart des officiers et des matelots de l’Épervier avaient les larmes aux et ils continuèrent à saluer leur Empereur par de grandes acclamations, tant que leurs voix purent se faire entendre. Il fut reçu k bord du Bellérophon avec respect, mais sans quon lui rendit d’honneurs. Au moment où le capitaine Maitland vint à sa rencontre sur le tillac , Napoléon ôta son chapeau, et lui adressant a parole d’une voix ferme, Ü dit ; « Je viens me mettre sous la protection de votre prince et de vos lois. >1 Ses manières étaient extrêmement affables, et il saisissait avec beaucoup d’adresse toutes les occasions de <hre quelque chose d’agréable k ceux qu’il désirait se concilier.
De même que lorsqu’il étail à bord du bâtiment du capitaine Usher, Buonaparte fit beaucoup de questions sur la discipline du vaisseau , et témoigna beaucoup de surprise de ce que les navires anglaistriomphaientsi facilement des bàtiinens français , qui étaient plus lourds et plus grands , et qui avaient des équipages mieux conduits. Le capitaine Maitland donna pour raison la supériorité des matelots et des officiers anglais dans la pratique. L’ex-Empereur passa aussi en revue les soldats de marine ; et satisfait de leur belle tenue , il dit à Bertrand : « Que de choses on pourrait faire avec cent mille hommes comme ceux-ci ! » Dans les différentes manœuvres du vaisseau, ce qu’il admirait le plus , c’était le silence et l’ordre avec lequel l’équipage les exécutait en comparaison des vaisseaux français , « où tout le monde , dit-il, parle et commande à la fois. » Au moment de quitter le Bellerophon, il revint sur le même sujet, en disant qu’il y avait eu moins de bruit à bord de ce vaisseau , où il y avait six cents hommes pendant tout le temps qu’il y était resté, qu’a "bord de VÊpervier, qui n’avait que cent hommes d’équipage pendant la traversée de l’île d’Aix à la rade des Basques.
Il parla aussi de l’armée anglaise avec les mêmes éloges, et ses officiers se joignirent à lui.
L’un d’eux ayant fait la remarque que la cavalerie anglaise était superbe , le capitaine Maitland répondit qu’en Angleterre ils faisaient plus de cas de leur infanterie. « Vous avez raison, reprit le Français; je n’en connais point de pareille au monde. Il n’y a pas moyen de les ébranler ; autant vaudrait charger contre un mur, et son feu est terrible. » Bertrand dit au capitaine Maitland que Napoléon lui avait exprimé son opinion sur le duc de Wellington dans ces propres termes : « Le duc de Wellington ine vaut bien pour la conduite d’une armée, et il a sur moi l’avantage de la prudence. » C’est avec cette droiture et cette franchise qu’un grand capitaine en doit juger un autre. Il est à regretter que dans d’autres occasions Buonaparte ait cherché à déprécier le mérite de son rival dans l’art de la guerre, en parlant de lui dans des termes qui ne pouvaient faire tort qu’à celui qui les employait. *
Pendant toute la traversée , malgré sa situation et la pénible incertitude dans laquelle il était plongé, Napoléon parut toujours tranquille et d’une humeur égale , montrant même parfois de la gaîté. Il parla avec beaucoup d’af-
' Nous avons eu l’occasion de citer le passage du Mémorial de Sainte-Hélène , auquel l’auteur fait ici allusion. (Édit.)
fection de sa femme et de son fils , se plaignit d’en être séparé ; et il avait les larmes aux yeux en montrant leurs portraits au capitaine Maitland. Sa santé semblait excellente; mais il était sujet à s’assoupir, ce qui provenait sans doute de l’épuisement d’une constitution qui avait reçu de si rudes atteintes.
Le a 3 juillet, le vaisseau passa près d’Ouessant. Buonaparte resta long-temps sur le pont , et plus d’une fois il jeta un triste regard sur la côte de France, mais il ne dit rien. Le 24? à la pointe du jour , le Bellérophon étant à la hauteur de Darmouth, Napoléon fut frappé de l’aspect hardi de la côte, et, en entrant dans la rade de Torbay, de la beauté du site qui est célèbre , « et qui lui rappelait , dit-il , Porto-Ferrajo, dans File d’Elbe»; association d’idées qui, dans ce moment, dut éveiller d’étranges souvenirs dans l’àme de l’Empereur détrôné.
A peine le vaisseau avait-il jeté l’ancre , que le capitaine Maitland reçut des dépêches de lord Keith , et bientôt après de l’amirauté , qui lui enjoignirent de ne permettre à aucune personne , de quelque rang et de quelque condition qu’elle fût , de venir abord du Bellérophon, à l’exception des officiers et des matelots faisant partie de l’équipage. Le 26 , le vaisseau reçut
l’ordre de se rendre dans la rade de Plymouth.
Pendant ce temps, les papiers publics qui étaient apportés à bord étaient de nature à jeter l’inquiétude et la consternation parmi les malheureux fugitifs. Ces publications périodiques rapportèrent le bruit généralement répandu, que Buonaparte n’obtiendrait pas la permission de débarquer , mais qu’il allait être envoyé à Sainte-Hélène , le lieu le plus sûr pour le détenir comme prisonnier de guerre. Napoléon lui-même prit l’alarme , et il demanda avec instance à voir lord Keith, qui avait paru sensible à quelques attentions que l’Empereur avait eues pour son neveu , le capitaine Elphinstone, du septième des hussards, lorsqu’il fut blessé et fait prisonnier à Waterloo. Cette entrevue entre le noble amiral et l’ex-Empereur eut heu le 28 juillet , mais elle ne produisit aucun résultat , parce que lord Keith n’avait pas encore reçu la décision du gouvernement anglais.
Cette curiosité populaire tenant de la fureur , qui domine dans tous les États libres , mais qui semble portée au dernier excès par la nation anglaise , fut cause que la mer se couvrit d’une telle multitude de barques autour du Bellèrophon , que , malgré les ordres péremptoires de l’amirauté , et malgré les efforts des
canots de garde , il était presque impossible de les tenir à la distance prescrite du vaisseau , laquelle était d’une encablure. Les personnes montées sur ces barques couraient risque de se faire couler bas et de se faire tuer ( du moins elles pouvaient le craindre , car on fit plusieurs décharges pour les intimider) , s’exposant en un mot k tous les dangers d’un combat naval , plutôt que de perdre l’occasion de voir l’Empereur dont elles avaient entendu si souvent parler. Lorsqu’il paraissait, il était accueilli par des acclamations auxquelles il répondait par des saluts ; mais il ne put s’empêcher d’exprimer sa surprise de l’excès d’une curiosité qu’il n’avait jamais vue se manifester avec tant de vivacité.
Dans la soirée du 3o juillet , le major-général six* Henry Bunbury , l’un des sous-secrétaires d’Etat, arriva de Londres; il était porteur des intentions définitives du gouvernement anglais k l’égard de Buonaparte et de sa suite. Le 3i , lord Keith et sir Henry se rendirent auprès de l’ex-Empereur , k bord du Bellerophon, pour lui communiquer ces fâcheuses nouvelles. Ils étaient accompagnés de M. Meike, secrétaire de lord Keith , dont on jugea la présence nécessaire pour le rendre témoin de ce qui se passerait. Napoléon reçut l’amiral et le sous-secré-
go VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
taire d’État avec le calme et la dignité convenable. On lut à l’ex-Empereur la lettre de lord Melville , premier lord de l’amirauté , qui lui annonçait sa destination future. Elle portait que : « Les ministres anglais manqueraient à leurs devoirs envers leur souverain et envers ses alliés , s’ils laissaient au Général Buonaparte les moyens ou l’occasion de troubler de nouveau la paix de PEurope. Que l’île de Sainte- Hélène avait été choisie pour sa future résidence, parce que sa situation locale permettrait de lui laisser plus de liberté qu’on ne pourrait lui en accorder ailleurs sans danger. Qu’à l’exception des généraux Savary et Lallemand , le général pourrait choisir trois officiers, lesquels, avec son chirurgien , auraient la permission de l’accompagner à Sainte- Hélène. Qu’il serait libre d’emmener aussi douze domestiques. » Le même document portait « que les personnes qui le suivraient, seraient soumises à de certaines restrictions , et ne pourraient point quitter l’île sans l’autorisation du gouvernement britannique. » Enfin, il était dit « que le contre-amiral sir Georges Cockbum , nommé commandant en chef du cap de Bonne-Espérance , ne tarderait pas à mettre à la voile pour conduire le général Buonaparte à Sainte-Hélène, et que, par conséquent , il était à désirer qu’il choisît au plus tôt
les personnes qui devaient l’accompagner. »
La lettre fut lue en français à Buonaparte par sir Henry Bunbury. Il l’écouta sans l’interrompre, et sans donner aucun signe d’impatience ni d’émotion. Lorsqu’on lui demanda s’il avait quelque chose à répondre, il commença avec beaucoup de calme et de sangfroid à déclarer qu’il protestait solennellement contre l’arrêt qu’on venait de lui lire; que le ministère anglais n’avait pas le droit de disposer ainsi de sa personne ; qu’il en appelait au peuple anglais et aux lois , et il demanda quel était le tribunal auquel il devait en appeler. «Je suis venu, ajouta-t-il, me confier volontairement à l’hospitalité de votre nation ; je ne suis pas prisonnier de guerre, et quand même je le serais , j’aurais droit d’être traité d’après la loi des nations. Je suis venu comme passager sur un de vos vaisseaux , après une négociation préalable avec le commandant. S’il m’avait dit que je dusse être prisonnier, je ne serais pas venu. Je lui demandai s’il voulait me recevoir à bord et me conduire en Angleterre. L’amiral Maitland répondit que oui , ayant reçu , ou prétendant avoir reçu des ordres précis de son gouvernement à mon égard. C’était donc un piège qu’on me tendait. Je suis venu à bord d’un vaisseau anglais , comme je serais entré dans l’une de vos
9'J VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, villes; un vaisseau , un village, c’est la même chose. Quant à file de Sainte-Hélène, ce serait un arrêt de mort. Je demande à être reçu citoyen anglais. Combien faut-il d’années pour être domicilié? »
Sir Henry Bunbury répondit qu’il croyait qu’il en fallait quatre. « Eh bien donc , reprit Napoléon, que pendant ce temps le prince régent ine place en surveillance , comme il l’entendra; qu’il me mette dans une maison de campagne, au centre de l’ile , à trente lieues de tout port de mer ; qu’il envoie un officier auprès de moi pour examiner ma correspondance et surveiller mes actions ; ou bien, s’il veut encore , qu’il exige ma parole d’honneur , peutêtre la lui donnerai-je. Alors je jouirai d’un certain degré de liberté personnelle , et je pourrai cultiver les lettres. A Sainte -Hélène, je ne pourrais pas vivre trois mois; avec mes habitudes et ma constitution, ce serait ma mort.
Je suis accoutumé à faire vingt milles par jour, que deviendrais-je sur ce petit rocher au bout du monde? Non , Botany-Bay est préférable à Sainte - Hélène ; j’aime mieux la mort que Sainte- Hélène. Et quel bien ma mort vous fera-t-elle? je ne suis plus souverain. Quel danger peut-il y avoir à ce que je vive en simple particulier au sein de l’Angleterre , sou-
mis aux restrictions que le gouvernement jugera convenables ? »
Il répéta à plusieurs reprises qu’il était venu volontairement à bord du Bellèrophon ; qu’il avait été parfaitement libre dans son choix , et qu’il avait préféré se confier à l’hospitalité et à la générosité de la nation anglaise.
« Autrement , dit-il , pourquoi ne me seraisje pas rendu auprès de mon beau-père ou de l’empereur Alexandre, qui est mon ami personnel? nous nous sommes brouillés parce qu’il voulait ajouter la Pologne à ses Etats , et que ma popularité auprès des Polonais le gênait ; mais autrement, il était mon ami , et il ne m’eût pas traité de cette manière. Si votre gouvernement en agit ainsi , il vous flétrira aux yeux de l’Europe. Votre peuple même le blâmera.
Vous ne savez pas , d’ailleurs, la sensation que fera ma mort, tant en France qu’en Italie. On a maintenant une haute opinion de l’Angleterre dans ces deux pays. Si vous me tuez , elle sera détruite, et bien des Anglais seront immolés. Qui pouvait me forcer a la démarche que j’ai faite? Le drapeau tricolore flottait encore à Bordeaux, à Nantes, à Rochefort ‘.
’ Le drapeau blanc flottait à la Rochelle et à Plie d’Oléron. Il fut arboré le 12 juillet , ôté ensuite , puis arboré de
g4 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE. .
L’armée n’est pas même encore soumise. Ou bien , si j’aimais mieux rester en F rance , qui m’einpéchait d’y rester caché pendant des années , au milieu d’un peuple qui m’était si * attaché? »
Il en revint ensuite à sa négociation avec le capitaine Maitland, et parla des honneurs et attentions qui lui avaient été prodigués par cet officier et par l’amiral Hotham. « Et, après tout , dit-il, tout cela n’était qu’un piège. 1 » Il s’étendit de nouveau sur la honte qui allait souiller le nom anglais. « Je procure au prince régent, dit-il, la plus brillante page de son histoire, en me mettant ainsi à sa discrétion.
nouveauté i3 , à l’exclusion définitive du drapeau tricolore.
1 L’amiral Hotham et le capitaine Maitland n’avaient pas d’instructions particulières sur la manière dont ils devaient traiter un personnage qui était hors de ligne , et ils désirèrent naturellement témoigner des égards dans l’infortune à un homme qui avait été si grand. Ces témoignages de respect se bornèrent du reste à faire monter l’équipage sur les vergues , lorsqu’il vint déjeuner à bord du Superbe , et ensuite lorsqu'il retourna sur le Bellérophon. Le capitaine Maitland le laissa aussi entrer le premier dans la salle à manger, et -s’asseoir au centre de la table, honneur qu’il y aurait eu mauvaise grâce à lui contester. Du reste ces égards ne pouvaient faire partie du piège que Buonaparte prétendait qu’on lui avait tendu , et
Je vous ai fait la guerre pendant vingt ans , et je vous donne la plus haute preuve de confiance en me plaçant volontairement dans les mains de mes ennemis les plus invétérés et les plus constans. Souvenez -vous, continua -t-il , de ce \ que j’ai été , et quelle était ma place parmi les souverains de l’Europe. Celui-ci sollicitait ma protection, celui-là me donnait sa fille, tous recherchaient mon amitié. J’étais reconnu Empereur par toutes les puissances de l’Europe , la Grande-Bretagne exceptée, et elle m’avait reconnu comme Premier Consul. Yotre gouvernement n’avait aucun droit de me nommer Général Buonaparte » , ajouta-t-il en montrant du doigt l’épithète offensante que contenait la * lettre de lord Melville. « Je suis prince ou consul ; je dois être traité comme tel , et pas
ils n’avaient pn contribuer en rien à lui inspirer la résolution de se rendre aux Anglais ; car cette résolution était prise , et fluonaparte s’était rendu , avant que ces attentions dont il se prévaut eussent pu lui être témoignées.
Ce qui vient à l’appui de l’opinion de Nelson, que les Français , lorsqu’on les traite avec une politesse cérémonieuse, sont naturellement portés à fonder des prétentions sur les concessions mêmes qui ne leur sont faites que par simple courtoisie. *
* En politique tous les mots doivent avoir un sens fixé. Voyez la réfutation du Mémoire du capitaine Maitland, publiée récemment par M. de Las-Cases. {Édit.)
y(j VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
autrement. Quand j’étais à l’île d’Elbe , j’étais pour le moins reconnu aussi bien souverain de cette île, que Louis de la France. Nous avions tous deux notre pavillon respectif, notre flotte , notre armée. Celle-ci, dit-il avec un sourire, était assurément sur une beaucoup plus petite échelle; j’avais six cents soldats, et lui deux cent mille. A la fin, je lui fis la guerre , le battis , le détrônai ; mais il n’y avait rien en cela qui dût me faire perdre mon rang comme un des souverains de l’Europe. »
Pendant cette scène intéressante, Napoléon parla sans être presque interrompu par lord Keith et sir Henry Bunbury, qui refusèrent de répondre à ses remontrances , ne se trouvant pas autorisés à entrer dans de telles discussions ; leur seul devoir était de faire connaître a Napoléon les intentions du gouvernement anglais , et de transmettre sa réponse s’il les en chargeait. Il répéta plusieurs fois que sa détermination était de ne point aller à Sainte-Hélène , et qu’il désirait qu’on lui permît de rester en Angleterre.
Sir Henry Bunbury dit alors qu’il était certain que Sainte-Hélène avait été choisie pour sa résidence , parce que sa situation permettait qu’on y accordât à Napoléon plus de liberté qu’on ne pourrait le faire dans aucune partie de la Grande-Bretagne.
« Non, non », répéta Buonaparte avec chaleur, « je n’irai pas là. Vous, monsieur, si vous étiez dans ma position , vous ne voudriez pas y aller; ni vous non plus, mylord. » Lord Keith s’inclina, et répondit qu’il avait déjà été quatre fois à Sainte-Hélène. Napoléon continua à protester qu’il ne devait pas être prisonnier ni envoyé à Sainte - Hélène. « Je ne veux pas y aller » , répéta-t-il; «je ne suis pas un Hercule » , dit-il en souriant , « mais vous ne me conduirez pas à Sainte-Hélène. Je préfère la mort dans ce lieu meme. Vous m’avez trouvé libre, renvoyez-moi , replacez-moi dans la condition où j’étais, ou laissez-inoi aller en Amérique. »
Il insistait beaucoup sur sa résolution de mourir, plutôt que d’aller à Sainte-Hélène ; il n’avait pas beaucoup de raisons , disait-il , pour désirer de vivre. Il pria l’amiral de ne prendre aucune mesure pour le faire entrer dans le Northumberland avant que le gouvernement eût été informé de ce qu’il avait dit, et eût signifié sa décision. Il conjura sir Henry Bunbury de communiquer, sans délai, sa réponse au gouvernement anglais , et dit qu’il s’en rapportait à sir Henry pour la transmettre dans les formes. Après plusieurs questions faites à la hâte, et avec de courts intervalles de silence, il revint encore
Vif. üfe N\p. Birtii*. Tome 9. 7
98 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, sur ce sujet important, et fit valoir les mêmes argumens qu’il avait déjà employés. Il avait espéré, disait-il, qu’il aurait eu la liberté de débarquer et de rester dans le pays sous la surveillance d’un commissaire nommé pour cela , et qui lui aurait été d’une grande utilité pendant un ou deux ans pour lui apprendre ce qu’il aurait eu à faire. «Vous pouviez choisir, dit-il, quelque homme respectable , car l’armée anglaise doit avoir des officiers distingués par leur probité , leur honneur , et ne pas placer auprès de moi une personne intrigante qui jouerait le rôle d’espion et ferait des cabales. » Il déclara encore une fois sa ferme résolution de ne point aller à Sainte- Hélène; et cette entrevue , digne d’exciter un vif intérêt, se termina là.
Après que l’amiral et sir Henry Bunbury eurent quitté Napoléon, il rappela lord Keith, qu’il pouvait considérer comme plus favorable à sa personne , à cause de l’attention qu’il avait témoignée au capitaine Elphinstone , parent de sa seigneurie.
Napoléon ouvrit la conversation en demandant à lord Keith son avis sur la manière dont il devait se conduire. Lord Keith répondit qu’il était officier, qu’il s’était acquitté de son devoir, et avait remis à Napoléon les instructions dont il avait été chargé ; que s’il trouvait nécessaire
de recommencer la discussion , sir Henry Bunbury devait y être appelé. Buonaparte dit que ce n’était pas nécessaire. « Pouvez - vous » , continua-t-il , « me garder après ce qui s’est passé, jusqu’à ce que je reçoive des nouvelles *de Londres?» Lord Keith répliqua que cela dépendait des instructions données à l’autre amiral , instructions qui lui étaient entièrement inconnues. «Y a-t-il là quelque tribunal auquel je puisse en appeler? » demanda Buonaparte.
Lord Keith répondit qu’il n’était point un jurisconsulte , mais qu’il croyait qu’il n’y avait là aucun tribunal quel qu’il fut. Il ajouta qu’il était convaincu que le gouvernement anglais prendrait toutes les dispositions qui pourraient rendre la situation de Napoléon aussi douce que la prudence le permettrait. « Comment cela serait-il? » dit Napoléon, relevant le papier qui était sur la table , et parlant d’un ton animé sur l’observation que lui fit lord Keith , que Sainte- Hélène était sûrement préférable à une réclusion dans un lieu très reculé en Angleterre , ou à être envoyé en France, peut-être même en Russie. « En Russie ! » s’écria Buonaparte ; « Dieu m’en garde ! »
Pendant cette scène, les manières de Napoléon étaient parfaitement calmes , sa voix égale et ferme , et ses inflexions très agréables. Une
loo VIE DE NAPOLÉON BUQN APARTE, ou deux fois seulement , il parla plus rapidement et d’un ton dur. Il fit peu de gestes, et son maintien était sans grâce; mais la pose de sa tête avait de la dignité , et sa contenance était d’une douceur et d’un calme remarquable , sans aucun signe de sévérité. Il semblait que son esprit fût résigné , et que , prévoyant ce . . qu’on devait lui annoncer, il était préparé à répondre. En exprimant sa ferme détermination de ne point aller à Sainte-Hélène , il laissait décider à ses auditeurs s’il songeait à prévenir sa translation par un suicide, ou à résister par la force '.
1 Ayant eu le précieux avantage de comparer les minutes de sir Henry Bunbnry sur cette transaction remarquable avec celles de M. Meike , qui accompagnait lord Keith en qualité de secrétaire , l’auteur a été à même de donner au public le récit le plus exact et le plus détaillé qui ait été jamais publié sur l’entrevue du 3i juillet.
CHAPITRü III.
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Vues réelles de Napoléon sur la mesure qui l'envoyait àSainle- Hélène. — Le capitaine Maitland n’avait fait aucune convention avec lui. — Probabilité que cette insinuation vint de Las-Cases, qui était désappointé qu’une négociation qu'il . avait conduite lui-même fût sans succès. — Plan formé pour * faire sortir Napoléon du Bellerophon en le citant comme témoin dans un procès pour libelle. — Napoléon menace de se détruire; ses menaces ainsi que celles des personnes qui l’ont suivi n’ont d’autre but que d’intimider le gouvernement anglais. — Napoléon monte à bord du Northumberland, qui fait voile pour Sainte-Hélène. — Sa conduite pendant le voyage. — Comment il est traité par sir Georges Cockburn. — Il arrive à Sainte Hélène et débarque le 16 octobre.
L’intérêt qu’inspire l’entrevue que Napoléon venait d’avoir avec les personnes envoyées pour lui annoncer son sort , n’est plus aussi vif ’ lorsque l’on réfléchit qu’en grande partie il n’y eut là qu’une fausse apparence de sentiment , qu’une colère bien exprimée, il est vrai, mais non pas réellement sentie. Napoléon , ainsi qu’on le verra bientôt, ne parlait pas sérieusement en affirmant qu’il avait reçu du capitaine Maitland des encouragemens pour venir à bord de son vaisseau , si ce n’est comme prisonnier, et pour être mis à la discrétion du prince ré-
102 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, gent. Il n’avait pas non plus la moindre idée d’empêcher par aucune violence, soit contre lui-même, soit contre personne, qu’il ne fût transféré à bord du Northumberland ou partout ailleurs. Ces vaines déclamations n’a vaient pour but que d’en imposer ; l’une devait alarmer ce sentiment d’honneur si impérieux chez le prince régent et le peuple anglais, l’autre devait exciter leur humanité.
Il y a peu de doute que Napoléon entrevit la probabilité du voyage de Sainte-Hélène aussitôt qu’il se rendit au capitaine du Bellérophon. Il a affirmé qu’il y avait eu un projet tendant à le transférer à Sainte-Hélène ou à Sainte-Lucie , avant même qu’il eût quitté l’île d’Elbe ; et s’il croyait les Anglais capables de l’envoyer dans un tel exil alors qu’il était sous la protection du traité de Fontainebleau, il ne pouvait guère supposer qu’ils se fissent scrupule d’exécuter un tel projet, lorsque sa propre conduite l’avait privé de tous les privilèges dont ce traité l’entourait.
Néanmoins , quoiqu’il dût s’attendre que l’épreuve qu’il tentait se terminerait ainsi, Napoléon pouvait aussi espérer qu’elle aurait une meilleure issue , et qu’il serait capable de gagner le prince régent, et de lui faire hasarder, ainsi qu’au cabinet anglais * la tranquillité et la ■ ' *
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paix de l’Europe , afin de déployer une générosité romanesque envers un individu dont le seul titre auprès d’eux était d’avoir été pendant vingt ans le mortel ennemi de l’Angleterre. Il peut avoir conçu un tel espoir, car on ne doit pas s’attendre qu’il reconnût et avouât en luimême ce qui le rendait, aux yeux de toute l’Europe , indigne de toute confiance. Selon toutes les apparences , l’espoir qu’il avait d’être reçu favorablement n’était pas chez lui aussi vif que chez les partisans qui s’unissaient à son sort, et qui voyaient déjà Napoléon recevoir du prince régent l’ordre de la Jarretière; mais il ne pouvait espérer qu’il lui serait permis de résider en Angleterre aux mêmes termes que son. frère Lucien.
Sans doute qu’il calcula toutes les chances les plus favorables , et même qu’il les exagéra ; cependant, si la pire de toutes devait arriver, il voyait encore dans la plus mauvaise de ces chances , l’île Sainte-Hélène , la certitude de sa sûreté personnelle , certitude qu’il n’aurait pu avoir auprès d’aucun gouvernement despotique, où, comme il ne pouvait l’ignorer, un prisonnier embarrassant ou un détenu peut perdre la vie par négligence ' sans que cela cause
1 Sic dans le texte. (Édit.)
le moindre bruit ni la moindre alarme. Le * ■
16 août, pendant la traversée , il convint franchement que, bien qu’il eût été trompé, et qu’on ne l’eût pas reçu en Angleterre comme il s’y attendait, cependant, quelque durement qu’il se trouvât traité , il y avait pour lui quelque consolation à savoir qu’il était sous la protection des lois anglaises 1 , protection dont il . n’aurait pas joui s’il se fût confié à une autre nation chez laquelle son sort aurait dépendu du càp'ripe d’un individu. Nous croyons que ceci fut la véritable raison secrète qui lui fit préférer de se rendre aux Anglais plutôt qu’à son beaupère l’empereur d’Autriche , ou à son ami l’empereur de Russie. Il pouvait, en Angleterre, être gardé à vue d’une façon plus ou moins sévère, mais il était certain de ne pas périr d’un mal politique. Même lorsqu’il fut à Sainte-Hélène , il reconnut , dans un moment de franchise et de bonne humeur, qu’en comparant ce lieu d’exil avec d’autres, Sainte-Hélène méritait la préférence. A une latitude plus élevée , observa-t-il, ses compagnons et lui auraient souffert du froid , et , dans toute autre île du tropique, ils eussent été brûlés par la chaleur.
1 On pourrait répondre que cette protection fut bien illusoire : l’espoir d’une protection étant déçu , ne pouvait même qu’ajouter à l’amertume de sa position. ( Édit. )
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A Sainte-Hélène , le pays était agreste et sauvage, le climat monotone et malsain, mais la température était douce et agréable. 1
L’allégation sur laquelle Napoléon avait fortement insisté , et qui établissait que le capitaine Maitland avait engagé son honneur que Napoléon recevrait un bon accueil en Angleterre , et qu’il l’avait reçu à son bord non comme un prisonnier, mais comme un hôte , mérite d’être discutée. Pendant tout le temps que Napoléon avait été à bord du Bellérophon , il avait témoigné les plus grands égards pour le capitaine Maitland , et lui avait fait des politesses tout-àfait incompatibles avec l’idée d’être trahi par lui. Il avait même fait sonder cet officier, par l’entremise de madame Bertrand , pour savoir s’il accepterait son portrait enrichi de diamans , et le capitaine Maitland avait prié que cette offre ne lui fût point faite , attendu qu’il était décidé a la refuser.
Le 6 août , Las-Cases dit , pour la première fois , au capitaine Maitland , qu’il l’avait entendu donner l’assurance que Napoléon serait bien reçu en Angleterre. Le capitaine Maitland répliqua qu’il était impossible que le comte pût se méprendre jusque-là, puisqu’il avait exprès-
' L^s-Cases , tome I , partie 2' , page 229.
sèment signifié qu’il ne pouvait faire aucune promesse ; mais qu’il pensait que ses ordres ne s’opposaient pas à ce qu’il reçût Napoléon à bord de son vaisseau , et qu’il le menât en Angleterre. Il rappela au comte qu’il l’avait questionné , lui capitaine Maitland , à plusieurs reprises , sur son opinion personnelle , ce à quoi il pouvait seulement répondre qu’il n’avait aucune raison de penser que Napoléon serait mal reçu. Las-Cases n’eut rien à répliquer. Le même jour, Napoléon parla sur ce même sujet au capitaine Maitland , et il est à remarquer combien son langage était différent devant cet officier de celui qu’il tenait en son absence. « On dit que je n’ai fait aucxme condition , certainement je n’en ai fait aucune. Comment un individu pourrait-il en faire avec une nation? Je ne lui demandais que l’hospitalité, ou, comme les anciens l’auraient exprimé , l’air et l’eau. Quant à vous , capitaine , je n’ai aucune raison de me plaindre ; votre conduite a été celle d’un homme d’honneur. »
L’examen de cette afïaire ne s’arrête pas là , car l’assertion , sans fondement , que le capitaine Maitland avait accordé quelques conditions , exprimées clairement ou sous-entendues, ne fut pas plus tôt repoussée qu’elle reparut de nouveau.
Le 7, le comte Las-Cases reçut de lord Keith une audience de départ, qu’il avait demandée dans le dessein de lui remettre une protestation de la part de Buonaparte. « Je lui racontais alors, continue Las-Cases, que le capitaine Maitland avait dit qu’il était autorisé à nous conduire à Londres, sans nous laisser soupçonner que nous devions être considérés comme prisonniers de guerre ; que le capitaine ne pouvait nier que nous étions venus librement et de bonne foi ; que la lettre de l’Empereur au prince de Galles, de l’existence de laquelle j’avais informé le capitaine Maitland , devait nécessairement avoir créé des conditions tacites , puisqu’il n’avait fait aucune observation sur ce sujet. » Ici l’impatience de l’amiral , ou plutôt sa colère , éclata. Il lui dit durement que , dans ce cas , le capitaine Maitland était un fou , puisque ses instructions ne contenaient pas un mot d’un tel projet ; ce dont il était bien sûr, puisque c’était lui , lord Keith , qui les donnait au nom de sa cour. Le comte Las-Cases persévéra encore , et dit que sa seigneurie parlait avec une sévérité précipitée, de laquelle elle pourrait être responsable , puisque les autres officiers , ainsi que l’amiral Hotham , s’étaient exprimés de la même façon , ce qui n’aurait pu être si les instructions eussent été aussi claire-
108 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, ment rédigées, et aussi positives que sa seigneurie semblait le penser. 1
Lord Keith , entendant ce que venait d’établir le comte Las-Cases , fit appeler le capitaine Maitland , pour qu’il lui fît le récit le plus circonstancié possible des communications qu’il avait eues avec le comte avant que Napoléon vînt à bord du Bellèrophon. Le capitaine Maitland obéit aussitôt; il raconta dans le plus grand détail comment les frégates françaises étaient bloquées , l’improbabilité qu’elles pussent échapper, et le grand risque qu’elles eussent couru en l’essayant; comment d’abord Savary et Las-Cases s’adressèrent à lui, et ensuite Las-Cases et Gourgaud; qu’il avait fait ses objections sur la fréquence des pavillons de trêve , et refusé de permettre à Buonaparte de passer la mer soit dans un vaisseau de guerre français, soit dans un vaisseau neutre. Qu’il avait consenti à conduire en Angleterre l’ex- Empereur et sa suite pour être à la disposition du prince régent , en répétant mainte et mainte
1 Le lecteur peut juger lui -même en relisant les pages 63 et 64 , qui renferment ces instructions , si , ainsi que l’amiral le disait avec raison , aucun homme excepté un fou aurait pu souscrire à un traité tel que celui que le comte de Las-Cases prétend que le capitaine Maitland avait fait.
fois , et cela en présence du capitaine Sartorius et du capitaine Gambier, qu’il ne pouvait accorder aucune condition ni aucune stipulation , quelles qu’elles fussent. Ces officiers prouveraient l’évidence des faits par leurs attestations écrites. Toutefois , si l’insinuation de Las-Cases , car ce ne fut qu’une insinuation , doit être mise en balance avec l’assurance expresse et explicite du capitaine Maitland , celle-ci doit l’emporter, ne fût-ce qu’avec l’aide du témoignage direct des deux autres officiers anglais. E^ifin , le capitaine Maitland rapportait que bien que Buonaparte et sa suite -sussent leur attente déçue , ils reconnaissaient qu’ils ne pouvaient lui imputer aucun blâme , ce qu’ils n’eussent assurément pas manqué de faire s’il leur eût fait des propositions trompeuses et sans garanties pour les attirer à bord de son vaisseau. Comme dernière preuve, il rappelait que lorsqu’il prit congé de Montholon , celui-ci lui parla encore du désir qu’avait Napoléon de lui faire un présent , et lui exprima que l’Empereur était touché de ses politesses et de la conduite honorable et distinguée qu’il avait tenue pendant toute cette affaire.
Le capitaine Maitland , pour nous servir de ses propres expressions, dit alors : « Je me sens très blessé que le comte Las-Cases ait dit
lia VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
à lord Keith que j’avais promis à Buonaparte qu’il serait bien reçu en Angleterre , ou que j’aie fait aucune espèce de promesse. J’ai cherché à me conduire avec honneur et intégrité pendant tout le cours de cette transaction, et par conséquent je ne puis permettre qu’une telle assertion passe sans être contredite. «Oh! dit le comte Montholon, Las-Cases a négocié cette affaire ; elle a tourné bien différemment de ce que lui et nous tous nous espérions. Il attribue la situation de l’Empereur à lui - même, et par cette raison il cherche à lui donner la meilleure apparence possible ; mais je puis vous assurer que l’Empe- . reur est. convaincu que votre conduite a été très honorable»; et, prenant ma main, il la pressa et ajouta : « C’est aussi mon opinion. » Lord Keith fut , comme de raison , parfaitement convaincu que l’accusation portée contre le capitaine Maitland n’était pas non seulement dénuée de preuves , mais qu’elle était rendue nulle par le témoignage de témoins impartiaux, aussi-bien que par la conduite et par l’expression publique dessentimens de ceux qui avaient seuls droit de se plaindre de cet officier, si réellement il avait mérité d’être censuré. La raison pour laquelle le comte Las-Cases persistait à motiver les désirs et les espérances qu’il avait
lui-même conçus, sur les expressions d’encouragement attribuées au capitaine Maitland , a été probablement devinée par le comte Montholon. La conduite de Napoléon, en chargeant le capitaine Maitland de l’accusation de lui avoir tendu des pièges, tandis que sa conscience acquittait tellement ce brave officier qu’il lui prodigua ses remercîmens, et voulut lui donner des témoignages directs de la bonne opinion qu’il avait de lui ; cette conduite , et nous le disons avec peine , ne peut être imputée qu’au sentiment prédominant de son propre intérêt, qui le porta sans regret k sacrifier la réputation et le nom honorable d’un officier , quoique en plusieurs occasions il se reconnût son obligé. Le récit modeste et plein de dignité du capitaine Maitland étant maintenant publié, la supposition que Napoléon se rendit à bord du Belle'rophon tout autrement que comme prisonnier de guerre, doit désormais ne plus être rappelée . 1
Ayant amené k une conclusion ce sujet digne d’intérêt, nous revenons aux circonstances que fit naître le départ de Napoléon, lorsqu’il quitta l’Angleterre , autant que ces détails nous paraîtront avoir un intérêt liistorique.
1 Voyez la réfutation récemment publiée par M. de Las-Cases. { Édit.)
La foule des embarcations qui se succédaient continuellement, et dont le nombre ne s’élevait pas à moins de mille à la fois , ne pouvait être que très difficilement tenue à la distance prescrite du Iiellërophon ( à trois cents mètres ), par les bateaux qui devaient s’opposer, même par la force , à ce qu’on la franchît. Cette affluence devint plus inquiétante lorsque Napoléon eut affirmé qu’il n’irait jamais à Sainte- Hélène , car on craignit qu’il ne songeât à s’échapper. On destina deux frégates h garder et surveiller le Bellèroplwn, et les sentinelles furent doublées et triplées le jour et la nuit.
Un singulier incident, tel qu’il ne pouvait arriver qu’en Angleterre ( car bien que des caprices bizarres puissent passer dans la tête de tout individu , ils sont rarement mis à exécution par d’autres que des Anglais) , fit redoubler les précautions de ceux à qui était confiée la garde de ce prisonnier important. Un papier public, auquel il manquait une personne versée dans la jurisprudence pour le rédiger dans les formes voulues par la loi , avait sqggéré ( par complaisance , à ce que nous supposons , pour * la curiosité publique) que fa personne de Napoléon Buonaparte serait conduite à terre , à la faveur de Yhabeas corpus. Ce rescrit ma-
gique de l’Old-Bailey ' , ainsi que Smollet l’appelle , perd son influence sur un étranger prisonnier de guerre , et par conséquent une proposition aussi absurde n’eut pas de suite. Mais un individu poursuivi pour un libelle dirigé contre un officier de marine , conçut l’idée de citer Napoléon comme témoin au tribunal , pour déterminer, ce qu’il prétendait être nécessaire à sa défense , quel était l’état de la marine française. L’ordre devait être lancé directement contre lord Keith ; mais celui - ci désappointa le procureur, en tenant sa chaloupe éloignée pendant qu’il était à bord , et ensuite par la rapidité de sa barge à douze rames, que les rameurs haletans de l’homme de loi ne purent jamais atteindre. Quoique cette menace fût une pure absurdité et seulement digne du rire qui accueillit généralement l’anecdote (Te la poursuite du procureur et de la fuite de l’amiral , cependant il pouvait en résulter quelque inconvénient , en suggérant à Napoléon l’idée qu’il était en droit, par des discussions judiciaifes, d’invoquer les lois civiles d’Angleterre, et de refuser de se laisser enlever du Bellérophon.
Pour mettre fin aux inconvéniens qui pou-
1 La cour d’Old-Bailey est un tribunal criminel de Londres , etc. (Édit. )
Vi* ub Nap. Buoa. Tome 9. S
Il4 VIE DK NAPOLÉON BUON APARTE.
vaient résulter d’un tel état de choses , le 4 août, le Bellérophon reçut l’ordre de se remettre en mer et de croiser à la hauteur du Start, où il devait être rejoint par l’escadre destinée pour Sainte-Hélène , quand Napoléon et sa suite monteraient à bord du Northumberland.
Napoléon paraissait alors avoir conçu quelque projet funeste, et quoiqu’il ne parlât pas de suicide devant le capitaine Maitland , autrement qu’en exprimant la plus ferme détermination de ne point aller à Sainte-Hélène , cependant devant Las-Cases il dit, en termes très clairs, qu’il voulait mourir en Romain. Nous craignons peu que de semblables résolutions soient exécutées par des personnes douées de leur raison , surtout lorsqu’elles prennent la précaution de consulter là-dessus un ami intelligent. Il est surprenant combien la volonté la plus opiniâtre cède facilement à l’amour de la vie , même dans les esprits les plus courageux et dans les circonstances les plus désespérées.
N ous ne sommes donc pas surpris de voir que les argumens philosophiques de Las-Cases aient déterminé Napoléon à vivre et à écrire son histoire. S’il eût consulté les militaires qui le suivaient , il en eût reçu d’autres conseils , et ils lui eussent prêté le secours de leurs bras
pour les exécuter en cas de besoin. Lallemand, Montholon et Gourgaud assurèrent le capitaine Maitland que l’Empereur se tuerait plutôt que d’aller à Sainte - Hélène , et que même , s’il pouvait consentir à s’y laisser conduire , ils étaient résolus à lui donner la mort , plutôt que de le voir se dégrader ainsi. En réponse , le capitaine Maitland leur donna à entendre, que s’il arrivait qu’un tel projet s’exécutât , le gibet en serait la récompense.
Savary et Lallemand étaient , à vrai dire , dans une position singulièrement pénible. Ils étaient compris dans la liste des personnes exceptées de l’amnistie accordée par le gouvernement royal de France , et il leur était maintenant défendu, parle gouvernement anglais, d’accompagner Napoléon à Sainte-Hélène. Ils éprouvaient, et non sans cause , la plus grande anxiété sur leur sort , et craignaient , quoique certainement à tort, de se voir livrés au gouvernement français. Ils résolurent de résister par la force à ceux qui viendraient les séparer de leur Empereur ; mais heureusement leur raison fut assez calme pour prendre conseil du savant jurisconsulte et homme d’Etat sir Samuè'l Romilly. Le moyen qui parut à sir Samuè’l le plus effectif de servir ces hommes malheureux, fut d’aller trouver le lord chancelier, et d’en rece-
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voir l’assurance qu’on n’avait aucune idée de livrer ses clicns au gouvernement français; il put alors les rassurer pleinement sur ce sujet. Quant à leur projet de résistance et à sa léga-» lité , sir Samuel Romilly leur apprit que dans une affaire de cette sorte , la loi anglaise considérerait comme assassinés ceux qu’ils auraient ainsi privés de la vie. On ne devait pas , il est vrai , craindre un plus grand danger d’une attaque armée , déclarée légale par l’opinion d’un savant homme de loi, que d’un suicide arrangé avec l’avis d’un conseiller d’Etat ; et nous devons supposer que Napoléon et ses partisans n’avaient d’autre but, en annonçant des projets aussi violeus , que d’ébranler la résolution du ministère anglais. Mais ils n’y réussirent nullement , et leurs menaces intempestives ne servirent qu’à leur faire ôter leurs armes, excepté celles de Napoléon, à qui on laissa son épée. Cette mesure , expression marquée du manque de confiance qu’on avait pour eux , les blessa extrêmement, ainsi que Napoléon, et dut être très pénible pour les officiers anglais qui exécutèrent cet ordre, quoique l’on prévînt les Français que cette mesure était seulement de précaution, et que leurs armes seraient soigneusement conservées et leur seraient rendues. Pendant le dernier jour qu’il passa à bord du
Bellèrophon, Napoléon s’occupa de rédiger une protestation , que nous avons placée dans l’Appendice, parce qu’elle ne contient rien autre Aîhose que son allocution à lord Keith et à sir Henry Bunbury. Il écrivit aussi une seconde lettre au prince régent.
Le 4 août , le Bellèrophon mit à la voile , et le lendemain matin il rencontra le Northumberland, ainsi que l’escadre destinée pour Sainte- Hélène , et le Tonnant, sur lequel flottait le pavillon de lord Keith.
Ce fut alors que Napoléon fit connaître au capitaine Maitland qu’il se soumettait à son sort, en demandant que M . O’Meara , chirurgien du Bellèrophon, eût la permission de le suivre à Sainte-Hélène, en remplacement de son propre chirurgien , à qui sa santé ne permettait pas de supporter le voyage. Ceci prouvait clairement qu’il ne voulait faire aucune* résistance; et, en effet, aussitôt que Napoléon vit que ses menaces ne produisaient aucun effet , il se soumit avec sa tranquillité d’esprit accoutumée. Il donna des ordres pour faire remettre ses armes. Son bagage fut soumis à une sorte d’examen , mais sans que l’on dérangeât aucun article , ni que l’on défît aucun paquet. Le trésor de Buonaparte, montant a 4>°o° napoléons d’or, fut mis en réserve , afin de lui ôter ce moyen puis- * . .
Il8 VIEDB NAPOLÉON BUONAPAUTB.
sant d’effectuer sa fuite. On lui en donna des reçus , au nom du gouvernement anglais , qui se rendait responsable de cette somme, et l’on permit à Marchand , valet-de-chambre favori de l’Empereur, de prendre autant d’argent qu’il le jugeait nécessaire.
Le 7 août, vers onze heures du matin, lord Keith vint dans sa chaloupe pour transporter Napoléon du Bellèrophon dans le Northumberland. A une heure , Buonaparte ayant fait annoncer qu’il était prêt , un garde du capitaine fut envoyé pour en prévenir ; la chaloupe de lord Keith fut préparée ; et lorsque Napoléon traversa le gaillard-d’arrière, les soldats lui portèrent les armes , pendant que les tambours battirent trois roulemens ; sorte de salut rendu aux officiers-généraux. Son pas était ferme et mesuré ; son adieu au capitaine Maitland fut poli et amical. Cet officier avait, sans aucun doute , quelque chose a pardonner à Napoléori, qui avait cherché à faire tomber sur lui la honte d’avoir voulu lui tendre un piège; et cependant l’aveu noble et sincère des sentimens qui prévalurent dans l’esprit du capitaine, lors du départ de Napoléon, doit trouver place ici; ces sentimens donneront encore plus de poids , s’il est possible , h son récit simple , franc et sans détour. *
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«On pourrait s’étonner qu’il restât un officier anglais prévenu en faveur d’un homme qui causa tant de maux à l’Angleterre ; mais Napoléon possédait à un si haut degré l’art de plaire , qu’il y a très peu de personnes qui , comme moi, ayant été assis à sa table pendant près d’un mois, n’eussent éprouvé un sentiment de pitié et même de regret, en voyant un homme doué de qualités si séduisantes , et qui avait occupé un rang si élevé dans le monde , réduit à la condition dans laquelle je le voyais. »
Napoléon fut reçu à bord du Northumberland avec les mêmes honneurs qu’on lui avait rendus quand il quitta le Bellérophon. Sir Georges Cockburn , amiral anglais aux soins duquel l’ex-Einpereur fut confié , était , sous tous les rapports , propre à remplir avec déficatesse la tâche qui lui était imposée, et cependant en observant avec fidélité les instructions qu’il avait reçues. D’une bonne naissance , accoutumé à la haute société , bien fait de sa personne et d’un commerce agréable , il avait toutefois assez de cette fermeté qu’exige sa profession pour faire des choses désagréables lorsqu’elles sont nécessaires. Dans tout ce qui ne sortait pas du cercle tracé par ses instructions, il était affectueux, poli et complaisant ;
au-delà , il était inflexible. Ce mélange de poli-
J 20 VIF. HE NAPOLÉON BUON APARTE, tesse et de fermeté était indispensable, vu que Napoléon, et plus encore les personnes de sa suite , s’efforçaient , dans plusieurs occasions , de faire considérer comme souverain celui qui n’était que prisonnier ; or c’était un titre que les instructions de sir Georges Coekburn , pour des raisons que nous ferons bientôt connaître , lui défendaient positivement d’accorder. Tout ce qu’il pouvait, il le faisait avec un empressement plein de bienveillance et de courtoisie ; mais, craignant que ses concessions ne servissent de précédent à d’autres au-delà des limites fixées, il fit sentir à ses hôtes français que ni la mauvaise humeur ni la colère ne pourrait avoir d’effet sur sa conduite.
Il résulta de ceci que, bien que Napoléon, en montant sur le Northumberland , dût être privé , par ordre de l’amirauté, de certaines marques de déférence qu’on lui avait rendues à bord du Bellérophon (le capitaine Maitland n’ayant aucun ordre précis à ce sujet, son refus n’eût été qu’une humiliation gratuite ) , cependant aucune querelle , encore moins aucune haine ne divisa Napoléon et l’amiral. Celui-ci occupait à sa table la principale place, et, après les salutations d’usage , il restait couvert sur le pont , et n’observait aucun de ces détails d’étiquette en usage devant les têtes couronnées;
toutefois ces omissions ne causèrent qu’une froideur momentanée : comme l’amiral ne paraissait pas s’apercevoir du déplaisir de ses hôtes , cette froideur céda bientôt au goût naturel des Français pour la société ; et sir Georges Cockburn ( cessant alors d’être le requin , ainsi que Las- Cases dit qu’ils le nommaient lorsqu’ils éüiient de mauvaise humeur) redevenait ce mélange .
d’homme obligeant et d’officier sévère , que Napoléon reconnut en lui chaque fois qu’il parlait franchement sur ce sujet.
On doit mentionner ici , comme une preuv,e que sir Georges Cockburn ne s’éloignait pas de 1 la conduite qu’il s’était tracée , ce qui arriva au moment où le Northumberland passa la ligne.
L’Empereur, désirant montrer sa munificence aux matelots , voulut leur faire donner cent louis d’or , sous prétexte de payer l’amende accoutumée; mais l’amiral, trouvant ce tribut • à Neptune beaucoup < trop considérable, ne permit pas qu’ils en reçussent plus de la dixième partie : Napoléon, offensé de cette restriction, ne donna rien du tout. Dans une autre occasion , et au commencement du voyage , une différence dans les usages nationaux fit naître une de ces légères mésintelligences que nous avons déjà fait remarquer. Napoléon était ac coutumé , comme tous les Français, à quit-
ter la table immédiatement après dîner, et sir Georges Cockburn , ainsi que les officiers anglais , restaient après lui ; car, en permettant aux Français de faire ce qui leur convenait, l’amiral ne reconnaissait pas à Napoléon le droit de déranger ses habitudes , surtout à sa propre table : ceci donna lieu à quelque mécontentement *. Malgré ces légers sujets de mauvaise humeur, Las-Cases nous dit que l’amiral , qui d’abord avait paru prévenu contre eux , devenait chaque jour plus amical. L’Empereur avait coutume de prendre son bras , chaque soir, sur le pont, et causait long-temps avec lui sur des sujets relatifs à la marine, ainsi que sur les événeinens passés. *
Pendant qu’il était à bord du Northumberland, l’ex-Empereur employait ses matinées à lire ou à écrire , et ses soirées à se promener et
i 1 Las-Cases, volume I, partie i K , page 101 , donne un détail différent de cette bagatelle, qui parait n'avoir été qu’un malentendu. Las-Cases suppose que l’amiral fut offensé de voir Napoléon se lever, alors que sir Georges désirait seulement prouver qu'il ne se croyait pas obligé de terminer son repas parce que ses hôtes se retiraient. Toutefois il parait que cela fit impression sur l’esprit de Napoléon , et qu’il en parlait chaque fois qu’il voulait etprimer son mécontentement contre l’amiral.
* Ibidem. -
à jouer aux cartes. Son jeu favori était le vingt et un; mais lorsque ce jeu le fatiguait, il y substituait les échecs. Quelque grand tacticien que fût Napoléon, il n’était pas fort a ce jeu militaire , et ce n’était pas sans peine que Montholon, son antagoniste, évitait le solécisme de battre l’Empereur.
La fête de Napoléon , qui était aussi son jour de naissance , arriva pendant la traversée ; c’était le i5 d’août, jour pour lequel le Pape avait exprès canonisé un saint N apoléon pour être le patron de l’Empereur ; et maintenant , étrange révolution ! il célébrait sa fête à bord d’un vaisseau de guerre anglais qui le conduisait dans le lieu de son exil, qui devait être aussi le lieu de sa tombe. Cependant Napoléon parut gai et content pendant toute la j oui-née, et vit avec plaisir qu’il était heureux au jeu, ce qui lui sembla d’un bon augure.
Le i5 octobre i8i5, le Northumberland arriva en vue de Sainte-Hélène , dont l’aspect parut bien peu agréable à ceux qui devaient résider dans cette île, quoiqu’elle ait souvent été saluée avec joie par les marins fatigués de la mer. Celui qui était destiné à l’habiter monta sur le pont, et se servit de sa limette marine pour l’observer. Le petit village de Saint-James était devant lui , occupant une vallée étroite , et
comme enchâssé au milieu de rochers escarpés et d’une hauteur prodigieuse ; chaque plateforme, chaque issue, chaque gorge était hérissée de canons. Las-Cases, qui était près de Buonaparte, n’aperçut pas la plus légère altération sur son visage. Les ordres du gouvernement anglais étaient que Napoléon restât à bord jusqu’à ce qu’on lui eût préparé une résidence appropriée au genre de vie qu’il allait mener désormais : mais comme ceci demandait nécessairement beaucoup de temps , sir Georges Cockburn prit immédiatement sur sa responsabilité de faire mettre à terre ses passagers , et s’occupa de la sûreté personnelle de Napoléon jusqu’à ce que l’habitation qu’on lui destinait fût préparée. En conséquence, Napoléon débarqua le 16 octobre, et l’empereur de la France, on pourrait dire même celui de l’Europe , ne fut plus que le captif de Sainte-Hélène.
Causes qui justifient le gouvernement anglais d'avoir adopté la mesure du bannissement de Napoléon. — Il était prison • nier de guerre , et avait déjà montré, en violant le traité de
Fontainebleau, qu’on ne pouvait plusavoir aucune confiance en lui. — Le gouvernement fut même censuré pour ne pas avoir pris de plus fortes précautions contre sa fuite de l’île d'Elbe. — Le désir de Napoléon de se retirer en Angleterre venait de ce qu'étant près de la France , il eût pu intervenir dans les affaires de ce pays. — Motifs pour lui retirer le titre d’empereur. — Avantages de Sainte-Hélène comme lieu de bannissement. — Instructions de sir Georges Cockburn pour sa conduite envers Napoléon. — Longwood est choisi pour le lieu de résidence de l'ex-Empereur. —
Établissement provisoire disposé pour lui à Briars. Il va
à Longwood. — Précautions prises pour la sûreté du prisonnier. — Réglement concernant les vaisseaux admis à entrer dans le port.
Nous devons maintenant reproduire ici les argumens qui justifient le gouvernement anglais d’avoir adopté, envers Napoléon Buonaparte, des mesures qui firent retenir sa personne , et annuler les privilèges d’un rang qu’il réclamait avec tant de ténacité. Cela nous conduit à faire observer le changement que produit dans les sentitnens des hommes l’espace de douze années. En 1816, lorsque 1 auteur de cet ouvrage,
ia6 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
quelque inhabile qu’il fût pour une telle tâche, essaya de traiter le même sujet, il y avait alors en Angleterre un parti fort nombreux dont l’opinion était que le gouvernement anglais aurait mieux rempli son devoir envers la France et l’Europe entière, en livrant Napoléon au gouvernement de Louis XV III , pour être traité comme il avait traité lui-méme le duc d’Engliien. Il serait maintenant tout-à-fait inutile de discuter ce sujet, ou de montrer que Napoléon avait au moins le droit de conserver la vie en se rendant au pavillon anglais.
Il serait aussi peu nécessaire de revenir sur ce qui a été tant de fois prouvé que la transaction qui eut lieu entre Napoléon et le capitaine Maitland ne fut , à tous égards , qu’une reddition sans condition. Napoléon avait considéré tous les moyens de s’échapper, soit par la force , soit par l’adresse , et aucun ne lui avait paru présenter autant de chances d’un résultat favorable que celui qu’il adopta après une mûre réflexion. En se rendant aux Anglais il assurait sa vife , et il avait l’espoir de recevoir de plus grands avantages de la générosité de la nation anglaise; car une reddition sans condition, si elle n’assure rien , n’exclut rien non plus. Le général Bertrand, étant à bord du Northum berland, dit que Napoléon avait été porté à
faire une telle démarche par l’abbé Sieyès, qui lui avait fortement conseillé d’aller directement en Angleterre de préférence à tout autre lieu; ce qui prouve que sa résolution dut nécessairement avoir été prise long-temps avant qu’il vît le capitaine Maitland. Même lorsqu’on lit avec attention l’ouvrage de M. deLas-Cases, on voit qu’il arrive à ce même résultat, puisqu’il convient qu’il n’espéra jamais que Napoléon serait considéré comme libre , ni qu’il obtiendrait des passe-ports pour l’Amérique ; mais que seulement il serait gardé avec des restrictions moins dures que celles qui lui furent imposées. Toutefois, comme il ne fit aucune stipulation sur ces restrictions , elles devaient nécessairement être laissées au choix du parti vainqueur ; mais la question, entre Napoléon et la nation anglaise, n’était pas une de ces questions de justice qui ne sauraient être modifiées , alors même que leurs conséquences pourraient amener la perte du parti qui doit les résoudre ; mais bien une question de générosité et de clémence, sentimens auxquels un gouvernement ne saurait sagement se livrer sans calculer auparavant si sa sûreté le lui permet.
Napoléon s’étant rendu prisonnier à discrétion était soumis aux lois ordinaires de la guerre, lesquelles autorisent les puissances belligérantes '
à renfermer les prisonniers , excepté ceux dont l’honneur parait une garantie suffisante de leur 4 bonne foi; ou bien encore ceux chez qui le pouvoir de nuire est si faible . qu’il ne saurait exciter que le mépris. Mais Buonaparte n’était ni dans l’une ni dans l’autre de ces situations. Son pouvoir était grand ; la tentation d’en user très forte; et la confiance qu’eût inspirée la résolution ou la promesse de résister à une telle tentation , était bien légère en vérité.
On a dit, sans toutefois l’appuyer d’aucune preuve , que lord Castlereagh , lors du traité de Fontainebleau, demanda à Caulaincourt pourquoi Napoléon n’avait pas préféré un asile en Angleterre au titre ridicule d’Empereur de l’île d’Elbe. Nous doutons beaucoup que lord Castlereagh ait dit les paroles qu’on lui prête : mais si , d’après une telle ouverture , ou de son propre mouvement , Napoléon , en 1814, eût placé sa confiance dans la nation anglaise , ou même que les chances de la guerre l’eussent fait tomber entre nos mains , l’Angleterre devait nécessairement , dans une occasion si extraordinaire, agir avec magnanimité. Elle eût peut-être même dû alors permettre k Napoléon de résider dans ses domaines comme un simple particulier, ou le laisser aller en Amérique. On aurait pu dire ( quoique des personnes prudentes eussent hé-
. • Jk. *
sité là-dessus) que la parole d’un soldat, qui récemment encore était un souverain , devait être reçue comme une garantie suffisante pour l’observation du traité. On pouvait croire encore que les talens et l’activité d’un seul individu , en les supposant portés au plus haut point qu’il soit donné à l’intelligence humaine d’atteindre , 11e l’auraient pas rendu capable, alors même qu’il l’eût désiré , de troubler désormais la paix de l’Europe. Dans cette supposition , il aurait été naturel d’accorder à un homme aussi remarquable, cette liberté dont une nation généreuse aurait aimé à croire qu’on ne voudrait ni ne pourrait abuser; mais ce qui était arrivé dans l’île d’Elbe prouve combien on pouvait ajouter peu de foi aux engagemens de Napoléon, et tout ce qu’on devait appréhender de lui alors même que sa fortune paraissait si déchue. Sa violation du traité de Fontainebleau changea entièrement ses rapports avec l’Angleterre et avec l’Europe; elle le plaça dans la condition d’un homme sur lequel on ne saurait compter, et dont la liberté individuelle est incompatible avec les libertés de l’Europe. L’épreuve de se fier à sa parole avait été tentée : le sage peut être trompé une fois ; les fous seuls le sont plusieurs fois de la même manière.
On peut objecter en faveur de Napoléon, que
V 1 h ne Nap. Boob. Tome g. 9
l 3 o VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
ce qui le poussa à revenir de l’ile d’Elbe fut la plus forte tentation que l’univei*s pût offrir à un esprit aussi ambitieux que le sien : la perspective d’une entreprise extraordinaire, et le trône impérial pour prix du succès. On peut aussi admettre que les Bourbons , en refusant de lui payer le revenu qui avait été stipulé , lui fournirent , quant à eux , un motif de provocation. Toutefois ces mêmes raisons prouvent encore qu’on ne pouvait lui accorder aucune confiance tant qu’il resterait exposé k de telles tentations. La France était alors violeinngent agitée; les débris d’une armée affectionnée ajoutaient à la fermentation d’une population inconstante ; afin de remplir ses engagemens envers les Alliés, Louis XVIII était forcé d’imposer d’énormes taxes et de les percevoir avec rigueur; toutes ces causes réunies pouvaient faire naître quelque occasion où Napoléon, soit pour faire redresser des griefs personnels, soit pour servir le mécontentement de la nation française, pourrait renouveler sa mémorable entreprise du 28 février. C’était au ministère anglais à empêcher que rien de tout cela ne pût arriver. C’était seulement le 20 avril , peu de mois auparavant, que les membres de l’opposition avaient demandé aux ministres qu’ils rendissent compte à la Chambre des Communes pourquoi ils n’a-
vaient pas pris les précautions nécessaires pour empêcher Buonaparte de quitter l’île d’Elbe.
De quoi les ministres ne se seraient -ils pas rendus responsables s’ils l’eussent mis dans une position qui lui permît une seconde fois de s’échapper? Ils eussent été responsables des désordres et des massacres qu’eût produits un tel événement. La justice ainsi que la nécessité fendaient légal qu’on mît fin à la liberté de Buonaparte, liberté qu’il avait lui-même rendue dépendante de la volonté de l’Angleterre en se' constituant son prisonnier.
Dans cette conclusion , nous avons évité d’avoir recours à l’argument ad hominem.
Nous n’avons pas mentionné le donjon de Toussaint-Louverture sur la frontière des Alpes, ni la détention dans le château de V alencey de Ferdinand, allié crédule et abusé. Nous n’avons pas rappelé les exemples d’officiers qui, prisonniers sur parole en Angleterre et ayant violé leur serment, étaient reçus aux Tuileries avec faveur et promus aux honneurs et aux dignités de l’empire. Nous n’avons pas non plus fait allusion à la grande maxime d’Etat qui donne à la nécessité ou aux convenances politiques une force supérieure à la loi morale. Si l’Angleterre défendait ses actes par de tels argumens, elle renoncerait à cette règle de conduite chrétienne
l32 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, qui nous dit d’agir envers notre ennemi selon ce que nous voudrions qu’il nous fût fait , et non comme il a réellement agi à notre égard ; ce serait suivre une politique tortueuse et criminelle, sous prétexte que notre adversaire nous en a donné l’exemple.
Toutefois, les actions précédentes de Buonaparte durent alors être considérées sous le rapport du degré de confiance qu’on devait avoir en lui ; et si ces actions accusaient sa mauvaise foi , les ministres auraient sûrement été inexcusables de mettre le repos de la nation dans la dépendance de la bonne foi de Buonaparte. Il semble même avoir été admis par Las-Cases qu’au moment où l’ex-Empereur proposait de se retirer en Angleterre , il avait l’espoir de se mêler encore des affames de la F rance 1 . L’exem-
1 Ce n’était sans doute, suivant Las-Cases, que pour le grand projet de consolider la paix, l’honneur et l’union du pays. Il avait espéré jusqu’au dernier moment, à ce qu’il parait , « qu’à la vue du danger les yeux se dessilleraient, qu’on reviendrait à lui, et qu’il pourrait sauver la patrie : c’est ce qui lui lit allonger le temps le plus qu’il put à la Malmaison ; c’est ce qui le fit retarder beaucoup à Rochefort. S’il est à Sainte-Hélène , c’est à ce sentiment qu’il le doit : jamais il ne put se séparer de cette pensée. Plus tard, quand il n’y eut plus d’autre ressource que d’accepter l’hospitalité du Bellérophon , peut-être ne fût-ce pas sans une espèce de secrète satis-
pie de sir N ici Campbell avait montré, que la présence d’un commissaire gênait bien peu cet homme extraordinaire; et sa résurrection, lorsqu’il eut quitté l’île d’Elbe, n’avait que trop bien démontré qu’on ne devait se fier en rien à la seconde mort politique à laquelle il se proposait de se soumettre, en habitant l’Angleterre comme un individu isolé.
On a toutefois fait valoir que , si les circonstances et son propre caractère avaient exigé cet acte d’une sévère nécessité , la captivité de Napoléon devait au moins être adoucie par des témoignages d’une honorable distinction ; et que c’était une inutile cruauté de blesser son amour-propre et celui des serviteurs qui l’a-
faction intérieure , qu’il s’y voyait irrésistiblement amené par la force des choses. Être en Angleterre, c’était ne pas s’étre éloigné de la France : il savait bien qu’il n’y serait pas libre ; mais il espérait être entendu ; et alors que de chances s’ouvraient à la nouvelle direction qu’il pourrait imprimer! » Mémorial de Sainte - Hélène , tome III, page 444.
Nous ne pouvons comprendre ce que cela signifie, à moins que cela ne suppose que Napoléon , tandis qu’il aurait été reçu en Angleterre , à la condition de s’abstenir de politique , aurait conçu l’espoir de reprendre de l’ascendant sur les affaires de la France , au moyen de l’influence qu’il croyait pouvoir exercer sur celles de l’Angleterre.
134 VrE DE NAPOLÉON BUON APARTE, vaient suivi , que de lui refuser le titre d’Empereur, ainsi que le cérémonial dont il avait joui dans sa prospérité, et auquel il tenait tant aux jours de la mauvaise fortune.
On conviendra généralement que , si quelque chose avait pu sans danger éviter à Napoléon malheureux, un seul chagrin, on ne s’y fût point refusé ; mais il n’y avait aucune raison pour que l’Angleterre, par courtoisie et par compassion , donnât à son prisonnier un titre qu’elle lui avait refusé de jure , alors même qu’il gouvernait l’empire français de facto ; et surtout lorsque des motifs, que nous ferons bientôt connaître, s’opposaient fortement à ce qu’on eût pour lui une semblable condescendance.
Le lieu d’exil de l’Empereur a été aussi l’objet d’une censure sévère; mais cette question dépend du droit de le tenir prisonnier. Si ce droit est nul, il n’y a plus besoin de pousser plus loin l’argument; car un lieu d’exil, pour remplir son but, doit réunir plusieurs moyens de sûreté et de réclusion , chacun d’eux aggravant à un certain point les souffrances de la personne exilée , et infligeant cette peine qui doit être le partage d’un prisonnier légal . Mais si l’on accorde qu’une personne aussi formidable que Napoléon , devait être privée des
moyens de faire un second avatar ' sur la terre, il n’y avait peut-être aucun lieu au monde qui offrît comme Sainte-Hélène une aussi grande sécurité , et permît en même temps de laisser au captif autant de liberté personnelle. La salubrité du climat de cette île est suffisamment prouvée par le rapport que fit , en 1 820, le docteur Thomas Shortt, médecin de l’année anglaise 5 il paraît, d’après ce rapport, que parmi les troupes résidant alors à Sainte-Hélène , constamment occupées à un service fatigant , et exposées à l’influence de l’atmosphère, la proportion des malades était seulement d’un homme sur trente, même en comprenant les cas éventuels , et les soldats envoyés h l’hôpital par punition. Ce degré extraordinaire de salubrité , supérieur à celui d’aucun autre lieu du monde , est attribué par le docteur Shortt à ce que l’ile est placée sur le passage des vents alisés , dont le souffle continuel empêche la trop grande chaleur, et emporte avec lui toutes les émanations; nuisibles à la santé humaine. La même cause attirant de l’Océan une grande quantité de vapeurs qui se condensent et interceptent les rayons du soleil, prévient ces maladies violentes et rapides qui font généralement tant de ravages
1 Avatar, descente de Vishnou sur la terre : incarnation. ( Édit. )
l36 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, sous les tropiques. La transpiration supprimée est indiquée comme une cause de maladie, mais qui, lorsqu’elle est bien traitée, ne devient funeste qu’à ceux dont la constitution a été déjà épuisée par une longue résidence dans les pays chauds. On fera aussi observer que le climatde cette île ne varie jamais de plus deneuf ou dix degrés dans le cours de l’année , et cette égalité de température est une autre grande cause de salubrité '. L’atmosphère est chaude, il est vrai, mais comme Napoléon était né dans un climat chaud , et que l’on a dit qu’il aurait craint même le froid de l’Angleterre, on ne peut pas faire valoir ceci comme une circonstance désavantageuse.
Quant au traitement personnel de Napoléon , sir Georges Cockburn commença dès son arrivée à le régler sur le système que ses dernières instructions lui prescrivaient de suivre ; les voici : .
« En confiant à des officiers anglais une fonction aussi importante, le prince régent est persuadé qu’il n’est pas nécessaire de leur répéter que son plus ardent désir est qu’on n’emploie pas une plus grande sévérité , quant à ce qui concerne l’exil et les restrictions imposées au •
1 Voyez l’Appendice.
prisonnier, que ce qu’exige le fidèle accomplissement de ce devoir que l’amiral , ainsi que le gouverneur de Sainte-Hélène , doivent toujours avoir présent à leur pensée , la parfaite sûreté de la personne du général Buonaparte.
Son Altesse Royale ne doute pas que l’on accordera au général tous les adoucissemens compatibles avec l’objet important qu’on se propose ; et elle se fie au zèle si bien connu de sir Georges Cockburn et à l’énergie de son caractère , pour être persuadée qu’il ne se permettra pas la moindre imprudence qui puisse trahir le devoir qui lui est imposé. » *
Ce fut pour se conformer à l’esprit de ces instructions , que sirGeorges Cockburn choisit le lieu de la résidence de cet important prisonnier, et que, en même temps , il consultait les désirs de Napoléon dans tout ce qui lui était permis* d’accorder.
L’ilen’oflrait pas toutes les commodités qu’on pouvait désirer dans ces circonstances. Il n’y avait que trois maisons qui appartinssent à l’administration, et elles n’étaient en aucune façon convenables pour un tel hôte. Deux d’entre elles, les maisons de ville du gouverneur et du lieu-
1 Extrait d’une dépêche du comte Bathurst adressée aux lords commissaires de l’amirauté , datée du 3o juillet i8i5.
l38 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, tenant gouverneur de l’ile, n’étaient pas propres à servir d’habitation pour Napoléon, attendu qu’elles étaient situées dans Jaines-Town, et que cette position , pour des raisons faciles à comprendre, ne pouvait nullement convenir.
La troisième était une maison de campagne nommée Plantation-House , appartenant au gouverneur , et la meilleure habitation de toute l’ile. Le ministère anglais avait défendu de choisir cette maison pour le lieu de résidence de l’ex-Einpereur. Nous sommes sur ce point d’une opinion contraire à la sienne , car l’habitation la plus commode était assurément bien due à la grandeur déchue; et , sauf le respect qu’on devait avoir pour l’autorité du gouverneur, Napoléon, dans l’état où il était tombé , devait nécessairement être la dernière •personne de l’ilc qu’on songeât à priver de ce qui pouvait lui être le plus commode. Nous ne doutons pas que cela n’eût été arrangé ainsi, sans la disposition où était l’ex-Empereur et sa suite de s’autoriser des déférences et des complaisances qu’on leur témoignait , pour pousser plus loin leurs prétentions. Ainsi , la politesse que montrèrent l’amiral Hotham et le capitaine Maitland, en commandant la manœuvre lorsque Napoléon passa d’un vaisseau dans un autre , servit à établir la preuve que sa liberté et son
titre d’Empereur avaient été reconnus par ces officiers ; et il n’y a aucun doute que si on eût assigné pour son usage la meilleure maison de l’île , cette déférence , suivant la même manière de raisonner , aurait servi à prouver que Napoléon n’avait point de supérieur à Sainte- Hélène. Toutefois il y avait bien moyen d’empêcher cet esprit d’empiétement , s’il se fût manifesté, et nous pensons qu’il eût mieux valu en risquer les conséquences et choisir Plantation-House pour la résidence de Buonaparte , puisque c’était la meilleure habitation que l’ile pût offrir. Quelques unes des circonstances de sa localité avaient, à ce que l’on croit, fait naître la crainte que cette maison ne pût être parfaitement bien gardée. Il est vrai que c’était là un calcul fait en Angleterre , sur des plans qui indiquaient peut-être assez mal l’état ac-* tuel de l’ile; mais, quoi qu’il en fût, sir Georges Cockbum, enchaîné par ses instructions, n’avait pas le choix dans cette affaire.
Outre Plantation-House , il y avait une autre maison de campagne appelée Longwood, et qui était occupée par le sous-gouverneur ; après avoir bien examiné toutes les habitations que l’ile renfermait, sir Georges Cockburn choisit ce lieu pour la résidence future de Napoléon. Tout-à-fait séparé des autres habitations, et
l4o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
presque isolé dans cette partie de Pile , Longwood n’était fréquenté que par ceux qui y avaient réellement affaire. Ce site est d’ailleurs assez loin des endroits du rivagè accessibles aux bateaux, et qu’il fallait défendre suffisamment , avant de les exposer à l’observation de Napoléon et de ses compagnons d’exil. Le terrain qui entoure Longwood offrant une surface plane, permettait que des sentinelles fussent utilement placées pour la sûreté du lieu , et laissait aussi la facilité de se promener soit à cheval soit en voiture. Ce lieu occupant un plateau assez élevé jouit d’un air plus frais que les vallées resserrées qui se trouvent dans le voisinage. La maison ellemême était aussi bien arrangée ( quoique ce soit peu dire ) qu’aucune autre de l’ile , Plantation-House exceptée.
Pour conclure enfin , Napoléon visita Longwood , approuva ce choix , et en parut tellement satisfait qu’il fut difficile d’obtenir de lui qu’il le quittât. Onfit aussitôt les préparatifs nécessaires pour ajouter à ce qui manquait, et pour rendre cette habitation , non pas telle qu’on l’eût désirée, mais au moins aussi commode que les circonstances le permettaient. On pouvait en effet, à l’aide des ouvriers et des matériaux envoyés d’Angleterre , agrandir Longwood con-
venableraent. Jusqu’à ce que les réparations les plus nécessaires fussent faites , le général Bertrand et le reste de la suite de Napoléon r furent placés dans une maison de James-Town , tandis que lui-même logea , d’après son désir , a Briars , très petite maison , ou, pour mieux dire , cabane placée dans un site romantique , • à quelque distance de la ville , où il n’avait qu’une seule chambre. Sir. Georges Cockburn ne put le décider à venir habiter la meilleure maison de la ville qu’on avait préparée pour lui. Napoléon refusa cette proposition en alléguant son aversion naturelle de s’exposer aux regards du public. De plus, la solitude qui régnait à Briars , le paysage agréable qui l’entourait ,‘ offrait à Buonaparte un genre de plaisirs toujours vivement sentis par ceux qui ont été longtemps renfermés dans un vaisseau , et dont les yeux n’ont vu pendant des mois entiers que le vaste Océan.
Pendant sa demeure à Briars , Napoléon se tint dans des limites plus étroites qu’il n’était nécessaire ; il en donnait pour motif les sentinelles qui le surveillaient, et qu’on apercevait des fenêtres de la maison 5 il appuyait avec beaucoup plus de raison sur le nombre des visiteurs : il se renferma donc dans un petit pavillon consistant en une seule chambre et
l4a VIF. DE NAPOLÉON BU ON APARTE.
en deux petits attiques, qui étaient à dix toise* environ du pavillon . A moins qu’il ne fût accompagné d’un officier anglais, il n’avait, comme on pense bien , la permission de se promener que dans le petit jardin de la cabane , le reste du terrain étant gardé par des sentinelles. Sir Georges Cockburn, sensible à la position de son prisonnier , cherchait à faire hâter les réparations de Longwood afin que Napoléon pût y aller. Il employa à cet effet les charpentiers de son escadre et tous les ouvriers que l’ile put fournir. « Longwood, dit le docteur O’Meara, offrit pendant près de deux mois un tableau aussi animé qu’en offrirent jamais les chantiers de Sa Majesté, lorsque l’on y construisait pendant la guerre des flottes sous la direction de nos meilleurs amiraux. Infatigable dans son zèle , sir Georges arrivait souvent à Longwood après le coucher du soleil , pour stimuler par sa présence le courage des ouvriers de Sainte- Hélène ; ces hommes indolens regardaient avec étonnement l’activité des charpentiers de l’équipage , qui contrastait si fort avec leur paresse naturelle. »
Pendant la résidence de l’Empereur a Briars, il ne recevait presque personne, passait ses matinées dans le jardin, et jouait le soir au whist, pour des dragées, avec M. Balcombe, le
propriétaire, et sa famille. Le comte Las-Cases, dont il paraît que l’instruction était plus variée et plus étendue que celle des autres personnes de la suite de Napoléon , était naturellement le principal, sinon le seul compagnon de ses études et de ses récréations du matin. Dans de telles occasions, l’ex-Empereur se montrait ordinairement affable, accessible et séduisant par ses manières.
Les efforts de sir Georges Cockburn, luttant contre toutes les difficultés que faisait naître le manque de matériaux , de moyens de transport et de tout ce qui peut faciliter de telles opérations, parvinrent enfin à transformer Longwood en une demeure habitable, qui, bien que fort au-dessous de la haute dignité dont avait été investi son nouvel hôte, était cependant arrangée convenablement pour un captif d’un rang tel que celui que le gouvernement anglais reconnaissait à Napoléon. '
Le 9 décembre, Longwood reçut Napoléon
• L'appartement destiné à Napoléon pour son usage particulier, consistait en un salon, une salle à manger, une bibliothèque, un cabinet d’étude, et une chambre à coucher. Cet appartement formait un étrange contraste avec les palais qu’il avait naguère habités, mais combien n’étail'il pas préférable à la tour du Temple , et aux donjons de Vincennes !
et une partie de sa maison : le comte et la comtesse de Montholon avec leurs enfans, le comte Las-Cases et son fils , le général Gourgaud , le docteur O’Meara , qui avait été admis comme son médecin ; et les autres personnes de sa suite, qui ne pouvaient pas être logées dans la maison, s’arrangèrent pendant quelque temps sous des tentes. Le comte et la comtesse Bertrand, en attendant qu’on leur eût bâti une maifon , se logèrent dans une petite chaumière située dans un endroit nommé Hut’s-Gate, qui formait à peu près les limites de ce qu’on pourrait appeler le territoire privilégié de Longwood. Mais quoiqu’on ne négligeât rien pour rendre Longwood-House aussi commode pour le prisonnier que le temps et les moyens le permettaient , cependant , tout bien considéré , ce délai, inévitable sûrement, doit avoir été très pénible à l’ex-Empereur, confiné alors dans la chaumière de Briars; et la maison de Longwood , quoique aussi bien arrangée que les circonstances l’eussent permis, était encore loin d’ofîrir tous les agrémens et les douceurs de la vie dont les Anglais eussent voulu faire jouir cet illustre prisonnier, pendant qu’il était remis à la garde de l’Angleterre.
On avait proposé , pour remédier à l’exiguité du logement de Longwood , de construire une
maison en bois d’une grandeur convenable, dont les pièces eussent été envoyées d’Angleterre toutes façonnées, et qu’on n’aurait eu qu’à assembler sur le terrain; seul moyen qu’on pût employer pour atteindre l’objet désiré par Napoléon, File ne produisant presque point de matériaux propres à bâtir. Les circonstances toutefois empêchèrent ce plan d’être mis à exécution dans les premiers mois , et une suite de malheureuses disputes entre le gouverneur et son prisonnier, ajoutèrent des années à ce délai, ce qui nous fait encore une fois exprimer notre regret que Plantation- Iîouse n’ait pas été d’abord choisie pour la résidence de Napoléon.
Nous avons déjà dit qu’au tour de la maison de Longwood se trouvait la plus vaste étendue de terrain ouvert qui fût dans l’île , et tout-àfait convenable soit pour la promenade, soit pour l’exercice du cheval. Un espace de douze railles de circonférence fut laissé libre pour que Napoléon pût s’y promener sans être suivi de personne. Une chaîne de sentinelles entourait cet espace , que Buonaparte ne pouvait franchir sans être accompagné d’un officier anglais. S’il désirait étendre ses promenades , il pouvait aller dans tout l’intérieur de l’île, pourvu qu’il y eût un officier qui observât ses mouvemens. Il y en avait toujours un de service qui
Vie de Nap. Buoir. Tome 9. 10
146 VIE DE NAPOEÉON HUON APARTE.
était prêt à le suivre chaque fois qu’il désirait s’éloigner. Dans l’espace ci-dessus mentionné , on avait établi deux camps ; le 53° régiment était à Deadwood , à un mille environ de Longwood, et un autre à Hut’s-Gate, où se trouvait une garde d’officiers , cet endroit étant la prin cipale entrée de Longwood.
Nous devons maintenant considérer les moyens auxquels on avait recours pour la plus grande sûreté de cet important prisonnier. Le vieux poète a dit que « toute île est une prison »; mais pour la difficulté de s’échapper, il n’y en a aucune qui puisse être comparée à Sainte - Hélène , et ce fut sans aucun doute la principale raison qui la fit choisir comme le lieu de détention de Napoléon.
Le docteur O’Meara, témoin nullement ami, nous apprend qu afin de ne pas blesser l’amourpropre de Napoléon et veiller cependant à la sûreté de sa personne , les gardes étaient ainsi disposées.
« Une garde subalterne était placée aux approches de Longwood , à environ six cents pas de la maison , et un cordon de sentinelles et de piquets formait la limite. A neuf heures, les sentinelles se l'approchaient et communiquaient entre elles, en entourant la maison de façon que personne ne pouvait entrer ni sortir sans
être aperçu ou observé par elles. A l’entrée de la maison , on plaçait une double sentinelle , et des patrouilles passaient continuellement devant et derrière. Après neuf heures, Napoléon ne pouvait plus sortir de la maison , à moins qu’il ne fût accompagné par un officier , et personne ne pouvait entrer sans un ordre signé.
Cet état de choses durait jusqu’au lendemain matin. Chaque lieu propre à un débarquement, ou qui semblait tel , était occupé par un piquet de soldats, et des sentinelles étaient placées dans les plus petits sentiers qui conduisent à la mer ; quoique en vérité les obstacles qu’offre la nature des lieux , dans presque tous les chemins qui mènent sur la plage, eussent été d’euxmêmes suffisans pour une personne aussi peu agile que Napoléon. »
Les précautions prises par sir Georges Cockburn pour se servir avec avantage de la localité et des particularités de l’île , et empêcher que le nouvel habitant ne pût s’évader du côté de la mer , étaient si rigoureuses que , même sans le secours d’une garde plus près de la personne de Buonaparte, il était impossible non seulement qu’il s’échappât, mais même que l’on pût parvenu' par la côte à communiquer avec les personnes de sa suite.
On découvre fréquemment de la oôte , et
l48 VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE.
jusqu’à vingt-quatre lieues de distance, les bàtiinens qui s’approchent de Sainte- Hélène , et on les voit toujours long-temps avant qu’ils ne soient près du rivage. Deux vaisseaux de guerre croisaient continuellement , l’un sous le vent, l’autre contre le vent, et on leur faisait des signaux aussitôt qu’on avait découvert , de la côte , un vaisseau en mer. Chaque bâtiment , excepté les vaisseaux de guerre anglais , était alors escorté par un des croiseurs , jusqu’à ce qu’il lui fût permis de mettre à l’ancre , ou qu’il eût doublé File. On ne permettait aux bàtimens des autres nations de mettre à l’ancre que dans des momens de grande détresse ; alors personne de l’équipage ne pou vait débarquer , et on envoyait à bord un officier et un détachement de l’un des croiseurs, afin de prendre soin d’eux tant qu’ils restaient, et d’empêcher en même temps aucune communication avec l’ile.
On comptait chaque bateau pêcheur appartenant à l’ile , et chaque soir ils étaient mis à l’ancre sous la surveillance d’un lieutenant de marine. Aucune chaloupe ne pouvait être en mer après le coucher du soleil , excepté celles des vaisseaux de guerre , qui rôdaient autour de l’ile toute la nuit. L’officier de garde devait aussi vérifier la présence réelle de Napoléon
deux fois en vingt-quatre heures; devoir que l’on remplissait avec toute la délicatesse possible. Enfin, on prenait toute précaution humaine pour prévenir sa fuite sans l’incarcérer ni l’enchaîner.
lôo VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE-
Examen des griefs de Buonaparte. — Droit qu'avait la Grande- Bretagne de restreindre sa liberté. — Convenance de lui refuser le titre d’empereur. — On aurait pu se dispenser d'examiner sa correspondance. — Réglement pour qu'un officier anglais visitât Napoléon à certaines heures du jour : — son importance. — Limites accordées h Napoléon pour ses promenades. — Plaintes de Las-Cases contre sir Georges Cockburn. — Mesures adoptées par toutes les puissances de l’Europe pour assurer la garde de Napoléon. — Sir Hudson Lowe est nommé gouverneur de l’île : — ses qualités pour un tel emploi. — Information donnée au gouvernement par le général Gourgaud. — Divers plans formés pour l'évasion de Buonaparte. — Ecrits sur la résidence de Napoléon à Sainte-Hélène. — Il est irrité du traitement que lui fait éprouver sir Hudson Lowe.
Jusqu’ici , de la manière dont nous avons rempli notre tâche, les événemens de chaque année ont fourni seuls un fragment d’histoire souvent difficile à resserrer dans les limites d’un demi-volume , et nous sommes convaincu que dans cette compression nécessaire, nous avons souvent nui à l’importance du sujet.
Mais quoique les années de captivité s’écoulent avec une lenteur mortelle pour le prisonnier, cependant, par leur triste uniformité, elles n’occupent qu’une très petite partie des pages
de l’histoire; et le récit des cinq années passées à Sainte-Hélène doit être bien moins long, s’il ne contient que les événemens que ces cinq . années ont vu naître, que ne le serait celui d’une seule des batailles de Buonaparte , même celle dont le sort aurait été le plus promptement décidé. Pourtant ces années furent péniblement marquées et même empoisonnées par de continuelles disputes entre le prisonnier et l’officier chargé de la tâche importante et surtout très délicate de restreindre sa liberté , de lui ôter tout espoir de fuite , et dont le devoir exigeait qu’il unît à une vigilance nécessaire autant de politesse, et nous dirons même de prévenance qu’on en pouvait faire agréer par Napoléon.
Nous avons eu une occasion très favorable de puiser sur ce sujet de précieuses informations, puisque l’obligeance de lord Bathurst, secrétaire d’Etat au département des colonies, nous a confié la correspondance de sir Hudson Lowe avec les ministres de Sa Majesté. Cette communication nous a mis à même de parler avec certitude des principes généraux qui guidèrent le gouvernement anglais dans les instructions qu’il donna à sir Hudson Lowe, et de la teneur même de ces instructions. Nous nous proposons donc de discuter
l5a VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE • eu premier lieu les griefs allégués par Napoléon , puisqu’ils prennent leur source dans les instructions du gouvernement anglais, nous çéservant pour second sujet de discussion d’examiner les plaintes qu’on fit du mode prétendu aggravant avec lequel ces instructions furent exécutées par le gouverneur de Sainte-Hélène. Ici notre information est moins parfaite; la distance à laquelle sir Hudson Lowe était de l’Europe empêchait toute enquête personnelle , et il était impossible d’obtenir un témoignage impartial sur tant d’incidens minutieux , dont le moindre demandait une investigation complète , et aurait pu être un sujet d’inculpation et de défense. Toutefois nous possédons les moyens de dire quelque chose sur ce sujet.
Nous avons déjà discuté les circonstances qui eurent lieu lorsque Napoléon se rendit aux Anglais , sans réserve , sans avantages , sans aucune espece de condition; et nous avons vu que s’il éprouva quelque désappointement en se trouvant retenu prisonnier au lieu d’avoir été traité eu Angleterre comme unliôle libre, cclapro vient seulement de ce que scs espérances avaient été conçues d’après ses seuls calculs, sans cpic le capitaine Mailland leur eût donné le moindre encouragement. Nous doutons beaucoup que, dans les momens même où son imagination le (luttait le
plus , il ait jamais sérieusement espéré une réception très différente de celle qu’il reçut; du moins il témoigna peu ou point de surprise lorsqu’il apprit son sort. Quoi qu’il en soit , il était prisonnier de guerre , et n’avait acquis aucun droit en se rendant , si ce n’est celui de vivre et d’avoir la liberté de ses membres. Si la nation anglaise avait attiré et trompé Napoléon par une capitulation qui offrît les mêmes conditions qu’il avait déjà si mal observées, il se serait trouvé dans la position de Toussaint, que néanmoins il fit enfermer dans un donjon. Si, invité à visiter le prince régent comme allié , il en eût été reçu avec une hospitalité pleine de courtoisie , et renfermé ensuite comme un prisonnier, son sort aurait approché de celui de F erdinand d’Espagne, lorsqu’il fut attiré à Bayonne dans un piège : mais nous rougirions d’excuser notre pays en citant les propres torts de notre ennemi. La vérité et la fausseté restent invariables et irréconciliables , et le plus grand criminel ne doit plus être incriminé ni puni d’après l’exemple inique qu’il a donné , mais bien selon les règles générales de la justice. Néanmoins notre compassion n’est que faiblement excitée par la plainte , lorsque celui qui la profère s’est habituellement conduit envers les autres avec aussi peu de mesure et de justice qu’il en re-
proche k ceux dont il est devenu dépendant.
N apoléon donc , étant prisonnier de guerre , et comme tel k la libre disposition de l’Angleterre ( point sur lequel on ne saurait nous contredire ) , nous croyons avoir prouvé , au-delà même de ce qui était nécessaire , que sa résidence sur le territoire de la Grande-Bretagne ne pouvait avoir lieu sans troubler le repos de l’Europe. Le livrer k l’une des autres puissances alliées dont le gouvernement était semblable au sien, eût été certainement très blâmable, puisqu’ en agissant ainsi l’Angleterre aurait manqué k sa foi envers lui , et aurait perdu le pouvoir de protéger sa personne ; or, c’était ce k quoi la nation k laquelle il s’était confié se trouvait irrévocablement engagée. Il restait donc k tenir cet important prisonnier dans un tel état de gêne, qu’on fût assuré qu’il ne lui restait plus aucun moyen de tenter une seconde fois de s’échapper, pour plonger la France et l’Europe dans une guerre sanglante et douteuse.
Alors Sainte-Hélène fût choisie pour le lieu de son exil , et, à ce que nous croyons, avec beaucoup de sagesse , puisque la position de cette île isolée , la nature des lieux , fournissaient les meilleurs moyens de sécurité , et permettaient d’imposer moins de contrainte k cet illustre prisonnier. Les vagues, les rocs qui entouraient
le rivage , remplaçaient les murailles , les fossés , les tranchées et les verroux d’une citadelle ; et au moins il pouvait se promener librement dans un espace de plusieurs milles , au lieu d’être retenu dans les étroites limites d’une forteresse.
Le droit d’emprisonner Napoléon étant accordé et surtout prouvé , le choix de l’île Sainte- Hélène , comme lieu de sa résidence , étant justifié , nous n’hésitons pas à avouer ce principe , qu’on aurait dû faire tout ce qui était possible pour alléger les sensations pénibles que devait faire éprouver à un homme tel que Napoléon , un changement de fortune aussi grand. Nous n’eussions pas voulu nous ressouvenir, dans ce moment-là, que tant de centaines de nos compatriotes avaient vu renverser leurs espérances, détruire leur fortune et perdre leur vie en France ; que là, des j urisconsultes anglais voyageant pour s’instruire avaient été faits prisonniers contre toutes les lois de la guerre ; nous ne nous serions pas crus en droit de nous venger sur Napoléon malheureux , des traitemens cruels que sa politique , sinon son caractère , lui avait fait infliger à autrui. Nous n’aurions pas rendu sa prison aussi horrible que celle de l’infortuné chef des noirs, mourant de faim parmi les neiges des Alpes. Pendant qu’il était prisonnier, nous ne l’aurions pas entouré d’espions , comme dans
l56 VIE DE NAPOEÉON BUON APARTE, l’affaire du comte d’Elgin ; nous ne l’aurions pas , comme dans celle du prince Ferdinand, fait tomber dans un piège au moyen d’un émissaire , tel que le faux baron Kolli, qui lui offrit de favoriser son évasion , afin d’avoir un prétexte pour le traiter encore plus durement. Nous eussions oublié tous ces méfaits, ou, si nous n’eussions pu les bannir entièrement de notre souvenir, en considérant combien ces faussetés et une violence si ignoble peuvent abaisser le génie et rendre le pouvoir odieux , nous eussions conservé la mémoire de ces faits comme des exemples non à suivre, mais à éviter. Empêcher que le prisonnier ne pût recouvrer un pouvoir dont il avait si mal usé , nous eût paru un devoir imposé non seulement à l’Angleterre , mais à l’Europe et au monde entier. Accompagner sa déten lion de tous les soulagemens que p ermcttait la sûreté de sa personne , était une dette qu’imposait sinon ses mérites personnels, du moinsnotre propre grandeur. Après avoir avoué nos sentimens sur ce sujet en général , nous procéderons par ordre à examiner les plaintes les plus importantes que Buonaparte et ses avocats ont exhalées contre l’administration anglaise pour le traitement qu’a subi l’illustre exilé.
Le premier sujet de plainte , et celui dont nous avons déjà parlé , était que le litre d’em-
pereur n’était pas donné à Napoléon , et qu’on ne le traitait qu’avec le respect dû à un officier du plus haut rang. Napoléon était extrêmement opiniâtre sur ce point. Il n’était pas du nombre de ces princes dont parle Horace, qui, dans la pauvreté et dans l’exil, conformaient leurs titres et leur langage à leur condition 1 . Au contraire , aussitôt qu’il fut arrivé devant Portsmouth, il ne cessade soutenir, avec laplus grande obstination, qu’il devait être traité comme une tête couronnée ; et , ainsi que nous l’avons fait observer, ce fut une source continuelle de discorde entre lui et les personnes de sa suite d’un côté , et le gouverneur de l’autre , que ces réclamations opiniâtres de Napoléon pour les honneurs qu’il voulait qu’on lui rendit , et le cérémonial qu’on devait observer en s’adressant à sa personne , tandis que les ordres du gouvernement britannique avaient défendu au gouverneur de céder sur aucun de ces points; Buonaparte, connaissant les devoirs d’un soldat, aurait dû ne pas insister davantage. Mais , indépendamment des instructions du gouverneur, le droit de Buonaparte à la distinction particuhère de prince
1 Et tragicus plcrumque clolet sermone pedestri. Telephus et Peleus, cum pauper et exul uterque ,
Projicit ampullas et sesquipedalia verba
Hor. Ars poelica.
l58 VIE DE NAPOLÉON BUONAFARTE.
souverain pouvait être mis en question, autant par rapport au parti qui insistait sur ce titre , que par rapport au gouvernement de qui on le réclamait.
Napoléon, on ne saurait le nier, n’avait pas seulement été empereur, mais encore peut-être le plus puissant de toüs ceux qui ont existé, et il avait été reconnu pour tel par tous les souverains du continent. Mais il avait été forcé , en 1814 , d’abdiquer la couronne de France, et de recevoir en échange le titre d’Empereur de l’île d’Elbe. Sa violation du traité de Paris était par le fait une renonciation à l’empire de l’île d’Elbe. Les Alliés étaient si loin de reconnaître qu’il avait eu le droit de ressaisir la couronne de France , que le congrès de Vienne le déclara hors la loi. Et, en effet, si cette seconde occupation du trône de France pouvait, k quelques égards, rétablir son droit k la dignité impériale, dont sa forfaiture l’avait déchu , on doit encore se souvenir qu’il abdiqua une seconde fois , et renonça à la dignité qu’il avait reprise par une funeste inspiration. Ainsi , après sa seconde abdication, Napoléon n’avait aucune prétention fondée au titre impérial, même vis-à-vis de ceux qui l’avaient auparavant reconnu empereur de F rance ; il ne pouvait faire valoir aucun droit auprès d’une nation qui n’avait jamais con-
senti à ce qu’il prît ce titre. A aucune époque la Grande-Bretagne ne l’avait reconnu comme empereur des Français, et lord Castlereagh avait expressément refusé d’accéder au traité de Paris , parce que Napoléon y était nommé empereur de l’île d’Elbe. Napoléon, il est vrai, trouva ou essaya de trouver un argument plausible sur ce que le traité d’Amiens avait été conclu avec lui comme Premier Consul de la France : mais il avait lui-même détruit le gouvernement consulaire dont il était le chef, et son titre de Premier Consul ne lui donnait pas plus de droits à être empereur, que les fonctions directoriales de Barras n’auraient pu faire donner le titre de directeur à celui-ci. Dans aucune occasion , soit directement , soit implicitement , la Grande-Bretagne n’avait reconnu que son prisonnier dût être considéré comme un prince souverain , et il était sûrement trop tard pour espérer qu’on acquiesçât k des prétentions qu’on n’avait pas trouvées valides alors qu’il était maître de la moitié du monde.
On pourrait alléguer, tout en reconnaissant que le droit de Napoléon à être traité en empereur était sans fondement , que cependant , puisqu’il avait joui du trône pendant un grand nombre d’années , les ministres anglais auraient dû lui accorder ce rang qu’il avait certainement
160 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, possédé de facto, mais non pas de jure. Ces petites concessions sur le cérémonial auraient dû , suivant les principes que nous nous sommes efforcé d’exprimer, être accordés à la gloire éclipsée et à la grandeur déchue.
On peut répondre que si cette concession n’avait eu d’autres conséquences que d’adoucir les déplaisirs de Napoléon, s’il avait pu trouver quelque consolation dans le son vide des titres , ou que si l’observation de l’étiquette avait pu le réconcilier avec sa triste condition d’ex-empereur, sans changer d’un autre côté l’état de la question, une telle concession n’aurait pas dû lui être refusée.
Mais la véritable cause qui lui faisait désirer de recevoir le titre et les honneurs d’un souverain , et qui engageait le gouvernement anglais à persister dans son refus, prenait sa source bien plus loin. Il est vrai que c’était un faible de Buonaparte, provenant peut-être de ce qu’il était un parvenu parmi les têtes couronnées de l’Europe , de se montrer en toute occasion excessivement inquiet et jaloux que la plus stricte étiquette etle plus grand cérémonial fussent observés à sa cour et envers sa personne. En accordant que sa vanité , aussi-bien que sa politique, fût intéressée au maintien de ces formes rigides dont les souverains issus d’une
longue suite de rois, et dont le titre estindisputable, se dispensent souvent, il ne s’ensuivra pas pour cela qu’une personne d’un aussi grand sens et d’autant de talens eût pu se trouver satisfaite de l’influence extérieure accordée au Grand-Mogol , à la condition que , comme les derniers descendans de Timur, il dût rester dans une étroite captivité. En réclamant obstinément le nom de souverain, le dessein de Buonaparte était d’établir son droit aux privilèges appartenant à ce titre. Il avait déjà éprouvé à l’ile d’Elbe combien il était utile que l’étiquette mit une barrière entre sa personne et tout visiteur qui pouvait lui déplaire. Une fois reconnu empereur, il s’ensuivait nécessairement qu’il devait, en tout, être traité comme tel; et il serait devenu impossible de donner plus de force aux réglemens exigés absolument pour la sûreté de sa persoime. Un tel status, une fois accordé, aurait fourni à Napoléon un argument général contre toutes les précautions qu’on aurait pu prendre pour prévenir sa fuite. Qui entendit jamais parler qu’un empereur eût été restreint dans ses promenades, ou assujetti, dans certains cas, à la surveillance d’un officier, et qu’il ne pût passer les limites tracées par un cordon de sentinelles? Et comment toutes ces précautions nécessaires pour empêcher qu’il ne
Vik de N AP. Btm». Tome 9. Il
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s’échappât auraient-elles pu être prises sans manquer de respect envers une tête couronnée , bien que , dans les circonstances où se trouvait Napoléon, toutes ces précautions fussent d’une urgence absolue? •
Ainsi , ceux de nos lecteurs qui conviennent que Napoléon ne pouvait jouir de toute sa liberté , doivent avouer que le gouvernement anglais aurait imprudemment agi s’il l’eût gratuitement revêtu d’une dignité qu’il lui avait refusée jusqu’alors, et cela dans le moment même où une telle complaisance aurait ajouté aux difficultés de le garder avec sûreté.
La question même ne se termine pas encore là; car non seulement la Grande-Bretagne était . . libre de refuser à Buonaparte un titre qu’elle ne lui avait jamais reconnu le droit de porter ; non seulement la reconnaissance de ce titre eût été suivie d’une foule d’inconvéniens , mais, de plus , elle ne pouvait souscrire à un tel désir sans fournir à son allié le roi de France, le plus grand sujet de se plaindre. Si Napoléon était nommé empereur, ce titre ne pouvait s’appliquer qu’à la France , et s’il était reconnu empereur des Français, de quel pays Louis XVIII se trouvait-il alors le roi? Un grand nombre de guerres n’ont eu d’autre cause que ces titres accordés à un prétendant par un gouvernement
étranger ; c’est une des lois reconnues du droit des gens. Il est vrai que les circonstances auraient pu empêcher Louis de voir dans la reconnaissance supposée d’un titre de roi donné à son rival une injure aussi grave que celle que reçut l’Angleterre lorsque Louis XIV reconnut pour souverains de la Grande-Bretagne les Stuarts exilés; et cependant c’eût été ici un sujet de griefs fondés, d’autant plus qu’une conduite qui eût indiqué l’acquiescement de l’Angleterre au titre impérial réclamé par Napoléon , n’aurait pu que réveiller des souvenirs dangereux, et encourager dans le sein de. la France des factions qui l’eussent bouleversée.
Cependant , malgré tout ce que nous avons dit, nous sentons qu’il y avait quelque chose d’inconvenant à approcher d’un individu naguère si puissant, avec cette familiarité qui eût été convenable s’il ne se fût pas plus élevé au-dessus des autres que lorsqu’il était le général Buonaparte. Sir Hudson Lowe offrit d’employer le mot Napoléon , en s’adressant au prisonnier, comme étant d’un style plus noble. Il restait a celui-ci une alternative encore préférable; Napoléon n’avait qu’à imiter les autres souverains qui, lorsqu’ils voyagent en pays étranger, ou lorsque d’autres circonstances l’exigent , adoptent ordinairement un
1 f>4 V1K DK NAPOLÉON BUON APARTE, nom de convention , sans pour cela renoncer à aucun de leurs droits aux honneurs dus aux monarques; mais qui permet cependant k ceux qui ont des rapports avec eux de leur refuser cette concession s’ils le jugent k propos. LouisXVIII, alors que dans les cours étrangères il se faisait appeler le comte de Lille , n’en était pas moins le roi légitime de la France. Cette idée avait même frappé Napoléon ; car, une fois qu’il parlait des conditions de sa résidence en Angleterre, il dit qu’il n’aurait eu aucune répugnance à prendre le nom de Muiron, un de ses aidesde-camp, mort k ses côtés k la bataille d’Arcole. Mais il paraît que Napoléon tenant beaucoup k l’étiquette d’un prince élevé au milieu du cérémonial des cours , il aurait cru , en voilant ainsi sa dignité, faire une trop grande concession au gouverneur de Sainte- Hélène. Sir Hudson Lo we, désirant mettre fin à ce ridicule sujet de dispute , s’était montré disposé k donner k Napoléon le titre d’excel lence comme dû k un maréchal d’armée; mais on refusa encore ce titre. Napoléon était résolu à être reconnu par le gouverneur comme empereur, ou bien k garder ses griefs dans toute leur étendue : on ne put trouver aucune modification qui les lui rendît plus supportables.
Cette obstination k réclamer un titre que
sa situation eût fait paraître ridicule , était-elle le résultat de quelque sentiment qui le faisait douter de sa propre grandeur , lorsque ses oreilles n’étaient plus flattées par un langage obséquieux , ou les considérations politiques dont nous avons déjà parlé lui faisaient-elles refuser toute autre épithète que celle sur laquelle il pouvait fonder ces privilèges et ces immunités qu’un si haut titre confère , et qui en sont même inséparables? c’est ce que nous ne pouvons déterminer. Sa vanité et sa politique étaient peutêtre d’accord pour le faire tenir à son idée avec tant de persévérance. Mais par intérêt pour lui-même il aurait dû abandonner une querelle dont l’issue ne pouvait avoir heu à son avantage entre le gouverneur et lui , puisque lors même que le premier eût désiré satisfaire aux désirs du prisonnier , ses instructions lui défendaient formellement de le faire. Continuer une lutte inutile , c’était s’attirer l’humiliation d’une défaite et de nombreux refus. Cependant Napoléon et les personnes qui l’avaient suivi conservaient un vif ressentiment de ces refus, bien qu’elles eussent dû savoir que sir Hudson Lowe n’employait que les formes de langage prescrites par son gouvernement, et n’osait en effet se servir d’aucune autre. Cette malheureuse expression de général Buonaparte
l66 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
revenait si souvent dans leur correspondance que toute tentative de conciliation devenait Ain sujet d’insulte, et rendait de telles ouvertures semblables à un drap grossier qui déchire la blessure qu’il recouvre plus qu’il ne la protège.
Enfin, de quelque côté que fût la raison entre Buonaparte et le ministère anglais , il était clair que sir Georges Cockbum et sir Hudson Lowe n’avaient, par leurs instructions , aucune option dans l’issue de cette affaire. Ces instructions portaient que Napoléon, leur prisonnier, devait être traité comme le général Buonapaçte, prisonnier de guerre; et qu’ils seraient répréhensibles s’ils lui donnaient un titre plus élevé et s’ils avaient pour lui plus de déférence qu’on n’en doit à un général. Personne ne pouvait mieux savoir que Napoléon combien un soldat est lié par sa consigne ; et , en reprochant à sir Hudson Lowe de manquer de générosité , d’humanité , et ainsi de suite , parce qu’il ne désobéissait pas aux ordres de son gouvernement, c’était aussi déraisonnable que d’espérer que les remontrances auraient d’autre effet que de l’irriter et l’importuner. Napoléon aurait dû savoir qu’en persistant à exprimer en termes offensans combien il était piqué de ce qu’un officier lui refu sât un titre que sa cour ne lui permettait pas d’accorder , il provoquait celui qu’il aurait
mieux valu se concilier, et que cette façon d’agir ne le ferait pas avancer d’un pas vers l’objet qu’il souhaitait si ardemment.
Dans le fait , ce sujet de dispute si peu important, et cependant si fâcheux, était d’une nature si subtile, que se glissant dans tous les rapports qui existaient entre l’Empereur et le gouverneur , il envenimait toutes les tentatives de ce dernier pour conserver quelque chose de semblable à des relations polies et amicales. Cette funeste barrière de l’étiquette arrêtait tous les efforts de la prévenance. Pendant que sir Georges Cockbum était dans l’île , il donna plusieurs bals auxquels furent invités le général Buonaparte et sa suite. Dans de telles circonstances Henri IV et Charles II se seraient rendus à cette invitation, et auraient certainement dapsé avec la plus jolie personne qui s’y fût trouvée, sans songer qu’en agissant ainsi ils dérogeaient à des prétentions fondées sur une antique origine royale. Au contraire, Buonaparte et Las-Cases s’offensèrent de cette familiarité , et l’inscrivirent sur leurs notes comme un affront sanglant que leur avait fait l’amiral. Ces sentimens n’étaient pas ceux d’un homme convaincu de sa propre dignité, mais d’un malheureux qui croit que les honneurs ne consistent pas à avoir possédé ou à jouir encore d’un haut rang donné
1 68 VtE DE NAPOLÉON BUON APARTE, par la supériorité des talens , mais bien k en porter les riches vôtemens ou à s’entendre donner les titres pompeux qui y sont attachés.
Il y a , dans la condition où Buonaparte était réduit , quelque chose qui nous affecte beaucoupplus que la perte de son titre ; c’est lerideau qui semblait tiré entre lui et le reste du inonde y à travers lequel il ne pouvait faire passer aucune lettre, même à ses plus chers amis et k ses parens , sans que ces lettres eussent été communiquées au gouverneur de l’île.
Sans doute c’est un des inconvéniens auxquels tous les prisonniers de guerre , sans exception , sont assujettis ; et nous ne connaissons aucune nation chez laquelle leur parole soit reconnue assez sacrée pour que le gouvernement renonce au droit d’inspecter leur correspondance. Mais le haut rang qu’avait occupé le monarque déchu aurait pu , selon nous , réclamer contre une restriction si humiliante. Si une tierce personne, du plus grand sang-froid possible , et souvent même disposée k railler et k mépriser les expressions de notre douleur et de notre affection , a le droit de lire tout ce que , dans l’effusion de notre cœur, nous disons k une épouse , k une sœur, k un frère ou k un ami chéri , notre correspondance cesse d’avoir des charmes pour nous ; et forcés comme nous le
sommes de nous tenir dans les bornes de la plus stérile prudence , elle devient alors plutôt une nouvelle source de mortifications , qu’elle n’est un moyen de nous rapprocher des personnes absentes dont l’ainitié est ce que nous avons de plus précieux au monde. Nous pensons aussi qu’un tel privilège, s’il eût été accordé à Napoléon , n’aurait nullement mis en danger la garde de sa personne; car nous sommes convaincu que malgré la sévérité des moyens employés pour donner plus de force à ce réglement, il manqua son but, et que, soit à prix d’argent , soit par pure compassion , Napoléon et les personnes de sa suite auront toujours trouvé les moyens d’envoyer hors de l’ile des lettres soustraites à l’examen du gouverneur. Quant au danger qu’011 appréhendait de la correspondance de l’ex-Empereur , il pouvait en résulter un bien plus grand d’une correspondance clandestine , que de celle que le gouvernement eût permise. Nous observerons de plus que la surveillance de la police des pays étrangers, dirigée plus particulièrement encore sur les lettres qui venaient de Sainte-Hélène , laissait peu à craindre qu’on employât la poste pour tramer quelque complot. En supposant donc que l’exilé eût la permission d’écrire en toute liberté, il aurait eu trop à craindre de trahir ses projets en se
170 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE, servant d’un tel moyen pour concerter sa fuite ; il aurait toujours fallu avoir recours à une correspondance secrète , et celle-ci serait bientôt devenue suspecte aux yeux de toute personne bien pensante; car puisque les moyens ordinaires de communication étaient ouverts au prisonnier , il ne pouvait y avoir pour lui aucun prétexte plausible de recourir à des voies détournées pour faire sortir ses lettres de l’ile. Mais tout en exprimant ici notre opinion personnelle , nous 11e prétendons pas conclure que Napoléon eût aucune prétention fondée à exiger d’être traité ainsi ; sa situation , comme prisonnier de guerre , et prisonnier très important, donnait indubitablement à la Grande- Bretagne le droit de lui imposer toutes les restrictions voulues en pareil cas.
Un autre sujetde plainte pour Napoléon et ses avocats provint d’un réglement que nous trouvons tellement essentiel à la sûreté de la garde du prisonnier , qu’il nous semble surprenant même qu’on s’en soit dispensé en maintes occasions , ou au moins qu’on ne l’ait pas exécuté fidèlement. Car si on s’y fût exactement conformé, il aurait fourni les moyens d’adoucir considérablement d’autres précautions plus révoltantes et de nature à être quelquefois changées sans motif plausible. Le réglement dont nous
parlons est celui qui exigeait que Buonaparte se laissât voir deux fois , ou au moins une fois par jour à l’officier anglais qui était de service. Si l’ex-Empereur se fut soumis avec calme à ce réglement , on y aurait trouvé la plus sûre garantie contre la possibilité de son évasion. Depuis l’heure à laquelle il aurait été vu par l’officier de garde jusqu’à celle où celui-ci devait le voir encore, on n’aurait permis à aucun bâtiment de quitter l’ile ; et en supposant que l’officier ne le trouvât pas à l’heure convenue, l’alarme eût été générale , et soit qu’il fût caché dans la ville ou à bord des vaisseaux en rade , il devait être nécessairement découvert. 11 y avait donc trop de risques à courir pour qu’il se hasardât à tenter une chose aussi dangereuse. On pouvait aisément faire en sorte que l’officier de garde exécutât cet ordre avec tous les égards dus à Napoléon, et lui-même pouvait choisir l’heure et la manière de se montrer un seul instant.
Dans ce cas, et en considérant combien d’autres précautions étaient prises pour rendre sa fuite impossible, tous les chemins qui conduisaient au rivage étant strictement gardés , l’île de Sainte- Hélène ressemblant presque à une citadelle dont les soldats sont les principaux habitans , la chance que Napoléon tentât de s’évader, si on lui eût permis de parcourir librement l’île , était
17a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
des plus improbables et le succès impossible. Mais pour cela il devait consentir à se montrer à un officier anglais à une heure lixe ; et résolu , comme il l’était , de ne rien céder aux circonstances, Napoléon refusa, par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, de se soumettre à cet important réglement. Dans plusieurs occasions sir Hudson Lowe ferma les yeux , et se contenta que l’officier de garde , ne pouvant voir Napoléon autrement, l’aperçût à la dérobée pendant qu’il se promenait ou montait à cheval, et quelquefois même à travers les fenêtres. Ce n’était pas ainsi que l’on devait observer un tel réglement, et le gouverneur fut mal récompensé d’avoir pris sur sa responsabilité de négliger une telle précaution.
Nous avons déjà vu qu’on avait abandonné k Buonaparte , pour qu’il pût s’y promener librement , un espace de plus de douze milles de circonférence. Aucun étranger n’entrait dans cette enceinte sans un laisser-passer délivré par le général Bertrand , et l’Empereur pouvait se livrer aux exercices qui lui plaisaient sans être accompagné par d’autres personnes que celles de son choix. Il ne pouvait aller au-delà de ces limites sans être suivi d’un officier anglais ; mais, ainsi accompagné, il pouvait visiter toutes les parties de l’ile. Napoléon montra encore plus de
vépugnance pour cet arrangement que pour celui qui voulait qu’un officier anglais constatât sa présence une fois par jour.
Il existait encore d’autres griefs ; mais, comme ils pr enaient principalement leur source dans les discussions particulières que Buonaparte avait avec sir Hudson Lowe; dans les ordonnances imposées par cet officier et dans les restrictions d’une moindre importance, nous nousbornerons, pour le moment, à retracer ceux de ces griefs qui avaient un caractère plus général, et qui, bien que pénibles , naissant naturellement , comme on doit l’observer, de la condition du prisonnier, étaient semblables aux chaînes d’un captif qui deviennent plus légères lorsqu’il se soumet avec résignation que lorsqu’il cherche' à les arracher de ses bras. Toutefois , nous sommes loin de dire que le poids des chaînes et la contrainte soient des maux faciles a supporter. Nous sentons vivement combien la captivité doit être pénible pour celui qui non seulement a joui de sa liberté , mais du droit sans limite de régler celle des autres ; et cependant , dans cette occasion, comme en tant d’autres, l’impatience n’a servi qu’à redoubler le mal. Dans les longues heures de méditation que laissait à Buonaparte sa résidence à Sainte-Hélène, rien ne nous montre qu’il ait réfléchi une seule
fois que c’était bien moins à l’immédiate influence de ceux qui n’étaient que les agens de sa défaite et de sa captivité qu’il devait sa malheureuse situation, qu’à cette ambition démesurée qui , n’épargnant ni les libertés de la France ni l’indépendance de l’Europe, avait à la longue rendu sa liberté personnelle incompatible avec les droits des nations. Il sentait tout ce que sa situation avait de pénible, mais il ne raisonnait pas , ou ne pouvait pas raisonner sur les causes qui l’avaient fait naître. Il est impossible de songer à lui, sans se le représenter comme un lion intrépide , qui autrefois faisait trembler les forêts , emprisonné dans une cage sombre et étroite et exerçant sa fureur sur les 'ver roux et les barreaux qui , bien qu’insignifians , défient cependant sa force surnaturelle et le retiennent captif.
Cette situation était à tous égards très douloureuse , et il est impossible de ne pas s’intéresser non seulement au prisonnier, mais aussi à la personne chargée du pénible devoir d’être son surveillant. La tâche de retenir Napoléon prisonnier devait être remplie avec rigueur, et exigeait un homme d’une fermeté d’esprit extraordinaire, qui ne laissât jamais ses sentimens influer sur son jugement, qui fût capable de distinguer les argumens captieux qu’on
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pouvait employer pour le détourner de s’acquitter loyalement et ouvertement des devoirs de sa charge, et répondre à ces argmnens de manière à les détruire ; mais , en même temps , il aurait fallu joindre à ces qualités un sang-froid également rare et une élévation d’esprit qui , se reposant sur son propre honneur et son intégrité, pût voir avec calme et compassion ces tourmens de tous les jours, de toutes les heures, suites inévitables d’une extravagante ambition , et qui tenaient dans un état pennanent d’irritabilité l’être extraordinaire soumis a leur influencq. En effet , Buonaparte et ses serviteurs entraînés par ses passions devaient être considérés , en toute occasion , comme des hommes qui agissent et parlent dans le délire de la fièvre causé par des événemens passés depuis long-temps , et ne pouvant fonder aucun raisonnement sensé sur les choses qui ont rapport à leur situation présente. L’Empereur ne pouvait oublier son empire ; le mari , sa femme 5 le père , son enfant ; le héros , ses triomphes ; le législateur, son pouvoir. Il n’était pas dans la nature qu’un esprit agité par de tels souvenirs conservât assez de sang-froid, après un changement aussi terrible , pour réfléchir avec calme sur son sort , et ne pas se laisser transporter hors de lui-même , en comparant sa
position présente avec celle qu’il avait perdue. Adoucir ces regrets eût été une vaine tentative ; mais l’honneur de l’Angleterre exigeait qu’on ne lui donnât aucun sujet d’irritation au-delà des nécessités déjà trop pénibles qui étaient attachées à la condition de captif.
Nous avons assez fait connaître le caractère de sir Georges Cockbum pour que l’on puisse en conclure qu’ autant qu’il lui était permis , sans manquer à son devoir , il s’étudiait à rendre la situation de Buonaparte plus douce ou moins pénible. Les divers auteurs, tels que le docteur O’Meara, Las-Cases, Santini et quelques autres , qui ont écrit avec violence sur la conduite tenue par Hudson Lowe , ont mentionné celle de sir Georges comme ayant été humaine, honorable et conciliante. Cependant , lorsque Napoléon et sa suite éprouvèrent les inconvéniens de leur séjour à Sainte-Hélène , et aussi lorsque leurs espérances chimériques s’évanouirent à jamais, ils engagèrent quelquefois avec l’amiral des discussions déraisonnables. Dans ces occasions, sir Georges, avec le stoï- . cisme attaché à sa profession, suivait de sangfroid la route que son devoir lui traçait, laissant les captifs français conserver leur mauvaise humeur aussi long-temps que cela leur plaisait , et reprenant ses communications avec eux aussitôt
qu’ils le désiraient. Quoique les habitans de Sainte-Hélène eussent reconnu, en plusieurs occasions , que sir Georges s’était très bien conduit envers eux , ce fut peut-être cette égalité de caractère qui lui attira la censure de M. de Las-Cases, et de la part de Napoléon, quelque chose qui ressemblait à une insulte. Comme , malgré tout cela, il a été reconnu que sir Georges Cockburn a rempli son devoir envers eux avec douceur et modération, nous nous trouvons tenté de discuter les plaintes qui ont été proférées contre lui , parce qu’elles servent à montrer combien ces hommes malheureux étaient exaspérés, et aigris contre ceux qui n’avaient cependant d’autre alternative que de remplir les devoirs que leur souverain et leur pays leur avaient imposés.
Au risque d’être accusé d’abuser de la pa— • tience de nos lecteurs , nous récapitulerons ici les griefs dont se plaint Las-Cases , qui avoue franchement que la mauvaise humeur que leur donnait leur situation peut avoir en quelque façon influé sur le jugement qu’il a porté sur la conduite de sir Georges Cockburn; et nous joindrons à chacun de ses griefs la réponse qu’ils nous paraissent mériter.
i°. L’amiral est accusé d’avoir appelé l’empereur Napoléon, général B uonaparte , et. d’a-
Vib us Nap. Buon. Tome y. 12
178 VIE DE NAPOLÉON BÜON APARTE.
voir prononcé ces mots avec un air de satisfaction qui montrait combien cette désignation lui plaisait.
On répliquera que les instructions de sir Georges Cockburn exigeaient qu’il employât cette épithète : quant au commentaire que l’on fit sur le ton ou le regard qui l’avait accompagnée , c’est une critique exagérée.
2 °. Que Napoléon fut relégué pendant deux mois à Briars , tandis que l’amiral résidait à Plantation-House.
On répondra que les ordres du gouvernement étaient que Napoléon restât à bord jusqu’à ce que son habitation fût préparée ; mais, trouvant que cela demandait plus de temps qu’on ne l’avait supposé , sir Georges Cockburn prit sur sa responsabilité de le faire débarquer, et de lui laisser occuper Briars , qu’il avait choisi pour sa résidence.
3°. Que l’amiral plaça des sentinelles sous les fenêtres de Napoléon.
C’est l’usage établi pour la sûreté des prisonniers d’importance, principalement s’ils n’offrent même pas de donner leur parole qu’ils ne feront aucune tentative pour s’évader.
4°* Que sir Georges ne permit à personne de visiter Napoléon sans qu’il en eût auparavant donné la permission.
On répliquera que c’était une conséquence nécessaire de sa situation , afin que sir Georges pût n’admettre que les visiteurs qu’il était convenable de laisser arriver auprès d’un prisonnier aussi important que Buonaparte.
5°. Il invita Napoléon à un bal , et cela sous le nom de général Buonaparte.
L’emploi de cette dénomination a été déjà discuté , et il n’était pas plu§ offensant de mettre sur la suscription d’une invitation de bal le titre que les instructions de l’amiral lui ordonnaient de lui donner.
6 °. Que sir Georges Cockburn, pressé par les notes quelui envoyait Bertrand etdanslesquelles il qualifiait d’empereur le prisonnier de Sainte- Hélène, répliqua d’un ton ironique qu’il ne connaissait pas d’empereur dans l’ile , et qu’il n’avait pas entendu dire qu’aucun des empereurs européens voyageât dans ce moment.
On répondra en se référant aux instructions de l’amiral , et aussi par ce fait , que , si un empereur peut abdiquer son titre, assurément N apoléon n’était plus rien.
7 0 . Que sir Georges Cockburn influença sur ce sujet l’opipion des habitans de l’île, et fit mettre aux arrêts quelques subordonnés qui s’ étaient servi du titre d’empereur.
On répondra comme ci-dessus, qu’il avait
180 VIE DE NAEOliÉON BUON APARTE.
l’ordre de son gouvernement de ne pas souffrir que Buonaparte fût traité en empereur, et que c’était son devoir de faire exécuter un tel ordre. Il ne se montra même pas très rigoureux, puisque M. de Las-Cases nous apprend que les officiers du cinquante-troisième se servaient du nom Napoléon comme mezzo termine, et cela sans que le gouverneur s’y opposât.
Enfin, pour huitième grief, qu’un officier était nommé chaque jour pour accompagner Napoléon lorsqu’il voulait dépasser certaines limites ; sorte de précaution extrêmement utile, si elle n’est pas même indispensable , lorsque la plus grande vigilance est recommandée à l’égard d’un prisonnier.
Le lecteur s’apercevra aisément, par l’exposé de ces griefs , que le ressentiment de Las- Cases et de son maître était moins dirigé sur sir Georges Cockburn personnellement que contre les devoirs de sa charge ; et que l’amiral eût été trouvé parfait s’il avait pu négliger son devoir au point de traiter Napoléon en empereur et en homme libre, et souffrir, comme sir Niel Campbell , d’être admis auprès de lui ou exclu de sa présence alors que l’étiquette d’une cour impériale l’exigeait, et de courir ainsi les risques d’apprendre que , pour récompense de sa complaisance, Napoléon avait fait voile pour
' chapitre v. 181
l’Amérique ou peut-être pour la France. La question de savoir jusqu’à quel point l’Angleterre ou plutôt l’Europe entière avait le droit de tenir Napoléon prisonnier a été suffisamment discutée. Si elle n’avait pas un tel droit, et si une seconde insurrection en France, si une seconde bataille de Waterloo devait être plutôt hasardée que de souffrir qüe Napoléon Buonaparte vît déchoir ses dignités et anéantir sa liberté , alors Napoléon aurait eu raison de se plaindre du ministère anglais et non pas de l’officier dont les instructions étaient à la fois le guide et l’excuse de sa conduite.
Pendant que ces choses se passaient à Sainte- Hélène, le cabinet anglais s’occupait de faire donner plus de sécurité encore pour la détention de l’ex-Empereur, par un acte du Parlement qui interdisait toute relation et tout commerce avec Sainte-Hélène autrement que par les bâtimens régularisés de la compagnie des Indes. Les bâtimens qui n’avaient pas reçu leurs Chartres et qui tentaient de trafiquer ou de mouiller dans l’île, ou même de s’arrêter à huit lieues de Sainte- Hélène, étaient déclarés de bonne prise et confisqués. L’équipage des vaisseaux qui entraient dans le port, ou les personnes qui visitaient l’ile , pouvaient être renvoyées à bord à la volonté du gouverneur ; et ceux qui cher-
18a VIE DF. NAPOLÉON BUON APARTE, chaient à se cacher dans l’intérieur du pays étaient punissables. Les bàtimens pouvaient approcher de l’île lorsqu’il y avait du danger pour eux à tenir la mer, mais il fallait qu’ils prouvassent que le cas était urgent, et tout le temps qu’ils séjournaient à Sainte- Hélène, ils étaient surveillés de près. On inséra dans cet acte une clause qui absolvait le gouverneur et les commissaires de ce qu’ils avaient pu faire au-delà de l’esprit de cette loi, depuis qu’ils avaient la garde de Napoléon. Cet acte , le cinquantesixième sous Georges III , ch. a3 , légalisa l’emprisonnement de Napoléon à Sainte-Hélène.
Une autre convention conclue à Paris le 20 août i8i5 entre les principales puissances de l’Europe avait déjà réglé le sort de Napoléon. Elle établissait, 1 °. qu’afin de rendre impossible toute tentative ultérieure de Napoléon Buonaparte contre le repos de l’Europe , il serait considéré comme le prisonnier des hautes puissances contractantes , le roi de la Grande- Bretagne et de l’Irlande, l’empereur d’Autriche , l’empereur de Russie et le roi de Prusse ; a”, que la garde de sa personne était confiée au gouvernement anglais, et qu’on s’en remettait à lui de choisir le lieu le plus sûr, et le meilleur moyen pour le garder prisonnier; 3°. que les cours d’Autriche, de Russie et de Prusse nom-
nieraient des commissaires qui habiteraient dans le lieu choisi pour la résidence de Napoléon Buonaparte, et qui, sans être responsables de sa personne , certifieraient sa présence. Sa Majesté très chrétienne était aussi invitée à y envoyer un commissaire ; 4°- le roi de la Grande- Bretagne s’engageait à remplir fidèlement les conditions qui lui étaient fixées par cette convention.
Des puissances ci-dessus nommées , trois seulement se prévalurent du pouvoir ou privilège d’envoyer des commissaires à Sainte- Hélène. Ceux-ci furent, le comte Belmain, de la part de la Russie ; le baron Sturmer, de la part de l’Autriche, et de celle de la France, le marquis de Montchenu , ancien émigré. Il parait que la Prusse trouva que la dépense d’un commissaire résident à Sainte-Hélène était superflue. En effet , il ne semble pas qu’aucun d’eux ait eu un rôle important à j ouer pendant leur séjour dans l’île; toutefois leur présence était nécessaire pour constater que rien ne se passait à Sainte-Hélène sans être soumis à la vigilance des représentai accrédités des grandes puissances qui avaient signé le traité de Paris. L’emprisonnement de Napoléon n’était plus alors l’ouvrage de l’Angleterre seule, mais celui de l’Europe, et avait été décidé par les
puissances les plus influentes comine une me-' sure indispensable pour la tranquillité publique.
Quelques mois avant l’arrivée des commissaires, sir Georges Cockburn fut remplacé dans ses pénibles fonctions par sir Hudson Lowe , nommé gouverneur de Sainte-Hélène, et qui resta cfiargé de la personne de Napoléon jus- * qu’à sa mort. La conduite de cet officier a été censurée dans plusieurs des écrits publiés sur l’exil de Napoléon, avec une telle amertume que l’excès des reproches détruit en quelque sorte leur effet et nous fait douter de la vérité des accusations portées contre sir Hudson Lowe; ces accusations paraissent être plutôt l’effet d’un sentiment d’animosité personnelle. D’un autre côté, il faudrait que sir Hudson Lowe eût entrepris de réfuter ou d’expliquer lui-même un grand nombre de griefs qui n’ont reçu jusqu’à ce jour aucune contradiction ni aucun commentaire , pour que nous puissions le considérer comme l’homme doué des qualités nobles et rares auquel , ainsi que nous l’avons déjà dit, cette tâche importante aurait dû être confiée.
Sir Hudson Lowe s’était élevé dans les rangs de l’armée, principalement lorsqu’il servait dans un corps étranger à la solde de l’Angleterre et
employé alors dans la Méditerranée. Cette circonstance lui fournit les moyens d’acquérir l’usage familier de la langue française et de la langue italienne, ce qui le rendait particulièrement propre à la place qu’on lui confia. Pendant la campagne de i8i4, il avait servi dans l’armée des Alliés et avait entretenu, avec le gouvernement anglais , une correspondance dans laquelle il décrivait les événeinens de la campagne; une partie en avait été publiée et témoignait du talent et de l’esprit de l’écrivain. Sir Hudson Lowe reçut de plusieurs des souverains alliés et de leurs généraux d’honorables gages des services qu’il leur avait rendus. Il avait eu ainsi l’occasion de voir des personnes de distinction et avait pris l’habitude de traiter des affaires importantes ; de plus , on s’était soi gneusement informé de sa réputation comme homme d’honneur avant que de signer sa nomination. Ces points étaient chose facile à vérifier, et les renseignemens qu’on reçut furent tous en faveur de sir Hudson Lowe.
Mais il fallait réunir d’autres qualités non moins importantes , et qu’on ne pouvait reconnaître qu’à l’épreuve. Ce sang - froid , si nécessaire dans une telle position, ne pouvait guère être apprécié qu’avec le temps. On en peut dire autant de cette fermeté et de cette
l86 VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
prompte décision qui tracent à un homme en place la ligne de son devoir, préviennent toute hésitation , lui donnent , lorsqu’il s’est ■* acquitté de ses fonctions , la conscience qu’il a fait exactement ce qu’il devait faire ; et le mettant à même de résister à toutes les iinpor-
* tunités qu’on pourrait employer pour le faire dévier de son chemin , lui font mépriser les calomnies dont on peut l’accabler.
Ne connaissant pas sir Hudson Lowe personnellement , et lui accordant les qualités d’un homme d’honneur et les talens d’un homme bien élevé, nous sommes disposé, en revoyant sa conduite et en la dégageant , autant que nous le pouvons , des exagérations de ses ennemis per-
• sonnels , nous sommes , disons-nous , disposé à croire qu’on y trouvera des traces d’un caractère ardent et irritable qui semble avoir dépassé quelquefois les bornes, et lui avoir fait oublier que son prisonnier était dans une situation telle, qu’ alors même que sa manière d’agir paraissait la plus déraisonnable et la plus choquante, il ne devait pas être un objet de ressentiment, ni assujetti à des représailles comme les autres hommes. La situation de Napoléon prévenait toute insulte de sa part , et par conséquent la personne à laquelle il croyait en faire devait rester froide et impassible. Il ne nous paraît
pas que les choses se soient passées ainsi
De même, il semble que sir Hudson Lowe se laissa troubler par l’importance et les difficultés de sa position au point d’en éprouver une extrême irritation. Cette anxiété, poussée à l’excès , amena plusieurs changemens dans ses » ' réglemens, et lui fit adopter et abandonner trop facilement les mêmes mesures. Une telle incertitude occasionnait de justes sujets de plainte de la part de Napoléon; car, si un captif paraît à la longue s’accoutumer à des fers qu’il porte journellement d’une manière uniforme, il doit perdre patience si tous les jours on change quelque chose à la manière dont ils doivent l’enchaîner.
Il est probable que le caractère ardent de • sir Hudson Lowe convint à Napoléon sous ce rapport , qu’il lui fournit des moyens de représailles sur celui qui était l’instrument immédiat , de sa réclusion , en faisant partager au gouverneur sa propre situation pénible. Sir Georges Cockburn avait été in se ipso totus teres, atque , rotundus. Il faisait ce que son devoir lui prescrivait, et s’inquiétait peu de ce que Napoléon en disait ou en pensait. Le nouveau gouverneur était vulnérable ; on pouvait le fâcher, et par conséquent avoir l’avantage sur lui. Napoléon pouvait jouir de ce plaisir de la vengeance, si naturel à l’espèce humaine , et trouver.
l88 VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE-
' dans les restrictions qui lui étaient imposées , un moyen de tourmenter la personne qui n’était que l’agent d’un pouvoir supérieur. Toutefois, en provoquant le gouverneur, Napoléon avait un tout autre intérêt que celui de soulever sa bile. Ses vues allaient plus loin, et cette conduite avait pour but d’obtenir sa liberté ,
'et de préparer les moyens par lesquels il espérait y parvenir. Ceci nous conduit à rechercher sur quoi ces espérances reposaient , et à placer devant nos lecteurs des témoignages irrécusables de la politique adoptée dans les conseils de Longwood. • ■
On doit dire auparavant , que les Français qui avaient suivi Buonaparte , autant par honneur que pour adoucir son infortune par leur société et l’intérêt qu’ils lui témoignaient , n’étaient réunis entre eux par d’autre lien que leur mutuel respect pour un maître malheureux. N’étant point attachés l’un à l’autre par les nœuds de l’amitié , ou n’ayant ni les mêmes sentimens ni les mêmes projets , il n’est pas étonnant que , livrés à l’ennui , et éprouvant cette âpreté d’humeur que cause ordinairement une telle position , ces officiers aient eu des altercations, même des querelles, non seulement avec le gouverneur, mais encore entre eux. Dans ces circonstances , la conduite du général
Gourgaud le fit distinguer des autres. Après
la paix de Paris , cet officier avait été aide-decamp du duc de Berry, et avait quitté ce poste lors du retour de Napoléon à l’époque des Cent- Jours. Comme il était auprès de l’ex-Empereur au moment de sa chute, il crut qu’il était de son devoir de l’accompagner à Sainte- Hélène. Lorsqu’il fut dans l’île, il prit moins de part aux plaintes et aux querelles de Napoléon avec le gouverneur que les généraux Bertrand , Montliolon et le comte Las-Cases ; il évita toute apparence d’intrigue avec les habitans , et fut regardé , par sir Hudson Lowe , comme un brave et loyal soldat qui avait suivi son Empereur dans l’adversité , sans intervenir dans toutes les discussions que le gouverneur considérait comme préjudiciables à sa propre autorité. C’est ainsi que sir Hudson Lowe en parle constamment dans ses dépêches au gouvernement.
Cet officier avait laissé en France une mère et une sœur auxquelles il était vivement attaché, et qui l’aimaient avec la plus vive tendresse. Par amitié pour elles , et par suite du désir qu’elles avaient de le revoir, le général Gourgaud souhaita de revenir dans sa patrie ; la jalousie et la mésintelligence qui régnaient entre lui et le comte Bertrand donnèrent plus de
1QO VIE DE 'NAPOLÉON B UON APARTE.
force encore à sa résolution. Il demanda au gouverneur, et obtint la permission d’aller directement k Londres. Avant de quitter Sainte- Hélène , il parla k sir H udson Lo we et au baron Sturiner, le commissaire autrichien , des secrètes espérances et des plans que l’on formait k Longwood. Lorsqu’il arriva en Angleterre, au printemps de 1818, il ne fut pas moins sincère envers le gouvernement , et l’informa des divers projets de fuite qui avaient été proposés à Napoléon, les facilités et les difficultés qu’offraient ces plans , et les raisons qui lui faisaient préférer de rester dans l’ile plutôt que de tenter de s’évader. A cette époque, on supposa que le général Gourgaud désirait rentrer en grâce auprès du roi de France ; peu importe ; quelles qu’aient été ses intentions particulières , les minutes de l’information qu’il avait donnée k sir Hudson Lowe , au baron Sturmer, et ensuite, k Londres , au sous-secrétaire de la guerre , sont conservées dans les archives. Ces informations sont conformes entre elles , et leur authenticité ne saurait être mise en question. Tous les détails sont indiqués avec le plus grand soin , mais la plus grande réserve est observée k l’égard des noms , afin que personne ne pût être inquiété pour aucune des choses qui y sont relatées ; en général, ces mi-
nutes , ainsi qu’on pouvait s’y attendre , ont un air de simplicité et de véracité. Nous aurons souvent occasion d’en référer à ces documens, afin que le lecteur puisse mettre les projets réels de Napoléon en opposition avec le langage dont il se servait pour parvenir a les exécuter. Nous n’avons copié de ces minutes que ce qui concernait Napoléon. Nous apprenons que le général Gourgaud , en revenant sur le continent , a repris toute sa tendresse pour la mémoire de l’Empereur, ce qui peut lui faire regretter d’avoir communiqué les secrets de sa prison à des oreilles moins amies. Mais ce changement de sentimens ne peut diminuer en rien la vérité de son témoignage , ni détruire le droit que nous avons de mettre au jour les communications qu’il a faites.
Ayant ainsi indiqué la source dans laquelle nous puisons , nous revenons aux querelles de Napoléon avec sir Hudson Lowe.
Ce ne fut pas , selon le général Gourgaud , faute de moyens de s’échapper que Napoléon resta à Sainte-Hélène. Une fois on avait formé le projet de l’emmener dans une malle de linge sale. On avait supposé les sentinelles anglaises tellement stupides, qu’une autre fois on proposa de le faire sortir hors du camp , déguisé en domestique portant un plat. Lorsque le baron
ig a VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
Sturmer représenta l’impassibilité que des projets si extravagans eussent été même préparés , Gourgaud répondit « qu’il n’y avait pas d’impossibilité pour ceux qui avaient des millions à leur disposition. Oui , je le répète , continuat-il , il peut s’évader seul et aller en Amérique quand il le voudra *. — Et pourquoi restet-il ici? » répliqua le baron Sturmer. Gourgaud répondit « que tous ceux qui l’entouraient le pressaient de tenter de s’échapper, mais qu’il • préférait rester dans l’île. Il trouvait un secret orgueil à l’importance qu’on mettait à le garder, et à l’intérêt que son sort inspirait généralement. Il disait très souvent : « Je ne puis plus vivre en particulier; j’aimerais mieux être prisonnier ici, que libre aux États-Unis. »
Le général Gourgaud dit cependant que l’é— vénéinent sur lequel Napoléon comptait le plus pour recouvrer la liberté, était un changement de politique à la corn- d’Angleterre, lequel porterait au ministère le parti qui formait alors l’opposition, et qu’il supposait, trop témérairement sans doute , devoir lui rendre la liberté. Les ministres anglais reçurent du géné-
1 Ceci est extrait d’un rapport du baron Sturmer au prince Metternich , fait d'après les communications du général C.ourgand, et daté du 14 mars 1818.
ral Gourgaud les mêmes assurances. Elles sont * exprimées ainsi dans l’original :
« Au sujet 8e la fuite du général Buonaparte, M. Gourgaud a certifié que bien que Longwood , par sa situation , fût en état d’être parfaitement protégé par les sentinelles, cependant il était assuré qu’il n’y aurais aucune difficulté à éluder en tout temps la vigilance de celles qui étaient placées autour de la maison et de l’enclos; et enfin, qu’il ne lui paraissait nullement impossible de s’évader de l’ile. Il a avoué que ce sujet avait été discuté à Longwood parmi les gens de Napoléon, qui désiraient donner là-dessus chacun leur plan ; mais il a observé qu’il croyait que le général Buonaparte était tellement persuadé qu’il pourrait bientôt quitter Sainte-Hélène, soit qu’il y eût un changement de ministère, soit que les Anglais s’ennuyassent de supporter la dépense que sa captivité leur occasionnait , qu’il ne voulait pas courir les chances auxquelles une tentative de fuite l’exposerait. Il paraît aussi , par l’aveu même du général Gourgaud et par plusieurs circonstances qu’il nous a fait connaître, que Buonaparte avait toujours considéré l’époque du départ des armées alliées du territoire français comme devant être très favorable à son retour, et qu’il fit valoir , auprès du général
Vin de N ai*. Bcom. Tome 9,
Gourgaud, les conséquences d’un tel événement pour l’engager à ne quitter Sainte-Hélène qu’a- .. • près cette époque. » •
Les communications du général Gourgaud portent de plus , ce que d’ailleurs d’autres circonstances indiquent suffisamment, que comme Napoléon espérait obtenir sa liberté de l’opinion publique en Angleterre , il était jaloux que sa condition ne fût pas oubliée , et encore plus que l’attention fût soigneusement tenue éveillée là-dessus par une série de publications se succédant l’une l’autre , et modifiées suivant le caractère et le talent des divers auteurs, mais portant toutes le même cachet qui indiquait qu’elles avaient été rédigées en tout ou en partie dans l’intérieur de Longwood. En conséquence, les divers ouvrages de Warden, O’Meara, Santini, la lettre de Montholon, et quelques autres pamphlets furent publiés l’un après l’autre pour fixer les esprits sur ce sujet ; et bien que ces ouvrages parussent avoir été faits par des mains différentes , ils visaient tous au même but , et semblaient autant de flèches tirées d’un môme carquois. Gourgaud a mentionné cette espèce de feu de file , et son but ; même le Manuscrit de Sainte-Hélène , recueil dans lequel les dates et les faits sont intervertis et confondus, fut l’ouvrage de Buo-
naparte, selon le général Gourgaud, et composé pour embarrasser et mystifier le public i anglais \ Il dit à sir Hudson Lowe qu’il 11e devait pas considérer ces pamphlets comme dirigés contre lui personnellement, mais bien comme dictés par des calculs politiques, et dans le but d’obtenir quelque relâchement de vigilance en réitérant les plaintes. Suivant la même autorité , la fameuse lettre de Montholon fut écrite en grande partie par Napoléon ; il en fut de même de l’écrit de Santini , quoique si grossièrement déguisé qu’il le désavoua ensuite. D’autres écrits, dit-il, devaient paraître sous des noms de capitaines , de marchands, etc., car Napoléon était possédé d’une manie d’écrire qui ne lui laissait pas de relâche. Il faut donc que l’historien reçoive avec circonspection les rapports de ceux qui ont pris une couleur déterminée dans cette controverse, et suivi les erremens fournis par le parti qui y était principalement intéressé. Si ce que dit le général Gourgaud est certain, c’est Napoléon qui a plaidé sa propre cause sous les noms empruntés de O’Meara, Santini, Moutholon, etc.; et même lorsque les faits men-
‘ On sait généralement que ce fait est au moins inexact. (Édit.)
196 VIE DE NAPOLÉON BUONAP4RTE.
donnés dans ces ouvrages sont évidemment réels, encore est-il nécessaire de les dégager de l’exagération qui les entoure, et de les mettre 4 dans un jour plus vrai avant de prononcer sur eux.
Le témoignage d’O’Meara , tel qu’il est dans une Voix venue de Sainte-Hélène 1 , est celui d’un homme désappointé, et exaspéré au dernier degré contre sir Hudson Lowe, qu’il croyait être la cause du renversement de ses espérances. Il n’avait pas besoin que son ressentiment fut encore excité par celui de Buonaparte ; cependant on doit reconnaître que leur animosité dut se fortifier l’une par l’autre. La querelle devint d’autant plus interminable que , dans le commencement , le docteur O’Meara s’était rendu très intime avec sir Hudson Lowe , et qu’il avait l’habitude de venir répéter à Plantaliorî- House le bavardage qu’il entendait à Longwood ; le public en a eu plusieurs preuves dans le Quarterly Review ; la correspondance de sir Hudson Lowe avec le gouvernement anglais renferme quelques allusions à l’autorité d’O’Meara mais cela seulement jusqu’à l’époque où
1 Titre de la publication originale du docteur O’Meara. {Édit. )
* Sir Hudson Lowe écrivait à lord Batburst, le |3
mai i8j6 : «Ayant trouvé que le docteur O’Mcara, attaché
leur mutuelle confiance se termina par une vio- Jente querelle.
Le comte Las-Cases, sous le rapport de l’impartialité, ne doit pas être mis beaucoup audessus du docteur O’Meara. Adorateur de la royauté, il avait émigré très jeune, et par conséquent, depuis, il avait changé d’idole et non pas de religion. Lorsqu’il substitua, pour objet de son culte. Napoléon aux Bourbons, il embrassa les intérêts de son chef avec une obéissance passive ; et il ne peut voir rien de mal dans ce que Napoléon trouve bien. Il était aussi l’ennemi personnel de sir Hudson Lowe. Nous n’avons aucune intention d’accuser sa véracité ; nous ne pouvons que douter de la fidélité de sa mémoire , lorsque nous trouvons insérés dans son journal des expressions et des inci-
auprès de Buonaparte depuis le départ de son médecin français , était très utile par les informations qu’il ndtis donne sur plusieurs choses , et que s’il était remplacé il pourrait être difficile de rencontrer une autre personne qui fût également agréable au général Buonaparte, j’ai jugé convenable de le laisser auprès de lui sur le même pied qu’il y était avant mon arrivée. >> Le 29 mars 1817, sir Hudson écrivait : « Le docteur O’Meara m’avait informé des conversations qui avaient eu lieu ; et avec cette promptitude qu’il témoigne toujours en de telles occasions , il les a écrites immédiatement devant moi. »
J 98 VIE DE NAPOLÉON IÎUON APARTE.
dens , long-temps après l’époque à laquelle ce journal avait originairement été écrit, et de souvenir, à ce que l’on peut croire. Sir Hudson Lowe avait pendant quelque temps le manuscrit du Mémorial en sa possession, et nous en tenons un exemplaire sur lequel sir Hudson a marqué de sa propre main les additions qui y ont été faites depuis qu’il l’avait vu dans son état primitif. Il est remarquable que toutes ou presque toutes ces additions consistent en phrases extrêmement injurieuses pour sir Hudson Lowe, et dont aucune n’existait dans le manuscrit original. Ces surcharges doivent avoir été faites sous l’inlluence d’un souvenir aigri par des passions vindicatives , puisqu’elles n’avaient pas paru d’abord assez importantes pour être conservées.
Lorsque la mémoire est mise à la torture par la colère ou par la prévention , elle rappelle dtes choses étranges , et comme les témoins que l’on soumet à la question , elle avoue quelquefois ce qui n’eut jamais lieu.
Il n’est pas nécessaire d’en dire beaucoup du docteur Antomarchi, légataire de Buonaparte, pensionnaire de sa veuve , et de plus très désireux de s’assurer la protection de la très riche fjynille de Napoléon. Il ne parle jamais de sir Hudson Lowe sans animosité ; la pre-
jnière offense de sir Hudson envers lui fut de s’informer s’il n’avait pas de correspondance clandestine; la dernière fut d’empêcher la foule, lors des funérailles de Napoléon , d’arracher les saules qui abritaient sa tombe, et d’avoir fait mettre une sentinelle pour garder le lieu de sa sépulture. Quelle confiance peut-on accorder à un auteur qui peut interpréter aussi mal deux circonstances dont la première était imposée à sir Hudson Lowe par ses instructions, et la seconde , par cette décence et ces convenances que le respect dû aux morts demandait impérieusement ?
On voit, d’après l’évidence des témoignages, que , pour rester dans des termes au moins convenables avec le gouverneur, il aurait suffi de ne pas se laisser conduire par la politique d’un individu intéressé à trouver des sujets de plainte ; et qui , loin d’avoir les mêmes motifs qui engagent un captif à s’entendre avec son gardien, afin d’en obtenir quelque adoucissement à sa position , désirait provoquer le gouverneur, s’il était possible, au-delà des bornes de la patience humaine , aux risques d’attirer sur lui-même quelque nouveau désagrément qui pût encore enfler la liste des griefs qu’il accumulait , pour les montrer au public.
Ce cpie nous établissons ici est prouvé par I a
200 Vil? DE NAPOLÉON 'BUON APARTE.
réception que Napoléon fit à sir Hudson Lowe , pour lequel il parait qu’il conçut de l’aversion dès leur première entrevue, et avant que le gouverneur eût pu lui donner le moindre sujet de plainte. Nous citons ce fait, parce qu’il sert à montrer que l’esprit du prisonnier était monté de façon à provoquer et à insulter sir Hudson sans attendre qu’il lui en fournît le moindre prétexte.
La première agression du gouverneur ( le grief est ainsi établi), est qu’il demanda au général Buonaparte la permission d’appeler ses domestiques afin de leur faire faire la déclaration requise par le gouvernement, et qui les obligeait à observer les règles établies pour la sûreté de Buonaparte. Cette permission fut refusée dans des termes très fiers. Napoléon n’aurait pas pu recevoir plus mal une telle requête lorsqu’il habitait les Tuileries. Toutefois les domestiques vinrent , et dirent qu’ils se conformaient à la déclaration ; mais l’affront ne pouvait être oublié ; « sir Hudson Lowe avait mis le doigt entre Napoléon et le valet-dechambre de celui-ci. »Ceci se passait le 27 juillet 1816.
Le 3 o, le gouverneur retourna à Longwood pour rendre ses devoirs à Napoléon , et fut reçu par lui avec un de ces éclats calculés pour
essayer le courage et ébranler les nerfs de ceux ' . sur lesquels il voulait acquérir de l’influence. ' *
Il parla de protester contre la convention de ,
Paris, et demanda quel droit les souverains alors alliés avaient de disposer de celui qui t avait toujours été leur égal, et souvent leur supérieur. Il sommait le gouverneuc de lui donner la mort ou de lui rendre la liberté, » H V, comme s’il eût été au pouvoir de sir Hudson de lui donner l’une ou l’autre. Sir Hudson appuya sur les commodités que procurerait la .
maison en bois qu’on envoyait d’Angleterre; Buonaparte repoussa avec fureur la consolation qu’on lui offrait : ce n’était pas d’une maison dont il avait besoin , dit-il , mais d’une corde et d’un bourreau. Cela seul serait une faveur pour lui, le reste était une insulte. Sir Hudson Lowe ne put répondre autre chose, sinon qu’il espérait n’avoir commis aucune offense personnelle ; on lui rappela la revue qu’il avait faite des domestiques, et il essuya ce reproche dans le plus grand silence.
Peu de temps après , Napoléon trouva un moyen nouveau et piquant d’exercer la patience de sir Hudson. Il y avait sur une table près de lui, un livre sur la campagne de 1814 ; Napoléon feuilleta quelques uns des bulletins anglais et demanda , d’un ton très facile à comprendre ,
202 VrE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
si le gouverneur n’était pas l’auteur de ces lettres. Comme on lui répondit affirmative- , ment, Napoléon, suivant le docteur O’Meara , dit à sir Hudson qu’elles étaient pleines de sottises et de faussetés ; ce à quoi le gouverneur dit avec plus de patience que beaucoup d’hoinmes n’en auraient pu conserver dans une telle „ occasion : « Je crois avoir vu les jchoses telles que je les ai décrites » ; réponse certainement aussi modérée que l’insulte avait été gratuite. Après que sir Hudson eut quitté le salon où, il venait d’être reçu avec une incivilité si peu méritée, on dit que Napoléon parla de l’expression sinistre de sa figure, se moqua de lui de la ma- • nière la plus grossière , et dit à son valet-dechambre de jeter une tasse de café par la fenêtre, parce qu’elle était restée un moment sur la table devant le gouverneur.
Chaque tentative de conciliation de la part de celui-ci , sembla fournir toujours de nouveaux sujets d’irritation. Il envoya une fois- du gibier à Longwood; Napoléon fit répondre que c’é tait une insulte de donner du gibier là où il n’y avait pas de chasse; et cependant Santini a prétendu avoir nourri les habitans de Longwood au moyen de son fusil. Sir Hudson fit venir d’Angleterre des vêtemens et divers objets dont il supposait que les. exilés avaient besoin ;
les remercîinens furent qu’on les traitait comine des mendians , et que le respect exigeait que ces articles fussent restés en magasin chez le gouverneur, tandis qu’on aurait prévenu l’intendant de la maison de l’Empereur que telles et telles choses étaient à sa disposition, en cas de besoin. Dans une troisième occasion, sir Hudson résolut d’être plus circon- . spect. Il voulut donner un bal , et demanda au ' *
docteur O’Meara si Napoléon trouverait bon d’y être invité. Le docteur prévint que la fatale suscription au général Buonaparte ferait mal recevoir l’invitation. Le gouverneur pro- ' • posa d’éviter cette pierre d’achoppement en < •' . .
, invitant lui-même et verbalement Napoléon; mais , quelque polies que fussent les expressions dont il se servit , il ne put faire agréer son invitation. Un gouverneur de Sainte-Hélène , ainsi que Napoléon l’observait lui -même, devait être une personne d’une politesse recherchée et en même temps d’une
meté.
A la fin, le 1 8 août, une querelle décisive eut lieu. Sir Hudson Lowe fut admis à une audience à laquelle se trouvait sir Pulteney Malcolm, l’amiral qui commandait l’escadre de station à Sainte- Hélène. Le docteur O’Meara a conservé les détails de cette entrevue , tels
grande fer-
2C»4 VJUvDK napoléon buonapartk.
qu’ils furent donnés le lendemain même par Napoléon aux personnes de sa suite.
« Ce gouverneur, dit Napoléon, vint hier exprès pour m’ennuyer. Il m’avait vu me promener dans le jardin , et par conséquent je ne pus lui faire refuser ma porte ; il avait besoin d’entrer avec moi dans quelques détails relatifs à la réduction des dépenses de l’établissement.
Il eut l’audace de me dire que les choses étaient telles qu’il les avait trouvées , et qu’il venait pour se justifier; qu’il s’était déjà présenté deux ou trois fois pour le faire , mais que j’étais au bain. Je répondis : non, monsieur, je n’étais pas au bain ; mais je l’ai fait dire afin de ne pas vous » voir. En cherchant à vous justifier , vous rendez les choses pires. Il me dit que je ne le connaissais pas; que si je le connaissais mieux, je changeraisd’opinion.Vous connaître ! monsieur, lui répondis-je, et comment pourrais- je vous connaître ? Les gens se font connaître par leurs actions, en commandant des armées. Vous n’avez jamais eu le commandement un jour de bataille? Vous n’avez commandé que quelques déserteurs corses, et des brigands piémontais et napolitains. Je connais le nom de tous les généraux anglais qui se sont distingués , mais je n’ai jamais entendu parler de vous que comme secrétaire de Blücher , ou comme chef de bri-
gands. Vous n’avez jamais commandé des hommes d’honneur, ni même vécu avec eux.
Il me dit qu’il n’avait pas recherché sa place. Je lui répondis que l’on ne demandait pas de tels emplois; que les gouvernemens les donnaient à ceux qui s’étaient déshonorés. Il objecta qu’il faisait son devoir, et que je ne devais pas le blâmer puisqu’il n’agissait que selon les ordres qu’il avait reçus. Je répliquai : c’est ainsi que le fait le bourreau, il agit d’après ses ordres ; mais quand il me met la corde au cou pour marcher, est-ce une raison pour moi d’aimer le bourreau parce qu’il agit conformément à l’ordre qu’il a reçu? De plus, je ne crois pas qu’un gouvernement pût être assez vil pour donner des ordres comme ceux que vous faites • exécuter. Je lui dis que même , si cela lui plaisait, il pouvait ne nous rien envoyer à manget 4 ; que je passerais encore là-dessus , et que j’irais dîner à la table des braves officiers du cinquante-troisième; que j’étais sûr qu’il n’y en avait pas un seul parmi eux qui ne se trouvât heureux de donner un plat de sa table à un vieux soldat; qu’il n’y avait pas un soldat dans tout le régiment qui n’eût plus de cœur que lui ; que dans l’inique bill du Parlement on avait décrété que je devais être traité en prisonnier , mais qu’il me traitait pire qu’un criminel
Jt t *
condamné , ou qu’un galérien, car ceux-ci pou- . vaient encore recevoir les papiers publics et des livres, et moi j’en étais privé. Je lui dis: vous avez tout pouvoir sur mon corps , mais aucun sur mon âme. Cette âme est aussi fière, aussi élevée, aussi déterminée, dans ce moment, que lorsqu’elle commandait à l’Europe. Je lui dis qu’il était un sbire sicilien ( sbirro siciliano), et non pas un Anglais ; que je désirais ne plus le voir, à moins qu’il ne vînt avec l’ordre de m’expédier , et qu’alors il trouverait toutes les portes ouvertes pour le laisser entrer. »
Il n’est pas surprenant que cette extrême violence ait excité la mauvaise humeur de sir Hudson Lowe. Il dit à Napoléon que son lan- , gage était tout-à-fait impoli , indigne d’un galant homme , et qu’il ne voulait pas l’écouter plus long-temps. En effet, il partit aussitôt de Longwood sans faire même les saluts d’usage.
Dans ces occasions il nous paraît évident que Napoléon fut l’agresseur, et cela avec intention et opiniâtreté ; soit qu’une telle conduite provînt d’un orgueil blessé, ou d’un plan calculé qui lui faisait préférer d’être plutôt mal que bien avec sir Hudson Lowe. D’un autre côté , nous voudrions que le gouverneur se fût abstenu d’entrer avec Napoléon dans aucune discussion relative aux dépenses de sa détention. Le
' < «fr.
CHAPTTRK V. 207
sujet était mal choisi et ne pouvait amener aucun résultat favorable.
Loin de pouvoir ensuite se témoigner de la bienveillance, ils 11e purent même garder aucune mesure. Après avoir donné les détails de cette dernière quereHe , il nous reste seulement à classer, d’une manière générale , les nombreux sujets de fâcheuse discussion qui eurent lieu entre eux , les mirent , à l’égard l’un de l’autre , dans une position désagréable , et les déterminèrent à ne se rendre à aucun raisonnement , ni à aucune convenance.
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Instructions données à sir Hudson Lowe à l'égard de Napoléon. — Somme allouée par le gouvernement anglais pour les dépenses de l'cx-Empereur. — Plaintes sur l'insuffisance de sa table. — Examen de ces plaintes. — Napoléon propose de satisfaire à ses dépenses. — Vente de son argenterie. — Son but est de donner une fausse idée de l'état où il est réduit. — Preuve qu’il avait alors une forte somme d’argent dans ses coffres. — La maison en bois construite*, en Angleterre pour Buonaparte est transportée à Sainte- Hélène. — Entrevue de Napoléon et de sir Hudson Lowe lors de l’arrivée de cette maison. — Retards dans sa construction. — Lorsqu’elle est terminée , la mauvaise santé de Buonaparte l’empêche de l’habiter. — Réglement par lequel un officier anglais doit accompagner Napoléon dans ses * courses à cheval ; — il y trouve un grand sujet de déplaisir.
— Les habitans de Longwood ont, à l'insu du gouverneur,
. une libre communication avec l’Europe — Réglement concernant les rapports de Napoléon avec As habitans de Sainte-Hélène. — Réflexions générales sur les disputes élevées entre Napoléon et sir Hudson Lowe. t
Avant d’entrer dans la rapide discussion , que les bornes de cet ouvrage nous imposent, sur la conduite du nouveau gouverneur envers Napoléon, il est nécessaire de faire connaître quelles étaient les instructions que sir Hudson Lowe avait reçues du gouvernement anglais, à l’égard de la détention de l’ex-Empereur.
Downing-Slrcet, ia septembre 1816.
« Vous observerez que le désir du gouvernement de Sa Majesté est d’accorder au général Buonaparte tout ce qui peut être compatible avec la sûreté de sa personne. Votre soin continuel doit être d’empêcher qu’il ne puisse trouver aucun moyen de s’échapper , ou de communiquer avec qui que ce soit, excepté par votre canal ; ces points étant assurés , tous les moyens d’amusement ou de distraction propres à réconcilier Buonaparte avec son exil, peuvent être permis. »
Quelques semaines après, le secrétaire d’Etat écrivit , dans le même but , la lettre suivante à sir Hudson Lowe :
a6 octobre 1816.
« A l’égard du général Buonaparte , je crois 1 inutile de vous donner de plus amples instructions; je suis persuadé que votre propre penchant vous portera à prévenir les désirs de son altesse royale le prince régent, et à avoirde l’indulgence pour les effets qu’un changement de situation si subit ne peut manquer de produire sur une personne d’un caractère aussi irritable. Toutefois, vous ne souffrirez pas que votre générosité envers lui change rien aux réglemens qui ont été établis pour prévenir sa fuite , ou Vie de Nap. Buok. Tome 9 . i4
ülO VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
que vous pourriez, à l’avenir, juger nécessaires pour la plus grande sûreté de sa personne. »
Le principe juste et honorable, avoué ici par le gouvernement, est évident; mais c’était une tâche difficile et des plus délicates que celle qui imposait à sir Hudson Lowe de tenir étroitement prisonnier l’homme qui peut-être, de tous ses semblables , était le plus impatient du joug, et en même temps , de le traiter avec une bienveillante délicatesse qui lui déguisât à luimême sa position , si elle ne pouvait l’y réconcilier. Si Hudson Lowe échoua dans cette tentative, on peut objecter en sa faveur que peu de personnes eussent pu y réussir. Aussi les plaintes de Napoléon contre le gouverneur furent-elles amères et bruyantes.
Le premier grief des hôtes de Longwood portait sur le revenu assigné pour leurs dépenses par le gouvernement anglais , revenu qu’ils trouvaient insuffisant pour leurs besoins. Ceci n’était pas un point sur lequel Napoléon jugeât convenable d’exprimer, quant à lui-même , ses sentimens. Son attention était , en apparence , fixée sur des concessions relatives à certaines règles d’étiquette, qui pussent le faire sortir de cette condition si importune pour lui , et dans laquelle il ne pouvait avouer
qu’il fût tombé , celle de prisonnier de guerre. Néanmoins , le thème de l’insuffisance des fonds alloués fut d’autant moins abandonné , que l’on savait bien qu’il n’y avait aucune plainte qui allât plus droit au cœur du peuple anglais que celle qui aurait pour sujet le défaut de quantité, ou le vice de qualité dans la nourriture donnée aux exilés. La lettre de Montholon réclamait contre cette insuffisance; et Santini affirma que l’Empereur se serait souvent passé de viande , si lui, Santini, n’eût été heureux à la chasse.
Voici la vérité : le gouvernement anglais avait décidé que la table de Buonaparte serait fournie comme celle d’un général du premier rang avec sa famille. La dépense d’un tel établissement fut, d’après les dispositions communiquées à sir Hudson Lowe, en date du i 5 avril et du 22 novembre 1816, supposée devoir monter à 8,000 guinées par an, avec l’autorisation toutefois de la porter jusqu’à 12,000 s’il était nécessaire. Suivant l’opinion de sir Hudson Lowe, 8,000 guinées ne pouvaient suffire. Il en accorda 12,000, payables de mois en mois au pourvoyeur , M . Balcombe , qui était chargé des dépenses de l’établissement. Si cependant cette somme de 12,000 guinées, fixée dans; l’opinion du gouvernement comme un
ultimatum probable , se trouvait , par la rareté et la cherté des vivres , insuffisante pour fournir libéralement aux dépenses de la maison d’un général , sir Hudson Lowe avait toute liberté de son gouvernement d’étendre sans limites le crédit ouvert au pourvoyeur. Mais si , d’un autre côté , les Français désiraient ajouter à leur tenue de maison quelque chose que le gotfverneur jugeât superflu , eu égard au rang assigné à la personne principale , ils devaient supporter seuls les frais de cette dépense extraordinaire.
On ne peut pas s’attendre que le gouvernement anglais ait plus fait pour Napoléon que de donner au gouverneur toute la latitude de pourvoir libéralement à son entretien , en prenant pour base ce qui est accordé pour un officier-général du premier rang. Et cependant les choses furent arrangées de façon que le résultat ne fut pas aussi honorable pour la Grande-Bretagne que les intentions du gouvernement l’avaient voulu. Le fait est que les vertus aussi-bien que les vices ont leurs jours de mode en Angleterre ; et à la paix , lorsque la nation fut rassasiée de victoires , les hommes commencèrent, comme des épicuriens après un festin, à se quereller pour les comptes. Chacun sentit l’influence du quart d’heure de Rabelais. Cette
influence pénétra jusque dans les Chambres du Parlement ; et l’économie fut la question à l’ordre du jour. Il n’y a pas de doute qu’une judicieuse réserve dans les dépenses ne soit la source la plus durable de richesse nationale ; mais, ainsi que toutes les autres vertus, l’économie peut être poussée jusqu’à l’extrême , et il est des cas où elle a toute la petitesse de l’avarice. Le gaspillage de quelques livres de viande , de quelques centaines de bûches et de quelques bouteilles de vin, ne devait pas élever l’ombre même d’une objection entre l’Angleterre et Napoléon; il eût bien mieux valu fermer les yeux sur la prodigalité de personnes qui n’avaient aucun motif d’économie , que d’être appelé à discuter ces petits détails domestiques devant le grand conseil de la nation , et de s’asseoir comme juges entre l’Angleterre et son prisonnier. On aurait pu facilement répondre à ceux qui , dans ce cas , eussent accusé le gouvernement de prodigalité , que la détention de Buonaparte à Sainte-Hélène épargnait encore des sommes immenses; et qu’il y a bien de la différence entre les dépenses que nécessite l’entretien même dispendieux d’une vingtaine de personnes, et celles pour une armée de trois cent mille hommes.
Mais quoique de telles disputes provinssent ,
214 vie de napoléon buonaparte.
à ce que nous pensons, de ce que le gouverneur se méprit sur l’intention du ministère anglais , et qu’il descendit, si réellement il le fit, dans des détails sur la qualité du sel ou du sucre qu’on employait à Longwood , il n’y a pas de raison pour croire que les prisonniers eussent aucune privation desquelles ils dussent se plaindre ; néanmoins, il pouvait bien se faire que l’on ne trouvât pas à Sainte-Hélène des objets de première qualité aussi facilement qu’à Paris. La Compagnie des Indes orientales envoyait au pourvoyeur toutes les provisions , et entre autres un grand nombre de mets délicats et recherchés , de façon que tout ce qui jusqu’alors avait été très rare à Sainte-Hélène , pouvait y être obtenu avec de l’argent. Le vin y était ( généralement parlant) d’une excellente qualité et du prix le plus élevé * ; et , malgré tout ce qu’on a débité sur la quantité consommée à Longwood , cependant elle fut fournie , ainsi que nous le verrons bientôt , au-delà de toute
1 Le Bordeaux, par exemple, était celui de Carbonelli, à six livres sterling la douzaiue de bouteilles sans droits. Chaque domestique d’un rang supérieur recevait une bouteille de ce vin , qui est aussi bon , certes , qu’aucun de ceux qu’on sert à la table des souverains. Chaque ouvriér et chaque soldat avait par jour une bouteille de Ténériffe de seconde qualité.
consommation probable. En effet , quoique les officiers français, cherchant des sujets de griefs, se plaignissent de ce que leur table était mal servie, et fissent circuler, dans des pamphlets tels que celui de Santini , les plus grossières injures à ce sujet , cependant , lorsqu’on s’adressa à leur loyauté pour qu’ils fissent connaître la vérité , ils rendirent justice au gou- , vemeur.
Le général Bertrand s’exprime ainsi dans une lettre adressée à sir Hudson Lowe : « Soyez assuré que nous sommes bien persuadés des bonnes intentions du gouverneur de nous faire donner tout ce qui nous est nécessaire ; et que , quant aux provisions , il n’y aura jamais de plaintes , ou que, s’il y en avait, elles seraient faites contre le gouvernement et non contre le gouverneur, duquel rien ne dépend. » Il ajoute : a Tels sont aussi les sentimens de l’Empereur ; . en effet , il s’était trouvé dans l’embarras avant • de faire fondre l’argenterie ; mais depuis lors , il n’a manqué de rien, et n’a aucune plainte à faire. » Tel est le témoignage que le comte Bertrand rendit volontairement du gouverneur.
Nous avons aussi l’opinion de l’ex-Empereur, qui nous a été transmise par le docteur O’Meara, à l’époque qu’il était, ainsi que nous l’avons
2 l 6 vie de NAPOLÉON BUONAPA11TE.
dit, dans l’habitude d’envoyer au gouverneur le détail de tout ce qu’il entendait dire à Longwood.
5 juin 1817.
cc II ( Buonaparte ) observa que l’ouvrage de Santini était une sotte production , exagérée , pleine de coglionerie et de mensonges ; il y avait bien quelques vérités , mais exagérées. La pénurie dont il parlait n’avait jamais existé ; il y avait toujours eu de quoi manger, quoique pas assez pour que la table fût convenablement servie; ils avaient eu assez de vin: certainement ils avaient manqué de choses nécessaires, mais des accidens seuls en avaient été cause; Napoléon croyait que les fréquens achats qu’on avait dû faire au camp , de pain et autres provisions , provenaient des mêmes causes. Il ajouta qu’il était sûr que quelque Anglais avait écrit cet ouvrage et non pas Santini. »
Il y a quelque chose sur ce même sujet dans l’ouvrage que le docteur O’Meara a fait imprimer, mais avec moins de détails. Ce qui rend plus amusante la réfutation que fait Napoléon de l’ouvrage de Santini , c’est que , suivant les communications que le général Gourgaud a faites au gouvernement anglais, Napoléon était l’auteur de cet ouvrage, ou, à tout le moins.
d’une grande partie. La querelle entre le prisonnier et le gouverneur, en tant qu’elle fût réelle , peut avoir pris naissance dans leur contestation primitive ; car une table, servie comme il convient à un général, doit être assuré- 1 ment bien différente de celle d’un empereur ; et tandis que c’était la première que le gou- ' vemeur avait ordre de lui fournil', Napoléon se croyait en droit d’exiger la seconde.
La permission donnée à Buonaparte, et qu’on ne pouvait en effet lui refuser, d’acheter, de ses propres fonds, tous les objets qu’il désirait avoir au-delà de ce qui lui était fourni par le gouvernement anglais, donna aux Français de grandes facilités dont ils ne manquèrent pas de profiter. L’argent de Napoléon avait été mis momentanément en réserve lorsqu’il quitta le Bellérophon, dans l’intention de lui ôter le moyen de corruption qui aurait pu faciliter sa fuite. Lui permettre de tirer de l’argent sur un banquier du continent , était lui rendre en grande partie cette clef d’or qui pouvait ouvrir les portes de sa prison, et lui fournir les moyens de correspondre secrètement avec les amis qu’il avait à m l’extérieur, et concerter avec eux des projets d’évasion.
En effet, les ressources d’une telle correspondance étaient si importantes, que Napoléon,
2l8 VIE DE NAPOLéOR BUONAPARTE. , par l’intermédiaire du général Montholon, fit . la proposition suivante, qui fut envoyée k lord Bathurst, par le gouverneur, le 8 septembre 1816. « L’Empereur, dit-il, désire entrer dans des arrangeinens pour payer toutes ses dépenses, pourvu qu’il y ait une maison de banque soit ici , soit à Londres , soit sur le continent de l’Europe, dont on soit convenu avec le gouverneur , ou qu’il ait même choisi seul , avec laquelle on puisse faire les transactions d’argent nécessaires , et sous la promesse personnelle du général Buonaparte , que toutes ces lettres ne traiteraient que d’affaires pécuniaires, pourvu cependant que de telles lettres arrivent à leur adresse cachetées et sans avoir été ouvertes. »
Il est probable que Napoléon concluait de la fermentation qui avait lieu dans le Parlement au sujet de l’économie, que la nation anglaise était sur le point de faire banqueroute , et il ne doutait pas qu’une offre qui promettait de la soulager d’une somme annuelle de douze mille guinées , ne fût acceptée avec empressement par sir Hudson Lowe et le ministère britannique. Mais le gouverneur vit le danger d’une mesure qui , par sa tendance immédiate et directe, allait mettre des fonds illimités à la disposition de l’ex - Empereur, et pouvait indirectement préparer à des correspondances se-
crêtes. Napoléon avait, il est vrai, offert de donner sa parole qu’il ne se servirait de ce moyen que pour ses affaires d’intérêt; mais sir Hudson ne goûta pas une telle sécurité. Toutefois il proposa que les lettres adressées aux banquiers ne fussent vues que par lui et par lord Bathurst, secrétaire du département colonial , engageant sa parole d’honneur qu’ils garderaient le plus inviolable secret sur le contenu de ces lettres : cet arrangement ne répondant pas aux vues de Napoléon , il n’en fut plus question.
Cefut àpeuprès vers cette époque que sir Hudson Lowe désira que les dépenses de l’établissement ne dépassassent pas douze mille guinées. Il y eut à ce sujet une conférence entre le général Montholon, qui était chargé de la maison de Napoléon, et le major Gorrequer, de l’étatmajor de sir Hudson, et agissant en son nom.
Il parait que sir Hudson avait mal compris les intentions de son gouvernement , et se croyait obligé de limiter les dépenses de Longwood k douze mille guinées par an , ne réfléchissant pas qu’on lui avait laissé la faculté de dépasser cette somme; ou peut-être qu’il considérait que ce qui éleverait la dépense au-delà de mille . guinées par mois ne consisterait qu’en superfluités, que les Français pouvaient, dans la
stricte interprétation de ses instructions, être tenus de payer eux-mêmes, comme dépassant les bornes de la table la mieux servie pour un officier supérieur. Le général Montholon établit que la maison de Napoléon ne pouvait pas avoir ce qui lui était nécessaire , même en faisant beaucoup de réductions , à moins de quinze mille cent quatre-vingt-quatorze guinées, et que c’était le minimum des minimum. Il fit l’offre que l’Empereur tirerait sur un banquier la somme excédante , pourvu qu’il fût permis d’envoyer une lettre cachetée. Le major Gorrequer refusa ; le comte Montholon déclara alors que , puisque le gouvernement anglais ne permettait pas à l’Empereur de toucher aux .
fonds qu’il avait en Europe, il ne lui restait d’autre moyen que de vendre ce qui lui appartenait à Longwood; et que s’il était obligé de défrayer les dépenses de l’établissement qui allaient au-delà de la somme allouée par l’Angleterre , il disposerait de son argenterie.
Sir Hudson Lowe consentit trop précipitamment à cette proposition , puisque ses instruc tions du 22 novembre le mettaient à même de prévenir cette circonstance , bien faite pour donner crédit à tout ce qui avait été dit ou 'écrit sur la manière basse et sordide dont Napoléon était traité. Celui-ci eut alors l’occasion,
aai
eu sacrifiant quelques pièces d’une vieille vaisselle , d’amuser ses moinens de langueur en riant des qualités incompatibles de la nation anglaise , et en la tournant en ridicule , de ce qu’en même temps qu’elle lui envoyait une maison et des meubles pour une valeur de soixante à soixante-dix mille livres sterling, elle l’obligeait à vendre son argenterie et à renvoyer ses domestiques , pour épargner quelques bouteilles de vin et quelques livres de viande. Sir Hudson Lowe ne devait pas exposer son pays à une telle accusation; et alors même que ses instructions n’eussent point été assez claires, il aurait dû les interpréter de façon à payer toutes les dépenses , et à ne pas donner un sujet de scandale aussi grand que celui que devait faire naître l’obligation où se trouvait Napoléon de vendre son argenterie.
Mais si le gouverneur envisagea son devoir d’une manière trop mesquine dans une telle occasion, que devons-nous penser de la conduite de Napoléon, qui, pendant qu’il avait dans 3on coftre-fort trois fois plus d’or qu’il ne lui en fallait pour rétablir la balance, préféra avoir recours à cette misérable vente , afin de paraître devant l’Europe in forma pauperis , ét exciter la compassion envers un homme qui paraissait réduit à une. telle extrémité pour se procure!
222 . » VIE DE NAPOLÉON BU ON APARTE, les alimens nécessaires ! Il savait bien qu’on aurait eu peu de pitié de lui , si on avait pensé qu’il avait assez d’argent comptant pour suppléer à tout ce qui pouvait lui manquer, malgré l’allocation assez considérable que lui faisait l’Angleterre ; et que l’idée que l’on se ferait de sa pauvreté , alors qu’elle serait prouvée par une démarche que même des particuliers ne se permettent que dans les cas d’une nécessité absolue , deviendrait plus forte et ferait plus d’impression. La compassion qu’on éprouva aurait fait place à un sentiment bien différent si les vraies circonstances eussent été connues.
Les communications que donna le général Gourgaud à sir Hudson Lowe , lorsqu’il le quitta, firent connaître à celui-ci les curieux détails de ce fait , que la vente de l’argenterie ne fut qu’une comédie à laquelle on avait eu recours pour produire en Angleterre et en Europe une très forte impression ; car, à cette époque , l’argent ne manquait pas à Longwood. Sir Hudson Lowe croyait que le général Gourgaud faisait allusion aux fonds appartenant à Las-Cases , et que ce partisan dévoué avait mis à la disposition de Napoléon; mais le général Gourgaud répondit : « Non, non, avant cela ils avaient reçu 240,000 francs presque tout en
doublons d’Espagne. » Il dit de plus que c’était le prince Eugène qui avait donné- l’argent aux banquiers. A Londres le général fit les mêmes communications. Nous copions ici les termes dans lesquels ces communications furent faites à lord Bathurst.
«Le général Gourgaud a dit : «Je m’étais aperçu que le général Buonaparte avait reçu une somme considérable en doublons d’Espagne, c’est-à-dire dix mille louis, au moment même où il disposait de sa vaisselle ; lui ayant demandé avec instance quelles étaient les personnes qui avaient pris part à cette transaction, Napoléon se contenta de m’assurer que le mode de transmission avait été purement accidentel , et que , tel étant le cas , il croyait que je ne chercherais point à faire une découverte qui trahirait ceux qui l’avaient obligé , sans autre effet que de les faire punir, ou d’empêcher qu’une telle chose n’arrivât à l’avenir. Cette possession d’argent ne lui était pas nécessaire pour ajouter aucun moyen de corrompre la fidélité de ceux qu’il jugerait profitable de séduire; car onsavait , à n’en pouvoir douter, que toutes les lettres de change, n’importe de quelque valeur qu’elles fussent, que Napoléon tirerait sur le prince Eugène ou sur toute autre personne de sa famille , serait scrupuleusement ac-
224 VIE DE N APOÏiÉON BUON APARTE.*
quittées. » Le général Gourgaud a dit de plus que Napoléon avait eu la politique de se créer un moyen pour l’exécution de ses plans , en plaçant des sommes d’argent à la disposition de lui , Gourgaud , et qu’il avait eu à supporter la mauvaise humeur de Napoléon et les importunités de Bertrand , parce qu’il avait refusé de se prêter à faciliter une correspondance secrète.
Quelque intérêt que Buonaparte puisse inspirer pour les peines qu’il éprouva à Sainte- Hélène , il devient évident que le manque d’argent ne lui en occasionna aucune ; il ne l’est pas moins que la vente de son argenterie fut une ruse qui prouve que le système de Napoléon était un système de déception , et que tous les témoignages fournis par ses paroles ou par ses actions doivent être reçus avec circonspection lorsqu’ils doivent servir à établir un fait.
Lorsque le rapport de sir Hudson Lowe fit connaître au ministère anglais que les dépenses de Longwood, excédant 12,000 guinées, avaient été payées par Napoléon, les ministres n’approuvèrent pas cette mesure; ils rappelèrent encore au gouverneur la distinction qu’il devait faire entre les dépenses nécessaires pour la maison d’un officier-général, et celles d’une nature toute différente ou qui excéderaient ce qu’une personne de ce rang pouvait réclamer : or ces der-
nières seules devaient être payées par les Français. Cet ordre , daté du 24 octobre 1817, porte :
« Comme je remarque , d’après le compte rendu dans votre dépêche n° 84 , que la dépense de la maison du général Buonaparte excède 12,000 guinées par an, et que le surplus, jusqu’à la date de votre dépêche , a été acquitté sur ses propres fonds, je crois nécessaire de rappeler et de fixer votre attention sur cette partie de ma dépêche n° i 5 , du 22 novembre dernier, dans laquelle, en limitant les dépenses à 12,000 guinées par an , je vous laissai toutefois la liberté de faire une plus grande dépense si vous le jugiez nécessaire pour le bien-être du général Buonaparte ; et je répète encore que, si vous jugez que la somme de 12,000 livres sterling n’est pas proportionnée à ce que l’établissement d’un officier-général de distinction exige, vous n’éprouverez aucune difficulté pour ce que vous aurez trouvé convenable d’ ajouter à cette somme. Mais, d’un autre côté, si les dépenses que le général Buonaparte a lui-même payées sont au-delà de ce que la plus grande libéralité possible accorde à un of- * ficier-général, vous permettrez, comme auparavant, qu’elles soient faites de ses propres fonds.»
Ces instructions positives et réitérées servent à prouver que l’Angleterre n’avait aucune envie de se montrer avare envers Napoléon; et les
Vie i>k Nap. Buok. Tome 9. i5
aveux du général Gourgaud prouvent , d’un autre côté , que si le gouverneur fut trop rigide sur le chapitre des dépenses , le prisonnier possédait des moyens suffisans pour se dédommager des privations que pouvait lui imposer l’obligation de vivre avec le modique revenu de 12,000 livres sterling.
La résidence de Napoléon continuait aussi de fournir de grands sujets de plainte et de discorde. % Nous avons déjà dit que notre opinion était que, dès le commencement, Plantation-House étant la meilleure habitation de l’île , aurait dû être choisie pour lui : toutefois , si on avait des objections à faire sur cette demeure , la construc- . tion d’une maison, même avec le peu de matériaux que l’ile fournissait , aurait été plus convenable et peut-être plus économique que la grande machine en bois que l’on prépara à Londres pour être transportée à Sainte-Hélène, où elle arriva avec tout l’ameublement en mai 1816. Ce n’était pas cependant une maison- parapluie , comme on l’a nommée, mais seulement des matériaux pour être employés au choix de Napoléon , soit à construire une mai-, son séparée , soit à faire des additions vastes et commodes à l’habitation qu’il occupait déjà.
Par poÜtesse , on chercha à savoir si l’on rem- * plirait les vues de Napoléon sur son arrange -
ment intérieur, en construisant une nouvelle maison, ou si l’on parviendrait plutôt à ce but en laissant subsister l’ancienne habitation et en y ajoutant une aile avec les nouveaux matériaux. Nous avons raconté l’entrevue que le gouverneur eut avec Napoléon à ce sujet, et cela dans les termes de ce dernier que le docteur O’Meara nous a conservés; nous donnons ici la narration qu’en a faite sir Hudson dans une dépêche adressée à lord Bathurst et datée du 17 mai 1816 :
ce Comme il devenait nécessaire d’en venir à une décision quelconque à l’égard de la maison et des meubles envoyés d’Angleterre pour le général Buonaparte etsasuite , je résolus d’aller le trouver, de lui annoncer l’arrivée de toutes ces choses, et de lui demander son sentiment sur la manière de les employer avant que j’en disposasse. Je fus d’abord chez le général Bertrand , pour lui demander si le général Buonaparte avait le temps de me recevoir, et , sur sa réponse affirmative , je me rendis à Longwood- House; j’y rencontrai le comte Las-Cases et le priai de porter mon message au général , en l’informant que j’attendais pour savoir s’il lui con- * venait de me recevoir ; la réponse fut que l’Empereur me verrait.
« Je passai de la salle à manger dans son sa-
Ion. Il était seul, debout, et tenant son chapeau sous le bras, de la façon dont il se présente lorsqu’il prend sa dignité impériale ; il garda le silence espérant que j’ouvrirais la conversation. Ne le voyant pas disposé à commencer, je lui parlai en ces termes : Monsieur, vous avez probablement vu dans nos papiers anglais, ou vous aurez peut-être connu par un autre canal, l’intention du gouvernement anglais d’envoyer ici les matériaux nécessaires pour la construction d’une maison à votre usage , et ce qu’il faut pour la meubler. Ces divers objets viennent d’arriver. En même temps , le gouvërnement a été informé de l’état dans lequel se trouve le bâtiment préparé ici pour vous , et j’ai reçu des instructions pour employer ces articles de la manière la plus convenable, soit en faisant une nouvelle maison, soit en ajoutant des dépendances à celle que vous occupez déjà. Avant de prendre aucune disposition à ce sujet, j’attends de savoir si vous avez quelques désirs à me communiquer là-dessus. Il resta dans la même attitude, et ne fit aucune réponse.
« Voyant qu’il persévérait à garder le silence, je repris ainsi : J’ai pensé, monsieur, qu’il était possible que l’addition de deux ou trois salons , * ainsi que quelques améliorations, pourraient ajouter à vos convenances en beaucoup moins
de temps que n’en demanderait la construction d’une maison entière. Il se mit alors à parler avec une telle rapidité , une telle chaleur et si peu de retenue, qu’il m’est impossible de répéter toutes ses expressions ; et , comme s’il n’eût pas prété l’oreille à ce que je lui avais dit, il commença ainsi : «Je ne comprends rien du tout à la conduite de votre gouvernement envers moi; désire-t-il me tuer? et venez-vous ici pour être mon bourreau aussi-bien que mon geôlier? La postérité jugera la manière dont j’ai été traité. Tous les maux que je souffre ici retomberont sur votre nation. Non, monsieur, jamais je ne souffrirai que personne entre dans l’intérieur de ma maison, ni ne pénètre dans ma chambre à coucher ainsi que vous en avez donné l’ordre. Lorsque j’appris votre arrivée dans l’ile , je crus qu’étant un officier de l’armée de terre, vous auriez un caractère plus poli que l’amiral, qui , comme officier de marine , peut avoir des manières plus dures. Je n’ai aucune raison de me plaindre de son cœur; mais vous, monsieur, comment me traitez-vous ? C’est une insulte de m’inviter à dîner sous le nom du général BuonaparLe : je ne suis pas le général Buo- « naparte, je suis l’empereur Napoléon. Je vous le demande encore : êtes-vous venu ici pouxêtre mon geôlier et mon bourreau? »
a3o VIE DE NAPOLÉON BUON APARTE.
« Pendant qu’il me parlait ainsi , son bras droit seul gesticulait, son corps était immobile , son regard et son attitude étaient tels qu’on peut le supposer chez une personne qui veut en intimider ou en irriter une autre.
« Je le laissai continuer, non sans avoir peine à me contenir, jusqu’à ce qu’il fût hors d’haleine ; quand il s’arrêta , je lui dis : Monsieur , je ne suis pas venu ici pour être insulté, mais pour traiter d’une affaire qui vous regarde plus que moi ; si vous n’êtes pas disposé à en parler
— « Je n’ai aucune intention de vous insulter, monsieur, reprit-il ; mais de quelle façon m’avez-vous traité? Est-ce là un procédé digne d’un soldat?»
« Je lui répondis : Monsieur, je suis un soldat selon les usages de mon pays , pour faire mon devoir envers lui , à sa manière , et non pas à celle des étrangers. Ainsi donc, si vous trouvez ■ que vous avez quelques raisons de vous plaindre de moi , vous n’avez qu’à écrire votre accusation, et je l’enverrai en Angleterre par la première occasion qui se présentera.
— « Et à quelle fin ? dit-il ; mes plaintes ne seront pas rendues plus publiques là qu’elles ne le sont ici.
— ce Je les ferai publier dans toutes les gazettes
du continent, si vous le désirez, lui répondis-je. Je fais mon devoir, et le reste m’est absolument indifférent.
« Et alors faisant, pour la première fois, attention à l’objet qui m’avait amené , il me dit : «Votre gouvernement ne m’a fait aucune communication officielle de l’arrivée de cette maison. Doit-elle être construite où je voudrai ou dans le lieu que vous désignerez ?
— « Je suis venu exprès, monsieur, pour vous annoncer son arrivée. Il m’est facile de répondre à votre dernière question : s’il y a quelque endroit sur lequel vous désiriez que cette maison soit placée, j’en examinerai la position, et la ferai construire si je n’y vois aucune objection. Si j’en trouve quelques unes je vous en instruirai. C’était pour convenir de cette affaire avec vous que je suis venu ici.
— « Alors vous auriez mieux fait de parler au grand-maréchal et d’arranger cela avec lui ?
— « J’ai préféré, monsieur, m'adresser à vous . La mésintelligence est si fréquente lorsque j’emploie l’intermédiaire d’autres personnes (comme je le vois surtout dans ces ordres que vous dites que j’ai donnés de forcer l’entrée de votre appartement), que je trouve plus satisfaisant de vous parier à vous-même.
« Il ne me fit aucune réponse ; il marcha
a3a VIE DE NAPOLÉON BUONAPARTE.
pendant quelques instans, se creusant apparemment l’esprit pour trouver quelque chose qui me causât une grande surprise ou de l’efiroi ; et il me dit : « Désirez-vous , monsieur, que je vous dise la vérité? Oui, monsieur, je vous demande si vous désirez que je vous dise la vérité? Je crois que vous avez reçu l’ordre de me tuer ; oui , de me tuer ; oui , monsieur, je crois que vous avez reçu l’ordre de ne vous faire scrupule de rien, de rien du tout. » Et il me regarda comme s’il attendait une réponse. Je lui dis : Vous êtes convenu , monsieur, dans notre dernière entrevue , que vous vous étiez trompé sur l’esprit du peuple anglais ; perinettez-moi de vous dire que maintenant vous vous méprenez aussi étrangement sur l’esprit d’un soldat anglais.
« Notre conversation finit la ; et comme si tous deux nous n’avions plus rien à dire , nous nous séparâmes. »
Sir Hudson reçut une lettre en réponse au rapport qu’il avait fait de cette scène étrange et violente; sa prudence et sa fermeté furent approuvées. Toutefois, nous ne la citons ici que parce qu’elle montre quelles étaient , à l’égard de Buonaparte , les intentions du gou- ' vernemcnt anglais , sa considération pour la condition dans laquelle il se trouvait, et l’indul-
gence qu’il désirait que le gouverneur de Sainte- Hélène eût pour lui.
ce II y a une énorme différence entre la con- . duitc que vous devez observer envers le général Buonaparte et celle que vous devez tenir à l’égard de ceux qui ont suivi sa fortune en l’accompagnant à Sainte-Hélène.
■ « Ce serait manquer de générosité que ne pas se montrer indulgent pour le langage immodéré que le premier peut se laisser quelquefois entraîner à tenir. La hauteur de laquelle il a été précipité , et toutes les circonstances qui ont suivi sa chute , sont suffisantes pour bouleverser un esprit moins irritable que le sien ; et on doit croire qu’il ne peut trouver de consolations dans ses réflexions , soit sur les moyens par lesquels jl parvint au pouvoir, soit sur la manière dont il l’exerça. Ainsi, tant que sa violence se borne à des paroles il faut la supporter ; toujours en entendant et lui donnant à entendre que , de sa part , toute transgression répétée des réglemens'que vous jugerez nécessaire de prendre pour la sûreté de sa personne , vous mettrait dans l’obligation d’adopter un système de rigueur qu’il serait bien pénible pour vous d’exercer.
« A l’égard des personnes qui l’ont suivi, elles sont dans une tout autre catégorie. On ne
a34 , VIE DE NAPOLÉON B UON APARTE .
saurait leur rappeler trop fréquemment que leur séjour dans l’ile est un acte d’indulgence de la part du gouvernement anglais ; et vous les informerez que vous avez reçu des instructions formelles de les séparer de la personne du général Buonaparte , et de les transporter hors de l’ile si elles ne se conduisent pas avec le respect que votre situation demande , et avec cette stricte attention envers les réglemens qui est la condition indispensable à laquelle leur résidence dans l’ile a été permise. »
La dispute orageuse qui avait eu lieu le 17 mai 1816, laissait tout en suspens, relativement à la maison : et en effet , on peut conjecturer, sans injustice, que Napoléon préférait sa demeure vieille et incommode, avec le droit de s’en plaindre , à une maison neuve et plus convenable , dont la possession lui eût fermé la bouche sur un sujet aussi fertile en reproches. Des discussions répétées et ridicules eurent heu sur ce même sujet pendant deux ou trois ans : Napoléon se plaignant toujours de ne pas avoir la maison qui lui avait été promise ; et le gouverneur alléguant de son côté qu’on ne pouvait obtenir de Napoléon qu’il exprimât une opinion sur le plan et la situation de cette maison, ou même qu’il voulût dire s’il préférait que l’on réparât et agrandît la vieille , en occupant
les appartemens de M. Bertrand pendant le temps des travaux. Quelquefois Napoléon parlait de changer la situation de la maison , mais jamais , suivant le témoignage de sir '* Hudson Lowe , il ne précisa quels étaient ses désirs là-dessus, ni ne voulut condescendre à indiquer le lieu où il souhaitait que la maison fût construite. De son côté , Napoléon a affirmé V qu’il fut relégué pendant trois ans dans une grange malsaine , et que pendant tout ce temps le gouverneur parla continuellement d’une maison qui ne fut jamais commencée. Quand les parties adverses se rejettent ainsi le blâme l’une sur l’autre , l’historien impartial peut dire seulement que si sir Hudson Lowe eût ajourné volontairement la construction de cette maison , il se fût exposé à de sévères reproches de la part de son gouvernement , puisque les dépêches qu’il recevait le pressaient d’achever cette construction. Il n’y avait rien que le gouverneur pût mettre en balance contre les risques qu’il courait, si ce n’est le méchant dessein de tourmenter Napoléon. D’un autre côté, si celui-ci se soumit à habiter un lieu peu convenable plutôt que d’avoir les moindres rapports avec un homme qu’il paraissait haïr, il agit encore en cela selon le système qu’il avait adopté , et sacrifia sa convenance et ensuite sa santé plutôt
que de plier son esprit aux réglemens les plus utiles pour lui. M. Ellis, témoin impartial, a déclaré que l’ancienne maison lui parut commode et bien meublée.
Le sort de la nouvelle maison fut assez singulier. Elle fut enfin élevée : on dit qu’elle était vaste et confortable ; mais il arriva qu’elle fut entourée, selon le plan, d’un fossé profond fermé par une rampe en fer travaillé. Napoléon n’eut pas plus tôt vu ces préparatifs que les idées de fortifications et de donjon entrèrent dans sa tête, et il ne fut pas possible de le convaincre que ces barrières et ce fossé n’avaient pas pour but d’ajouter aux moyens employés pour le tenir prisonnier. Lorsque sir Hudson Lowe eut appris les objections que faisait naître ce mode de construction, il donna l’ordre de niveler le terrain et d’enlever la barrière. Mais avant que ces nouveaux travaux fussent achevés, la santé de Napoléon déclinait chaque jour, au point qu’il ne fut plus possible de le changer de place , et il mourut sous le même toit qui l’avait reçu depuis qu’il avait quitté JBriars.
Un autre sujet de plainte sur lequel Napoléon insista beaucoup, c’est q*ue le gouverneur de Sainte-Hélène n’y avait pas été placé seulement comme un agent ministériel pour faire exécuter ponctuellement les ordres en-
voyés d’Angleterre , mais comme un législateur possédant et exerçant le pouvoir de changer les réglemens qui retenaient Napoléon captif, de les annuler, de les suspendre, et enfin de les remettre en vigueur. On peut répondre à ceci, que, dans une telle situation, où le gouverneur, chargé d’un soin aussi important, était à une aussi grande distance de la source à laquelle il puisait ses instructions , on avait dû lui accorder quelque autorité discrétionnaire , puisqu’il pouvait arriver des cas qui le forceraient d’agir selon l’événement, et il était indispensable qu’il eût le pouvoir de décider lui -même ce qu’il fallait faire alors. On doit aussi se souvenir que l’on pouvait prêter plusieurs sens aux instructions données par le secrétaire d’État, et il eût été , dans ce cas, tout-à-fait irrégulier et inconvenant que le gouverneur ne pût pas adopter l’interprétation que les circonstances deman- „ daient ; il ne l’eût pas été moins qu’il eût été forcé de discuter avec son prisonnier sur les points en litige, et, comme un simple personnage administratif, qu’il eût attendu qu’un commentaire sur l’article contesté lui arrivât d’Angleterre.
-C’est une question bien différente , et sur laquelle nous sommes loin d’avoir une opinion * aussi précise , que de savoir si sir Hudson
Lowe usa toujours de ce privilège avec une grande discrétion. Il serait injuste de condamner, sans l’entendre, celui qui ne s’est jamais préparé à la défense , et contre qui , nous devons le répéter encore, il ne s’élève que des * témoignages d’une nature très douteuse. Toutefois , il paraît , autant que nous pouvons le savoir, qu’il introduisit dans les réglemens existans plus de changemens que ne l’exigeait la nécessité, la meilleure, sinon la seule, apologie qui pût autoriser ces changemens.
Par exemple, l’un des plus grands griefs de Napoléon fut la restriction des limites dans lesquelles il pouvait prendre de l’exercice sans être accompagné d’un officier anglais, limites qui , au lieu d’avoir douze milles de circonférence , furent réduites aux deux tiers de cet espace. Tout est relatif dans ce monde , et nous pouvons concevoir que la privation d’un tiers du terrain sur lequel il se trouvait plus libre ait été , dans ce moment-là , un sujet de peine plus amer pour Napoléon que la perte d’un royaur alor^qu’il gouvernait l’E urop e . On allégua , pol justifier cette mesure, que Napoléon paraissait disposé à cultiver la connaissance des habitans de Sainte-Hélène plus qu’il n’était convenable qu’il ne fît. Nous comprenons aisément ceci ; car non seulement Napoléon pouvait chercher,*
• I • ?» V»- » jî’
‘ , CHAPITRE VI. a3g
par politique , à se faire des partisans, dans les classes élevées, par la séductiqn de ses manières, et dans les classes inférieures par sa familiarité et ses largesses; mais on peut aussi supposer que ce sentiment si naturel à l’homme malheureux qui le porte à varier la monotonie de son existence, lui faisait chercher à renouer quelques liens avec l’espèce humaine, de laquelle, excepté le peu de personnes qui l’avaient suivi , il était coimne exclu. Cette disposition qu’il inoùtrail à se mêler à toute société que le hasard amenait près de lui dans ses courtes promenades , aurait peut-être pu ne pas être contrariée sans qu’il lui fût possible d’en abuser, surtout puisque personne ne pouvait entrer sans un laisser-passer sur le terrain qui lui était abandonné. tSir Hudson Lowe rendit peu après aux limites leur étendue primitive, Napoléon ayant déclaré que sans cela il ne ferait plus le moindre exercice et n’observerait aucune des choses né- * cessaires pour conserver sa santé.
L’injonction qui exigeait que Buonaparte serait vu tous les jours par l’officier de service fut, sous le gouvernement de sir Hudson Lowe ce qu’elle avait été sous celui de sir Georges Cockburn , le sujet d’une vive opposition. Napoléon affeëta de craindre que cette mesure ne
a4o VIE UE NAPOLÉON BUON APARTE.
fût appuyée par une violence réelle , et poussa cette crainte si loin qu’il fit charger ses armes dans l’idée de résister par la force si l’officier de service insistait pour remplir son devoir. Il en parla avec ressentiment dans l’entrevue qu’il eut avec sir Hudson Lowe le 17 mai 1816.
Cependant de tous les réglemens désagréables auxquels un prisonnier est assujetti, celui-ci parait le moins susceptible d’objections, puisque en certifiant de temps en temps la présence du prisonnier, il permet, dans l’inter-’ valle, de lui accorder une plus grande liberté qu’on ne saurait lui en laisser autrement. Néanmoins, sir Hudson Lowe , comme nous l’avons déjà fait connaître , céda aux violentes menaces de Napoléon, et éluda les ordres qu’il avait reçus plutôt que de courir le risque de voir « périr son prisonnier dans le combat dont il le menaçait. Peut-être que dans cette circonstance le gouverneur doit être plus censuré d’avoir négligé un point qui lui était si expressément recommandé par les instructions , qu’il 'n’eût été blâmable d’avoir exécuté trop strictement ses ordres envers l’homme extraordinaire qui était son prisonnier. Nous ne pouvons que répéter ici que , si la présence de Buonaparte eût été exactement vérifiée à des moinens con-
venus, on aurait pu lui laisser parcourir l’île en toute liberté même sans la surveillance d’un
officier anglais.
Cette surveillance fut ce dont Napoléon se plaignit le plus. Il regardait la compagnie d’une telle personne comme une marque évidente de sa défaite et de sa captivité , et il résolut , en ** conséquence, de rester dans les limites de Longwood quelque étroites qu’elles fussent , plutôt que de s’exposer à la nécessité d’admettre la ,» *■ » * présence de cet odieux gardien. On peut dire
* . que Napoléon n’adopta pas l’opinion la plus philosophique ni même la plus prudente. Les revers à la guerre ne sont point un déshonneur ; et être prisonnier a été jusqu’à présent le sort des rois ét des empereurs aussi-bien que . de tout autre. Les officiers choisis pour accompagner Napoléon dans ses promenades devaient être souvent des hommes instruits et spirituels, et leur conversation ne pouvait que jeter de la variété dans ces jours si uniformes qu’il passait à Sainte-Hélène.,
* % r Toutefois le prisonnier était incapable de recevoir aucune distraction de quelque source qu’elle provînt. On pourrait aussi bien s’atten- ^ * dre à voir l’habitant d’un cachot prendre plaisir a herboriser les plantes que l’humidité y fait p croître autour de lui. Napoléon ne pouvait ou-
* 4 Vie dhNap. Buon. Tome 9. 16
2^2 VIE UE N APOI/ÉOM BUONAPAKTE.
* « blier ce qu’il avait été et ce qu’il était; et sa
conduite mon trait clairement qu’il aimait mieux
mourir que de paraître en public , résigné
sous le fardeau que la fortune lui imposait.
Cependant malgré toute l’aversion que Napoléon éprouvait pour ce réglement, il n’avait pas pris le bon moyen pour échapper à son influence. Sir Georges Cockburn, sur les remontrances qui lui en avaient été faites lors de leur arrivée dans l’île , lui avait accordé une dispense pour ne pas être suivi de trop près par un officier anglais. Ce privilège lui fut retiré tout à coup pendant que l’amiral était encore dans l’île; aussi Napoléon et les divers écrivains de Sainte- Hélène, Las-Cases particulièrement, s’exha- ' lèrent en plaintes amères contre sir Georges Cockburn, qui leur faisait éprouver le supplice de Tantale en leur accordant une chose avec la cruelle intention de la révoquer le lendemain. La vérité est dite ici , mais non pas tout en^ tière. Napoléon avait promis à l’amiral qu’en considération de la permission qu’il lui donnait, il n’aurait aucune relation avec les habitans' qu’il rencontrerait dans ses excursions. Il manqua à sa parole dès le premier jour qu’il se promena seul à cheval ou du moins avec sa suite ; et sir Georges Cockburn considéra le pacte comme rompu. Napoléoneutmauvaise grâce de